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La critique est osée
"Jusque
dans la fiction la plus débridée, la voix nous
dit toujours une vérité. En littérature,
on chante juste ou faux, un peu d'oreille suffit à l'entendre.
L'un des objectifs de cet ouvrage consiste à tenter de
nourrir le débat au moyen d'arguments tirés d'un
examen attentif des phrases, des mots, de la construction du
récit.". Pierre Jourde, professeur de littérature
et essayiste, entend redonner à la critique littéraire
sa fonction première : orienter le lecteur en jugeant
les uvres elles-mêmes, avec une inflexible rigueur,
sans autres fins que le jugement esthétique.
Dans
cette entreprise, quelques cas sont vite expédiés,
comme Madeleine Chapsal et ses best-sellers, "prototypes
du crétinisme de la confidence", ou Virginie Despentes ("juste un petit polar violent comme il s'en fabrique tous
les jours"). Pierre Jourde soulève aussi quelques
cas particuliers, comme l'énigme Houellebecq. Il porte
sur son uvre un jugement équivoque, pour considérer
in fine que le talent de Michel Houellebecq donne sens à
ses élucubrations :
"Houellebecq
utilise de vieilles recettes ? C'est vrai, il écrit des
romans à message. Mais Proust et Balzac en ont écrit
aussi. C'est vrai, on retrouve dans Les Particules élémentaires
telle fonction traditionnelle de la description dans le roman
moderne. Presque tous ses paysages sont là pour faire
entendre la basse continue tragique, l'indifférence de
la nature, belle mais dépourvue de signification, par
rapport aux agitations des hommes. Le procédé
est très malrucien. Il est efficace. C'est vrai, il ne
renouvelle pas le genre romanesque. Dans l'ensemble, Houellebecq
reste fidèle aux procédés du roman naturaliste
avec spéculation scientifique, en appuyant un peu fort
sur la pédale de l'utopie. Sur cette orchestration peu
originale, il parvient à faire entendre sa voix : ses
accords de mélancolie et de cynisme, de désolation
et d'agressivité ne sonnent jamais faux. La platitude
de Houellebecq constitue son arme stylistique, et il sait en
faire un usage efficace. Elle est d'abord cohérente avec
son projet global. Une uvre qui stigmatise l'illusion
du désir d'originalité se doit de s'exprimer de
manière terne. Houellebecq parle d'individus moyens,
indifférenciés, dans un langage moyen. Et lorsque
ce langage décrit des situations extrêmes, ou des
êtres convaincus de l'importance de ce qu'ils sont et
de ce qu'ils font, le contraste est souvent irrésistible.
La principale vertu de Houellebecq, quelle que soit par ailleurs
l'opinion que l'on puisse avoir sur son idéologie, est
d'être un grand satiriste, d'une espèce rare :
un satiriste calme et effacé. Une espèce de Droopy
du pamphlet sociologique."
Pierre
Jourde décortique la façon dont le marché
de l'édition fabrique des produits littéraires
à succès, vite lus vite oubliés, des succès
dus aux plans marketing et à quelques "recettes"
stylistiques. Il pèse les modes et dégonfle les
baudruches. Par exemple sur le thème du cul, très
tendance dans les romans contemporains :
"Certains
continuent à se demander si l'on peut tout dire. Le "tout"
s'avère n'être qu'un argument publicitaire, pour
deux raisons: d'abord parce que toutes les limites ont été
franchies depuis longtemps, la liste des exemples serait innombrable,
Sade, Rebell, Apollinaire, Céline, etc. Ensuite et surtout
parce que le "tout" en question, dont on fait si grand
cas, s'avère à la lecture n'être qu'une
anodine histoire de fesses dont il est aussi ridicule de s'extasier
que de se gendarmer. Certains auteurs prétendus "sulfureux",
ainsi que les critiques et les éditeurs qui entretiennent
cette réputation, ont l'air de vivre il y a cinquante
ans, ils se gargarisent d'audaces cacochymes, s'étonnent
du courage qui consiste à briser des interdits pulvérisés
depuis des lustres."
Pierre
Jourde n'est pas particulièrement féroce, ni élitiste.
Il lit vraiment les livres, voilà tout, en toute indépendance.
Il regrette que sa démarche paraisse aussi atypique et
agressive, alors qu'elle devrait constituer la norme, si le
monde de l'édition n'était pas aussi sclérosé
par les participations croisées. A cet égard,
il réserve un traitement particulier et préliminaire
à Philippe Sollers et au Monde des Livres, antre de la
consanguinité littéraire. Il se moque des manières
de celui qu'il appelle "le Combattant majeur", toujours
mobilisé dans des combats sans objet, dans une perpétuelle
démarche de recyclage nombriliste :
"Ces
idées, qui se donnent pour libératrices et généreuses,
sont irrémédiablement gâtées par
le délayage, le bavardage et la suffisance. La boursouflure
est une maladie qui atteint les gens situés dans la position
qu'occupe Sollers : assez intelligents pour avoir un peu conscience
de leur manque d'épaisseur littéraire réelle,
mais intellectuellement déformés par l'importance
artificielle qui leur est donnée. Il leur faut donc souffler
dans leurs idées pour les gonfler jusqu'à leur
faire perdre toute forme et toute vérité. La bouffissure
de Sollers n'est pas seulement quantitative : passé un
certain degré, elle passe au qualitatif, la justesse
se corrompt en n'importe quoi, la pointe acérée
se transforme en excès de graisse. L'extension caricaturale
des idées leur fait perdre toute efficacité et
même toute vérité. Il y a une certaine vérité
à affirmer que toute uvre d'art, quelle que soit
son idéologie déclarée, exerce une forme
d'émancipation des consciences. Cela mériterait
quelques nuances pour devenir convaincant. Mais le Combattant
Majeur Sollers, pour se poser dans son propre rôle, a
besoin de décréter que tout artiste véritable
est obligatoirement un libérateur de l'humanité.
