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Ce livre revient comme un écho
au film que son auteur, dont c'était le troisième
roman, en a lui-même tiré. Le lecteur n'est pas
dupe de l'intrigue. Il ne tarde pas en effet à comprendre
que ce "roman" se veut d'abord l'aveu d'un homme hanté
par une expérience : la sienne.
Retour
sur Mehdi Charef : naissance en Algérie en 1952 d'une
famille d'ouvrier, exil en France dès le milieu des années
50, jeunesse vécue dans les cités de transit et
les bidonvilles de la région parisienne, train de brimades
dont le racisme ordinaire a le secret, sommeil d'enfance traversé
par les images d'horreurs d'une guerre aujourd'hui encore vouée
au silence
Les
jeunes adolescents de La Maison d'Alexina, pour avoir chacun
des raisons particulières de se croire différents
des autres, portent en eux un signe commun : le silence, justement,
le silence comme seule liberté possible quand tout le
reste ne peut qu'être subi. Le silence forcené
comme ultime défi lancé au destin. Dès
les premières pages du livre, nous le savons : Pierre,
Ariel, Jean, Monique, dite "Momo", et Abou, narrateur-double
de l'écrivain, ne pouvaient se retrouver ailleurs que
dans la classe de M. Raffin, la fameuse "classe de rattrapage",
comme tout le monde l'appelle dans cet établissement
de banlieue : "A longueur d'année se succédaient
en classe de rattrapage des enfants d'alcooliques, de prostituées,
d'immigrés, ou de parents divorcés".
Ce
n'est d'ailleurs pas un hasard si ces "inadaptés",
autre étiquette empruntée à un champ lexical
inépuisable en la matière, sont confiés
à ce M. Raffin, lui-même souffre-douleur pitoyable
de l'administration scolaire, malade et alcoolique notoire cédant
à sa manie selon un rite orchestré avec la complicité
des élèves eux-mêmes, feignant lors des
visites inopinées du Directeur, par le recours à
toute une gestuelle acquise à force d'obséquiosité
et de crainte, de s'intéresser à la délicate
mission dont il sera censé s'acquitter jusqu'à
sa retraite : desserrer les mâchoires farouchement crispées
de ces cinq emmurés.
Or,
voilà que M. Raffin, un après-midi d'hiver, succombe
à une crise dans le fond de la classe, lieu convenu de
ses beuveries silencieuses. Comme il était interdit aux
enfants de se retourner quand leur maître prenait cette
direction, Ariel, qui lisait ce jour-là un extrait des
"Misérables", continue de lire au milieu des
autres comme si de rien n'était et ces derniers de l'écouter
sans broncher malgré le choc caractéristique que
produit derrière eux la chute de l'homme : "La peur
gagna mon corps tout entier, au point que je voulus m'enfuir
pour la laisser derrière moi. Ariel reprit la lecture
: personne ne lui avait dit de fermer le livre". Etrange,
troublante veillée funèbre d'où s'élève
la voix impassible de l'élève racontant Jean Valjean
épié par Javert ; la scène se serait prolongée
toute la nuit si une femme de service, alors que la sonnerie
du soir a retenti depuis longtemps au-dehors, n'était
soudain apparue dans la classe pour accomplir son office. "Durant
tout l'après-midi, M. Raffin ne nous avait rien dit,
rien demandé, voilà pourquoi on n'avait pas réagi",
sera-t-il répondu aux questions d'un Directeur alarmé,
accouru aussitôt sur les lieux.
C'est
alors qu'Alexina, enseignante à la fois pédopsychiatre
et orthophoniste, se voit confier par le rectorat la charge
de relayer le pauvre Raffin dans une maison isolée près
de la mer, réservée au sauvetage des cas d'associabilité
les plus difficiles. Cette partie du livre n'est pas moins poignante
que la première. Cependant, quand seuls les masques de
la tragédie intérieure que vit chacun des enfants
étaient décrits jusqu'alors, cette seconde partie,
elle, s'attache au dévoilement progressif du mystère
qui se cache au-delà, à la mise au jour des démons
enfouis, et elle n'en est que plus poignante, si l'on considère
l'horreur à laquelle ils renvoient.
La
force du livre de Mehdi Charef réside d'abord dans une
objectivité de constat. Il fallait, pour y parvenir,
que lui-même retrouve en lui la voix de l'enfant qu'il
a été, avec son innocence, ses blessures, ses
peurs, et il y réussit sans artifice. Ici, pas de grandiloquence,
non plus que de pathos, pas d'analyse, pas de morale. Rien de
ce qui viendrait compromettre l'authenticité du compte-rendu
scrupuleux d'une reconquête de la parole à laquelle
le lecteur assiste en témoin mi-dégoûté,
mi-horrifié, confronté aux violents affrontements
qui ne vont pas manquer de survenir au fil des pages.
Mais
la douce Alexina, la nouvelle institutrice, ne se découragera
pas. Elle ne laisse jamais paraître le moindre accablement
devant des élèves qu'on dirait inaccessibles.
Pour avoir vécu elle-même autrefois la perte de
la parole, elle sait bien que le plus difficile, pour la recouvrer,
c'est d'abord de vaincre le pire ennemi qui se puisse trouver
: soi-même.
Ce
livre, à sa façon, est donc aussi un livre de
combat et il fallait cette sorte de grâce de ceux qui
ont profondément souffert dans leur cur et dans
leur corps pour que ne s'y expriment aucune haine, aucun ressentiment
quelconque, seulement la volonté passionnée de
faire entendre le drame universel de toutes les enfances bafouées.
Didier
Hénique
Cette chronique a déjà fait l'objet d'une publication
sur le site D'Orient
et d'Occident, auquel participe
également Didier Hénique. Un site que nous ne
saurons trop vous conseiller de visiter.
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