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David Lodge aime les narrateurs quinquagénaires, cultivés,
occupant d'enviables positions, libidineux et drôles.
Le plus souvent, chez Lodge, ces brillants cabotins s'ébrouent
dans le monde universitaire, microcosme à la fois prestigieux
et pathétique, qui reproduit de manière fractale
les dynamiques du monde contemporain. Les campus et les congrès
sont propices aux rencontres et aux défoulements de toutes
sortes. L'année scolaire, rythmée par les saisons,
offre une trame temporelle idéale pour la narration.
Surtout, les rivalités humaines inhérentes à
ce monde (opposition des générations, conflits
hommes/femmes, luttes de pouvoir, guerres d'egos, etc.) provoquent
des imbroglios passionnants, même si leurs enjeux sont
dérisoires. Le narrateur de Pensées secrètes
est un cousin germain de Morris Zapp, l'inoubliable professeur
de littérature de la trilogie lodgienne composée
de Changement de décor, Un tout petit monde
et Jeu de société. David Lodge part des
mêmes ingrédients et modifie à la marge
ses recettes pour concocter ses récits, toujours aigres-doux.
Il prend soin pour cela d'épouser l'air du temps, exploitant
en l'espèce des thèmes tels que la pédophilie,
la famille recomposée ou le développement de l'intelligence
artificielle. Même pour les décors, il se sert
dans le stock accumulé au cours de sa carrière.
La maison de campagne du narrateur, dénommé Ralph
Messenger, pourrait être celle qui abrita l'intrigue des
Quatre vérités. Et ça marche : le
lecteur se trouve plongé, dès les premières
pages, dans une atmosphère familière, avec la
certitude de passer un moment agréable.
Eminent
professeur de sciences cognitives, Ralph Messenger a décidé
de se livrer à une expérience insolite en confiant
régulièrement à un dictaphone ses moindres
pensées. Son ambition consiste à comprendre la
façon dont notre esprit façonne, structure et
utilise les matériaux que nos sens et notre cerveau lui
livrent. La question, au fond, est la suivante : comment marche
ce qu'on désigne par le terme de "conscience"
? En laissant l'esprit de son narrateur battre la campagne,
David Lodge innove sur la forme, et brasse mille histoires à
la fois. Avec son narrateur, il peut passer du coq à
l'âne, disposer ici et là des bornes pour la construction
de son récit, jouer à saute-concepts. Le narrateur
se souvient d'une délicieuse maîtresse, d'un dîner
mondain terni par une joute verbale, évoque une théorie
de la conscience, se lance dans des considérations sur
le champ de l'intimité et sa protection. Il a très
peur, évidemment, que ses petites cassettes ne tombent
en de mauvaises mains !
David
Lodge aime aussi les jeunes femmes intelligentes et sensibles
qui dissimulent des corps étourdissants sous de sages
chandails. Les pensées secrètes qu'il active dans
son roman proviennent donc également du cerveau d'Helen
Reed, qui partage avec Ralph Messenger la narration. Elle se
livre pour sa part de manière traditionnelle, par l'entremise
d'un journal intime tapé sur un ordinateur portable.
Veuve depuis peu et romancière reconnue, elle a accepté
de venir donner des cours de création littéraire
à l'université imaginaire de Gloucester. Elle
ressemble à Robyn Penrose, la jeune universitaire qui
formait un tandem iconoclaste avec Vic Wilcox, patron d'une
entreprise de métallurgie, dans Changement de décor.
Elle affiche la même timidité initiale, une sorte
de mélancolie qui ne s'estompera que chemin faisant,
dans ce roman d'initiation qui lui réserve bien des épreuves.
Par
leur procédé respectif, Helen et Ralph se parlent
à distance, se répondent, se contredisent, se
complètent. Le lecteur s'amuse de ce récit à
deux voix, qui lui donne bien souvent un coup d'avance sur les
protagonistes de l'intrigue. Le lecteur est non seulement informé
parfaitement de tout ce qui se trame, mais aussi de tout ce
qui se pense. Dans cette position, il est plaisant de suivre
les gesticulations des personnages, qui fournissent autant d'efforts
pour préserver le secret de leurs pensées que
pour lire dans celles des autres.
Entre
le vieux cynique et la jeune romantique, une idylle est-elle
possible ? Pas si simple. D'abord, Ralph Messenger, marié
et père de famille, a une conception originale de l'adultère,
qui entrave ses plans. Au-delà de ces contingences, la
question est de savoir si on peut s'aimer tout en s'opposant
sur l'existence de l'âme
Le scientifique la réfute
et ne voit l'homme que dans une perspective organique. Pour
Messenger, l'homme est une jolie mécanique, rien d'autre.
Helen, elle, s'accroche aux vieilles conceptions dualistes,
qui confèrent à l'homme une conscience, entité
mystérieuse qui transcende le corps et permet de rêver
d'immortalité. Le plus drôle, dans l'histoire,
c'est que les comportements des deux personnages, forcément
prosaïques, contrastent avec ces envolées théoriques.
David Lodge restitue ainsi, avec beaucoup d'humour, le drame
de l'homme, déchiré entre la trivialité
de sa condition et la grandeur de ses aspirations.
Kzino
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