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La littérature
sans estomac

Pierre Jourde
L'esprit des péninsules, 2002


La critique est osée

"Jusque dans la fiction la plus débridée, la voix nous dit toujours une vérité. En littérature, on chante juste ou faux, un peu d'oreille suffit à l'entendre. L'un des objectifs de cet ouvrage consiste à tenter de nourrir le débat au moyen d'arguments tirés d'un examen attentif des phrases, des mots, de la construction du récit.". Pierre Jourde, professeur de littérature et essayiste, entend redonner à la critique littéraire sa fonction première : orienter le lecteur en jugeant les œuvres elles-mêmes, avec une inflexible rigueur, sans autres fins que le jugement esthétique.

Dans cette entreprise, quelques cas sont vite expédiés, comme Madeleine Chapsal et ses best-sellers, "prototypes du crétinisme de la confidence", ou Virginie Despentes ("juste un petit polar violent comme il s'en fabrique tous les jours"). Pierre Jourde soulève aussi quelques cas particuliers, comme l'énigme Houellebecq. Il porte sur son œuvre un jugement équivoque, pour considérer in fine que le talent de Michel Houellebecq donne sens à ses élucubrations :

"Houellebecq utilise de vieilles recettes ? C'est vrai, il écrit des romans à message. Mais Proust et Balzac en ont écrit aussi. C'est vrai, on retrouve dans Les Particules élémentaires telle fonction traditionnelle de la description dans le roman moderne. Presque tous ses paysages sont là pour faire entendre la basse continue tragique, l'indifférence de la nature, belle mais dépourvue de signification, par rapport aux agitations des hommes. Le procédé est très malrucien. Il est efficace. C'est vrai, il ne renouvelle pas le genre romanesque. Dans l'ensemble, Houellebecq reste fidèle aux procédés du roman naturaliste avec spéculation scientifique, en appuyant un peu fort sur la pédale de l'utopie. Sur cette orchestration peu originale, il parvient à faire entendre sa voix : ses accords de mélancolie et de cynisme, de désolation et d'agressivité ne sonnent jamais faux. La platitude de Houellebecq constitue son arme stylistique, et il sait en faire un usage efficace. Elle est d'abord cohérente avec son projet global. Une œuvre qui stigmatise l'illusion du désir d'originalité se doit de s'exprimer de manière terne. Houellebecq parle d'individus moyens, indifférenciés, dans un langage moyen. Et lorsque ce langage décrit des situations extrêmes, ou des êtres convaincus de l'importance de ce qu'ils sont et de ce qu'ils font, le contraste est souvent irrésistible. La principale vertu de Houellebecq, quelle que soit par ailleurs l'opinion que l'on puisse avoir sur son idéologie, est d'être un grand satiriste, d'une espèce rare : un satiriste calme et effacé. Une espèce de Droopy du pamphlet sociologique."

Pierre Jourde décortique la façon dont le marché de l'édition fabrique des produits littéraires à succès, vite lus vite oubliés, des succès dus aux plans marketing et à quelques "recettes" stylistiques. Il pèse les modes et dégonfle les baudruches. Par exemple sur le thème du cul, très tendance dans les romans contemporains :

"Certains continuent à se demander si l'on peut tout dire. Le "tout" s'avère n'être qu'un argument publicitaire, pour deux raisons: d'abord parce que toutes les limites ont été franchies depuis longtemps, la liste des exemples serait innombrable, Sade, Rebell, Apollinaire, Céline, etc. Ensuite et surtout parce que le "tout" en question, dont on fait si grand cas, s'avère à la lecture n'être qu'une anodine histoire de fesses dont il est aussi ridicule de s'extasier que de se gendarmer. Certains auteurs prétendus "sulfureux", ainsi que les critiques et les éditeurs qui entretiennent cette réputation, ont l'air de vivre il y a cinquante ans, ils se gargarisent d'audaces cacochymes, s'étonnent du courage qui consiste à briser des interdits pulvérisés depuis des lustres."

Pierre Jourde n'est pas particulièrement féroce, ni élitiste. Il lit vraiment les livres, voilà tout, en toute indépendance. Il regrette que sa démarche paraisse aussi atypique et agressive, alors qu'elle devrait constituer la norme, si le monde de l'édition n'était pas aussi sclérosé par les participations croisées. A cet égard, il réserve un traitement particulier et préliminaire à Philippe Sollers et au Monde des Livres, antre de la consanguinité littéraire. Il se moque des manières de celui qu'il appelle "le Combattant majeur", toujours mobilisé dans des combats sans objet, dans une perpétuelle démarche de recyclage nombriliste :