Tout le monde est donc enrôlé de force dans les
rangs de la libération. Il est déjà, en
soi, assez amusant de voir un notable des lettres et un homme
de pouvoir se réclamer à tout bout de champ de
marginaux et de poètes maudits. Cela fait partie de la
rhétorique habituelle, les notables aiment discourir
sur les marginaux. Mais il n'y a pas que l'inusable Rimbaud
à se retrouver une centième fois mobilisé
dans l'armée d'opérette d'une guérilla
pour rire."
Commentant
sa démarche, Pierre Jourde affirme la nécessité
de réhabiliter une critique littéraire violente,
pamphlétaire :
"La
polémique a disparu à peu près complètement
de la vie culturelle française. Au XIXe siècle,
on se battait encore pour des questions littéraires.
Leconte de Lisle provoquait en duel Anatole France. Robert Caze
se faisait tuer par Charles Vignier. On songe à Barbey
d'Aurevilly, Bloy, Huysmans. Le pamphlet était un grand
genre. Au XXe siècle ? Les surréalistes contre
France, Barrès, Rachilde. Les futuristes. Sartre et Céline.
Gracq. Jacques Laurent. On bataille un peu sur la question du
Nouveau roman. Depuis trente ans, rien, ou presque. Des empoignades
télévisées sans contenu. Quelques rares
critiques aussi décapants qu'Angelo Rinaldi, Jean-Philippe
Domecq ou Philippe Murray ont l'air de veiller seuls au sein
d'une demeure littéraire plongée dans un profond
sommeil. L'idée même de polémique suscite
une profonde résistance chez beaucoup de gens. Celui
qui s'y livre est toujours soupçonné de céder
à l'envie. La jalousie serait un peu la maladie professionnelle
du critique. Elle constitue en tout cas un argument commode
pour éviter de répondre sur le fond à ses
jugements, à la manière de ces dictatures toujours
prêtes à accuser ceux qui critiquent le régime
de complot contre la patrie."
Pour
l'auteur, il ne suffit pas de promouvoir les bons ouvrages auprès
du public, même s'il s'y emploie en fin d'ouvrage. Il
convient aussi de dénoncer les mauvaises productions,
pour endiguer la surproduction médiocre qui bouche l'horizon
:
"On
estime en général qu'une critique négative
est du temps perdu. Il conviendrait de ne parler que des textes
qui en valent la peine. Cette idée, indéfiniment
ressassée, tout en donnant bonne conscience, masque souvent
deux comportements : soit, tout bonnement, l'ordinaire lâcheté
d'un monde intellectuel où l'on préfère
éviter les ennuis, où l'on ne prend de risque
que si l'on en attend un quelconque bénéfice,
où dire du bien peut rapporter beaucoup, et dire du mal,
guère ; soit le refus de toute attaque portée
à une uvre littéraire, comme si, quelle
que soit sa qualité, elle était à protéger
en tant qu'objet culturel ; le fait qu'on ne puisse pas toucher
à un livre illustre la pensée gélatineuse
contemporaine : tout est sympathique. Le consentement mou se
substitue à la passion. Ne parler que des bonnes choses
? Cela ressemble à une attitude noble, généreuse,
raisonnable. Mais quelle crédibilité, quelle valeur
peut avoir une critique qui se confond avec un dithyrambe universel
? Si tout est positif, plus rien ne l'est. Les opinions se résorbent
dans une neutralité grisâtre. Toute passion a ses
fureurs. Faut-il parler de littérature en se gardant
de la fureur ? Si on l'admet, il faut alors aussi admettre qu'il
ne s'agit plus d'amour, mais plutôt de l'affection qu'on
porte au souvenir d'une vieille parente."
Pour
vous donner envie de vos plonger dans ces chroniques incendiaires,
voici comment Pierre Jourde traite un quatuor de pompeux médiocres
: Mehdi Belhaj Kacem,
Christine Angot,
Philippe Delerm
et Frédéric
Beigbeder. Ces exemples sont délectables ; ils montrent
que la critique littéraire peut être drôle.
Pierre Jourde use de l'ironie, du pastiche, de la prétérition
et de l'antiphrase pour arriver à ses fins, retournant
contre les auteurs incriminés leur prose. L'exercice,
facile il est vrai, est irrésistible : il suffit bien
souvent de citer les auteurs à la mode pour dégonfler
leur petit système.
lire
l'interview de Pierre Jourde
Mehdi
Belhaj Kacem, Christine
Angot, Philippe
Delerm et Frédéric
Beigbeder
vus par Pierre Jourde
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