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Sorti
en 2001 en Angleterre, le deuxième roman du gallois Niall
Griffiths nous parvient par les miracles de la traduction avant
son premier (Grits), lui même accueilli par un concert
de critiques et une vive polémique Outre- Manche. Trop
violent. Trop brutal. Trop réaliste. Les anglais s'étaient
habitués aux livres branchés d'Irvine Welsh et
de la culture pop. Ce Ianto L'enragé, qu'on préférera
sous son titre original Sheepshagger soit "l'enculeur de
moutons", est probablement l'un des plus grands romans
britanniques non anglais (gallois donc) de ces vingt dernières
années et le plus pur joyau littéraire rencontré
depuis, disons, Les Gens de Dublin de Joyce. Il sent
la tourbe et la myrrhe. Il pue la mort et la bruyère.
Récit
mythique d'un destin brisé au berceau, celui de Ianto,
l'enfant sauvage, et de toute une génération de
déchets humains, oubliés de la croissance dans
les landes de Llangurig, Ianto L'Enragé est un
récit oral qui renoue avec le génie rural et poétique
de Thomas Hardy et de William Blake. Inspiré, fondateur
de mythes, l'écrivain assied sa narration sur une conversation
de comptoir entre protagonistes de l'histoire s'essayant à
retracer le parcours quasi biblique de Ianto le damné
de la Terre.
"I
am the man for which no God waits
For which the whole world yearns
I'm marked by darkness and by blood
And one thousand powder burns.", couplet de Nick
Cave qui figure en exergue du livre, et annonce la couleur.
Enfant
isolé, né de l'accouplement de la lande et de
la misère, Ianto, privé de famille et meurtri
dans sa chair par un traumatisme de jeunesse (que l'auteur révèlera
plus loin), erre dans la vie avec une bande de sauvageons emblématiques
de la jeunesse galloise : sans éducation, simples jusqu'à
la bêtise, fêtards du samedi soir, ravistes, drogués
du dimanche et rattachés à la société
civile par des fils aussi fins que de la laine de mouton (de
petits boulots, la crainte, la famille, de petits rêves).
Roger, Llyr, Fran, Griff, Gwenno et les autres n'ont rien de
remarquable. Ils sont là, se réunissent, s'assemblent,
picolent, vomissent, baisent et regardent le temps passer comme
c'est la coutume à la campagne. Autour d'eux, flotte
Ianto, le caractère originel, presque muet, laid comme
un pou, sale, boutonneux, les dents en chicots qui les accompagne,
joue avec eux, les parasite, les amuse, les apitoie, les contemple,
les assiste. Ianto est des leurs mais sans en être. Une
série de déterminismes sociaux en a fait le plus
en marge de ceux qui tutoient la marge. Le plus à part
des êtres à part. Le plus fantasque et le moins
socialisé. Ianto est un être naturel (il vit dans
la mousse comme Zora), dort dans les champs, chasse, mais pointe
aux Assedic, fréquente les bars, a une sensibilité
prolétaire. Comme un personnage de Joyce, il incarne
la modernité et, en elle, la part de régression
qui menace le genre. Ianto est impulsif, Ianto est infantile,
Ianto est gentil mais porte sur lui le déchaînement
animal qui mène au carnage et terrifie le bourgeois.
Au début du livre, on sait qu'un "malheur"
s'est produit et que Ianto a disparu. Le livre s'essaie à
retracer son parcours parmi les hommes et à mesurer la
distance historique, morale, factuelle entre la normalité
et l'aberration qui a conduit à la production de Ianto
Monstro.
La
langue de Griffiths entrecoupe le récit des amis du jeune
monstre, plein d'emphase et de contradictions, par des visions
panthéistes où Ianto communie avec la nature,
se mêle aux éléments, jouit (physiquement)
de son être au monde et gémit de douleur. Le passé
du jeune homme s'éclaircit au fur et à mesure
que son personnage gagne en épaisseur. La morale se brouille.
Ianto appelle sur lui la sympathie et puis évolue vers
la monstruosité. Les niveaux de langue se mélangent
entre la poésie lyrique, l'argot des bas fonds, la vulgarité
des jeunes digne de Trainspotting, la langue du récit
elle-même, académique et glacée. Les éléments
tournent en bouillie l'intrigue et procurent une sensation de
nausée et d'enchantement. Les randonnées se changent
en boucherie, les fêtes en orgies fantasmées, tout
en gardant cette arrière-saveur délicieuse de
pantomime adolescent. Griffiths décrit l'amour (Gwenno
la superbe), le plaisir (la grande scène de la tique
percée collectivement dans le dos de Ianto en double
grotesque du sacrifice final), la mort sanction et la mort bienvenue
avec une précision incroyable. Sa langue est charnelle
et épaisse comme une bière pression, brouille
les pistes entre le fantasme, la réalité et l'ivresse.
La
fin est grandiose, à peine gâchée par la
révélation du secret de polichinelle qui a détruit
Ianto (peut-être le seul couac du livre - un degré
en dessous de l'excellence). Irrespirable. Titanesque. Anodine
et bouleversante. Naturelle comme la pluie.
"Donnez
moi une minute.
- D'accord. Mais à une condition, Danny : que tu ne prononces
plus une seule fois son nom. On en a déjà parlé
toute la soirée, et ce nom commence à me sortir
par tous les trous de nez, tu vois.
- Le nom de qui on sait ?
- Ouais, exactement. Et maintenant, magne-toi d'aller chercher
ta veste. Je crève de soif, moi."
Son
nom fut rayé d'entre celui des hommes et ne fut plus
prononcé d'aucun. Le siècle se donna ainsi son
premier héros de fantaisie hyperréaliste.
"Que
l'on cherche la moindre trace de lassitude en lui, ce sera en
vain, il n'y en a aucune, ni maintenant, ni jamais ; aucune,
parmi les flammes de lumière qui crépitent en
lui, guerroient en lui, même s'il n'en sait rien. Il veut
courir, c'est tout, et en effet, le voilà qui court,
en rugissant, ses bras frêles tendus au dessus de sa tête,
vers la musique de plus en plus forte, les lumières multicolores
de plus en plus vives.
- Vas-y Ianto !
- Tu les auras mon vieux !
- Vas-y fonce mec !
Il fonce, il court vers la colline
"
Myosotis
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