"Ces idées, qui se donnent pour libératrices et généreuses, sont irrémédiablement gâtées par le délayage, le bavardage et la suffisance. La boursouflure est une maladie qui atteint les gens situés dans la position qu'occupe Sollers : assez intelligents pour avoir un peu conscience de leur manque d'épaisseur littéraire réelle, mais intellectuellement déformés par l'importance artificielle qui leur est donnée. Il leur faut donc souffler dans leurs idées pour les gonfler jusqu'à leur faire perdre toute forme et toute vérité. La bouffissure de Sollers n'est pas seulement quantitative : passé un certain degré, elle passe au qualitatif, la justesse se corrompt en n'importe quoi, la pointe acérée se transforme en excès de graisse. L'extension caricaturale des idées leur fait perdre toute efficacité et même toute vérité. Il y a une certaine vérité à affirmer que toute œuvre d'art, quelle que soit son idéologie déclarée, exerce une forme d'émancipation des consciences. Cela mériterait quelques nuances pour devenir convaincant. Mais le Combattant Majeur Sollers, pour se poser dans son propre rôle, a besoin de décréter que tout artiste véritable est obligatoirement un libérateur de l'humanité. Tout le monde est donc enrôlé de force dans les rangs de la libération. Il est déjà, en soi, assez amusant de voir un notable des lettres et un homme de pouvoir se réclamer à tout bout de champ de marginaux et de poètes maudits. Cela fait partie de la rhétorique habituelle, les notables aiment discourir sur les marginaux. Mais il n'y a pas que l'inusable Rimbaud à se retrouver une centième fois mobilisé dans l'armée d'opérette d'une guérilla pour rire."

Commentant sa démarche, Pierre Jourde affirme la nécessité de réhabiliter une critique littéraire violente, pamphlétaire :

"La polémique a disparu à peu près complètement de la vie culturelle française. Au XIXe siècle, on se battait encore pour des questions littéraires. Leconte de Lisle provoquait en duel Anatole France. Robert Caze se faisait tuer par Charles Vignier. On songe à Barbey d'Aurevilly, Bloy, Huysmans. Le pamphlet était un grand genre. Au XXe siècle ? Les surréalistes contre France, Barrès, Rachilde. Les futuristes. Sartre et Céline. Gracq. Jacques Laurent. On bataille un peu sur la question du Nouveau roman. Depuis trente ans, rien, ou presque. Des empoignades télévisées sans contenu. Quelques rares critiques aussi décapants qu'Angelo Rinaldi, Jean-Philippe Domecq ou Philippe Murray ont l'air de veiller seuls au sein d'une demeure littéraire plongée dans un profond sommeil. L'idée même de polémique suscite une profonde résistance chez beaucoup de gens. Celui qui s'y livre est toujours soupçonné de céder à l'envie. La jalousie serait un peu la maladie professionnelle du critique. Elle constitue en tout cas un argument commode pour éviter de répondre sur le fond à ses jugements, à la manière de ces dictatures toujours prêtes à accuser ceux qui critiquent le régime de complot contre la patrie."

Pour l'auteur, il ne suffit pas de promouvoir les bons ouvrages auprès du public, même s'il s'y emploie en fin d'ouvrage. Il convient aussi de dénoncer les mauvaises productions, pour endiguer la surproduction médiocre qui bouche l'horizon :

"On estime en général qu'une critique négative est du temps perdu. Il conviendrait de ne parler que des textes qui en valent la peine. Cette idée, indéfiniment ressassée, tout en donnant bonne conscience, masque souvent deux comportements : soit, tout bonnement, l'ordinaire lâcheté d'un monde intellectuel où l'on préfère éviter les ennuis, où l'on ne prend de risque que si l'on en attend un quelconque bénéfice, où dire du bien peut rapporter beaucoup, et dire du mal, guère ; soit le refus de toute attaque portée à une œuvre littéraire, comme si, quelle que soit sa qualité, elle était à protéger en tant qu'objet culturel ; le fait qu'on ne puisse pas toucher à un livre illustre la pensée gélatineuse contemporaine : tout est sympathique. Le consentement mou se substitue à la passion. Ne parler que des bonnes choses ? Cela ressemble à une attitude noble, généreuse, raisonnable. Mais quelle crédibilité, quelle valeur peut avoir une critique qui se confond avec un dithyrambe universel ? Si tout est positif, plus rien ne l'est. Les opinions se résorbent dans une neutralité grisâtre. Toute passion a ses fureurs. Faut-il parler de littérature en se gardant de la fureur ? Si on l'admet, il faut alors aussi admettre qu'il ne s'agit plus d'amour, mais plutôt de l'affection qu'on porte au souvenir d'une vieille parente."

Pour vous donner envie de vos plonger dans ces chroniques incendiaires, voici comment Pierre Jourde traite un quatuor de pompeux médiocres : Mehdi Belhaj Kacem, Christine Angot, Philippe Delerm et Frédéric Beigbeder. Ces exemples sont délectables ; ils montrent que la critique littéraire peut être drôle. Pierre Jourde use de l'ironie, du pastiche, de la prétérition et de l'antiphrase pour arriver à ses fins, retournant contre les auteurs incriminés leur prose. L'exercice, facile il est vrai, est irrésistible : il suffit bien souvent de citer les auteurs à la mode pour dégonfler leur petit système.

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Mehdi Belhaj Kacem, Christine Angot, Philippe Delerm et Frédéric Beigbeder vus par Pierre Jourde
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