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CRIMES SANS
CHATIMENTS

Thierry MALLERET et François BENAROYA
Editions Maxima


Il y a des livres qui, avant d'être lus, ont à peu près tout pour déplaire. Crimes sans châtiments en fait partie avec son titre d'éditeur affreux, son appartenance à un genre qui, dans le meilleur des cas, n'a donné que de bons scénarios de cinéma, son écriture à quatre mains et son thème peu aguichant : "business thriller dans la Russie de Poutine". Pour ne rien gâter, l'ouvrage se termine sur une publicité en forme d'appels d'offre lancée par l'éditeur disant à peut-être ceci : "si vous travaillez dans le monde des affaires ou de la finance (de la batellerie, de la plomberie) et que vous savez écrire, contactez-nous" !

La surprise n'en est que d'autant meilleure quand on se retrouve saisi à la gorge par l'intrigue de Benaroya et Malleret et mené par le bout du nez jusqu'à la fin d'un "thriller politique" (c'est comme ça qu'il faut l'appeler à défaut d'une autre dénomination) exalté, violent et mené de mains (elles sont 4 !) de maître. Crimes sans châtiments démarre par une scène d'exécution quasi parfaite, dont on confierait sans hésiter la réalisation à De Palma, en plein milieu de la Place Rouge. La victime est un analyste financier de l'Ouralbank, spécialisé dans le suivi de contrats imposants, ayant trait notamment aux échanges gaziers entre la Russie et les nouvelles Républiques. Dès lors, s'installe une enquête policière de facture classique, entre l'espionnage et le thriller de milieux d'affaires à la Grisham, qui brille par sa violence, son sens du détail et sa précision dramatique. L'héroïne et collègue du disparu, la slavissime Nadia, se trouve, après avoir dégotté des fichiers compromettants, embringuée dans une histoire paranoïaque de complot où se mêlent les intérêts d'un banquier sans scrupules, Petia, d'un mafieux sanguinaire, Igor, et de diverses autorités politiques, menées par le splendide et majestueux judoka président : Vladimir Poutine.

Si Crimes sans châtiments réussit à convaincre sur cette histoire cousue de fil… rouge, c'est que les auteurs se prévalent d'une excellente connaissance du terrain et des milieux d'affaires qu'ils décrivent mais surtout parce qu'ils réussissent des aller-retour saisissants entre les dimensions économique, politique et intime de leur sujet. Nadia, l'analyste héroïne, est non seulement en train de dénouer un imbroglio inter étatique passionnant mais surtout en train de chercher une morale amoureuse entre son ancien fiancé guébiste, Oleg l'idéaliste, son sauvage baiseur de l'Ouralbank et le phallocrate assassin Igor. L'intrication des motifs et la réussite psychologique du personnage principal assurent ainsi la dynamique du récit. Les contradictions de la Nouvelle Russie (entre libéralisation à tout va et recherche de nouveaux codes d'honneur), ses ambiguïtés (c'est le KGB qui incarne la morale et l'honnêteté ici), ses luttes intestines (Poutine en patricien et arbitre des oligarques) apparaissent d'autant mieux qu'elles nous sont livrées par l'intermédiaire d'un témoin aussi vierge que nous en la matière. Crimes sans châtiments, dans la tradition du genre, nous embarque également en virée européenne, en Suisse puis sur la Riviera, terrain de jeux préféré de nos bandits venus du froid, réussissant à illustrer de façon claire et confondante les liaisons pas si nettes que l'on pourrait croire entre les milieux financiers, politiques et le grand banditisme. La confusion des élites est ici évitée grâce à la distinction faite entre Petia et Igor, deux figures d'une Russie qui n'a pas encore choisi son camp entre le droit et la jungle.

L'écriture des deux auteurs, si elle n'a rien d'enthousiasmant, n'enlève quant à elle rien à la qualité du livre. Relativement anonyme et descriptive, elle peut amuser lorsqu'elle arrache une bandaison venue de nulle part à un Igor en rut, dans quelques passages d'analyse psychologique nunuche, mais se met, sur la longueur, par sa simplicité au service d'un récit rondement mené et qui ne se serait pas accommodé d'un lyrisme abscons à la Pelevine.

Véritable réussite dans ce genre là, Crimes sans châtiments est ainsi à recommander à ceux qui pensent qu'on a perdu de vue la Russie et n'ont pas connu les joies littéraires de la guerre froide et les romans de Fleming. En refermant le livre, on se mettrait presque à rêver d'un roman de ce niveau-là qui prenne pour sujet notre beau pays, la Chiraquie et sa glèbe néo-libérale. Mais c'est une autre histoire…

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