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IANTO L'ENRAGÉ
NIALL GRIFFITHS

Editions de l'Olivier - 393 pages


Sorti en 2001 en Angleterre, le deuxième roman du gallois Niall Griffiths nous parvient par les miracles de la traduction avant son premier (Grits), lui même accueilli par un concert de critiques et une vive polémique Outre- Manche. Trop violent. Trop brutal. Trop réaliste. Les anglais s'étaient habitués aux livres branchés d'Irvine Welsh et de la culture pop. Ce Ianto L'enragé, qu'on préférera sous son titre original Sheepshagger soit "l'enculeur de moutons", est probablement l'un des plus grands romans britanniques non anglais (gallois donc) de ces vingt dernières années et le plus pur joyau littéraire rencontré depuis, disons, Les Gens de Dublin de Joyce. Il sent la tourbe et la myrrhe. Il pue la mort et la bruyère.

Récit mythique d'un destin brisé au berceau, celui de Ianto, l'enfant sauvage, et de toute une génération de déchets humains, oubliés de la croissance dans les landes de Llangurig, Ianto L'Enragé est un récit oral qui renoue avec le génie rural et poétique de Thomas Hardy et de William Blake. Inspiré, fondateur de mythes, l'écrivain assied sa narration sur une conversation de comptoir entre protagonistes de l'histoire s'essayant à retracer le parcours quasi biblique de Ianto le damné de la Terre.

"I am the man for which no God waits
For which the whole world yearns
I'm marked by darkness and by blood
And one thousand powder burns.
", couplet de Nick Cave qui figure en exergue du livre, et annonce la couleur.

Enfant isolé, né de l'accouplement de la lande et de la misère, Ianto, privé de famille et meurtri dans sa chair par un traumatisme de jeunesse (que l'auteur révèlera plus loin), erre dans la vie avec une bande de sauvageons emblématiques de la jeunesse galloise : sans éducation, simples jusqu'à la bêtise, fêtards du samedi soir, ravistes, drogués du dimanche et rattachés à la société civile par des fils aussi fins que de la laine de mouton (de petits boulots, la crainte, la famille, de petits rêves). Roger, Llyr, Fran, Griff, Gwenno et les autres n'ont rien de remarquable. Ils sont là, se réunissent, s'assemblent, picolent, vomissent, baisent et regardent le temps passer comme c'est la coutume à la campagne. Autour d'eux, flotte Ianto, le caractère originel, presque muet, laid comme un pou, sale, boutonneux, les dents en chicots qui les accompagne, joue avec eux, les parasite, les amuse, les apitoie, les contemple, les assiste. Ianto est des leurs mais sans en être. Une série de déterminismes sociaux en a fait le plus en marge de ceux qui tutoient la marge. Le plus à part des êtres à part. Le plus fantasque et le moins socialisé. Ianto est un être naturel (il vit dans la mousse comme Zora), dort dans les champs, chasse, mais pointe aux Assedic, fréquente les bars, a une sensibilité prolétaire. Comme un personnage de Joyce, il incarne la modernité et, en elle, la part de régression qui menace le genre. Ianto est impulsif, Ianto est infantile, Ianto est gentil mais porte sur lui le déchaînement animal qui mène au carnage et terrifie le bourgeois. Au début du livre, on sait qu'un "malheur" s'est produit et que Ianto a disparu. Le livre s'essaie à retracer son parcours parmi les hommes et à mesurer la distance historique, morale, factuelle entre la normalité et l'aberration qui a conduit à la production de Ianto Monstro.

La langue de Griffiths entrecoupe le récit des amis du jeune monstre, plein d'emphase et de contradictions, par des visions panthéistes où Ianto communie avec la nature, se mêle aux éléments, jouit (physiquement) de son être au monde et gémit de douleur. Le passé du jeune homme s'éclaircit au fur et à mesure que son personnage gagne en épaisseur. La morale se brouille. Ianto appelle sur lui la sympathie et puis évolue vers la monstruosité. Les niveaux de langue se mélangent entre la poésie lyrique, l'argot des bas fonds, la vulgarité des jeunes digne de Trainspotting, la langue du récit elle-même, académique et glacée. Les éléments tournent en bouillie l'intrigue et procurent une sensation de nausée et d'enchantement. Les randonnées se changent en boucherie, les fêtes en orgies fantasmées, tout en gardant cette arrière-saveur délicieuse de pantomime adolescent. Griffiths décrit l'amour (Gwenno la superbe), le plaisir (la grande scène de la tique percée collectivement dans le dos de Ianto en double grotesque du sacrifice final), la mort sanction et la mort bienvenue avec une précision incroyable. Sa langue est charnelle et épaisse comme une bière pression, brouille les pistes entre le fantasme, la réalité et l'ivresse.

La fin est grandiose, à peine gâchée par la révélation du secret de polichinelle qui a détruit Ianto (peut-être le seul couac du livre - un degré en dessous de l'excellence). Irrespirable. Titanesque. Anodine et bouleversante. Naturelle comme la pluie.

"Donnez moi une minute.
- D'accord. Mais à une condition, Danny : que tu ne prononces plus une seule fois son nom. On en a déjà parlé toute la soirée, et ce nom commence à me sortir par tous les trous de nez, tu vois.
- Le nom de qui on sait ?
- Ouais, exactement. Et maintenant, magne-toi d'aller chercher ta veste. Je crève de soif, moi.
"

Son nom fut rayé d'entre celui des hommes et ne fut plus prononcé d'aucun. Le siècle se donna ainsi son premier héros de fantaisie hyperréaliste.

"Que l'on cherche la moindre trace de lassitude en lui, ce sera en vain, il n'y en a aucune, ni maintenant, ni jamais ; aucune, parmi les flammes de lumière qui crépitent en lui, guerroient en lui, même s'il n'en sait rien. Il veut courir, c'est tout, et en effet, le voilà qui court, en rugissant, ses bras frêles tendus au dessus de sa tête, vers la musique de plus en plus forte, les lumières multicolores de plus en plus vives.
- Vas-y Ianto !
- Tu les auras mon vieux !
- Vas-y fonce mec !
Il fonce, il court vers la colline…
"

Myosotis

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