|
Il y a des livres qui, avant d'être lus, ont à
peu près tout pour déplaire. Crimes sans châtiments
en fait partie avec son titre d'éditeur affreux, son
appartenance à un genre qui, dans le meilleur des cas,
n'a donné que de bons scénarios de cinéma,
son écriture à quatre mains et son thème
peu aguichant : "business thriller dans la Russie de
Poutine". Pour ne rien gâter, l'ouvrage se termine
sur une publicité en forme d'appels d'offre lancée
par l'éditeur disant à peut-être ceci :
"si vous travaillez dans le monde des affaires ou de
la finance (de la batellerie, de la plomberie) et que vous savez
écrire, contactez-nous" !
La
surprise n'en est que d'autant meilleure quand on se retrouve
saisi à la gorge par l'intrigue de Benaroya et Malleret
et mené par le bout du nez jusqu'à la fin d'un
"thriller politique" (c'est comme ça
qu'il faut l'appeler à défaut d'une autre dénomination)
exalté, violent et mené de mains (elles sont 4
!) de maître. Crimes sans châtiments démarre
par une scène d'exécution quasi parfaite, dont
on confierait sans hésiter la réalisation à
De Palma, en plein milieu de la Place Rouge. La victime est
un analyste financier de l'Ouralbank, spécialisé
dans le suivi de contrats imposants, ayant trait notamment aux
échanges gaziers entre la Russie et les nouvelles Républiques.
Dès lors, s'installe une enquête policière
de facture classique, entre l'espionnage et le thriller de milieux
d'affaires à la Grisham, qui brille par sa violence,
son sens du détail et sa précision dramatique.
L'héroïne et collègue du disparu, la slavissime
Nadia, se trouve, après avoir dégotté des
fichiers compromettants, embringuée dans une histoire
paranoïaque de complot où se mêlent les intérêts
d'un banquier sans scrupules, Petia, d'un mafieux sanguinaire,
Igor, et de diverses autorités politiques, menées
par le splendide et majestueux judoka président : Vladimir
Poutine.
Si
Crimes sans châtiments réussit à
convaincre sur cette histoire cousue de fil
rouge, c'est
que les auteurs se prévalent d'une excellente connaissance
du terrain et des milieux d'affaires qu'ils décrivent
mais surtout parce qu'ils réussissent des aller-retour
saisissants entre les dimensions économique, politique
et intime de leur sujet. Nadia, l'analyste héroïne,
est non seulement en train de dénouer un imbroglio inter
étatique passionnant mais surtout en train de chercher
une morale amoureuse entre son ancien fiancé guébiste,
Oleg l'idéaliste, son sauvage baiseur de l'Ouralbank
et le phallocrate assassin Igor. L'intrication des motifs et
la réussite psychologique du personnage principal assurent
ainsi la dynamique du récit. Les contradictions de la
Nouvelle Russie (entre libéralisation à tout va
et recherche de nouveaux codes d'honneur), ses ambiguïtés
(c'est le KGB qui incarne la morale et l'honnêteté
ici), ses luttes intestines (Poutine en patricien et arbitre
des oligarques) apparaissent d'autant mieux qu'elles nous sont
livrées par l'intermédiaire d'un témoin
aussi vierge que nous en la matière. Crimes sans châtiments,
dans la tradition du genre, nous embarque également en
virée européenne, en Suisse puis sur la Riviera,
terrain de jeux préféré de nos bandits
venus du froid, réussissant à illustrer de façon
claire et confondante les liaisons pas si nettes que l'on pourrait
croire entre les milieux financiers, politiques et le grand
banditisme. La confusion des élites est ici évitée
grâce à la distinction faite entre Petia et Igor,
deux figures d'une Russie qui n'a pas encore choisi son camp
entre le droit et la jungle.
L'écriture
des deux auteurs, si elle n'a rien d'enthousiasmant, n'enlève
quant à elle rien à la qualité du livre.
Relativement anonyme et descriptive, elle peut amuser lorsqu'elle
arrache une bandaison venue de nulle part à un Igor en
rut, dans quelques passages d'analyse psychologique nunuche,
mais se met, sur la longueur, par sa simplicité au service
d'un récit rondement mené et qui ne se serait
pas accommodé d'un lyrisme abscons à la Pelevine.
Véritable
réussite dans ce genre là, Crimes sans châtiments
est ainsi à recommander à ceux qui pensent qu'on
a perdu de vue la Russie et n'ont pas connu les joies littéraires
de la guerre froide et les romans de Fleming. En refermant le
livre, on se mettrait presque à rêver d'un roman
de ce niveau-là qui prenne pour sujet notre beau pays,
la Chiraquie et sa glèbe néo-libérale.
Mais c'est une autre histoire
lire
l'interview des auteurs
Réagissez
à cet article sur le forum
de Fluctuat.
---
|