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Quelqu'un d'autre
Tonino Benacquista
[suite de la chronique]

2/2

Dans le roman, toutes ces femmes sont en mouvement, toutes ont des personnalités troubles, insaisissables. La femme de Thierry n'est pas celle qui se montrera le plus bouleversée par sa disparition. Sa secrétaire le sera bien plus, provoquant quelques savoureux rebondissements dans la nouvelle vie de Thierry, obligé de s'en inventer une troisième pour se débarrasser de cette amoureuse envahissante.

Et puis il y a Loraine, femme fatale dont Nicolas devient amoureux et qui ne veut rien révéler de sa vie privée. Monstrueux secret ou volonté de laisser dans l'ombre l'effroyable banalité d'une vie ordinaire ? Ce n'est pas grand chose, une existence, même en se donnant du mal on ne la remplit pas beaucoup. Dès lors, pour beaucoup, ce qui compte ce n'est pas la vie elle-même, mais sa mise en scène. Il faut enjoliver, travestir les faits pour ne pas paraître grotesque, faire passer nos routines pour des épopées, parler, parler, parler. L'un des collègues de Nicolas, l'assommant Marcheschi, en a fait un art de vivre. Il est toujours en train de raconter ses faits d'armes à la cantine ou au café, c'est le genre de con qui dit : "Je signe un accord avec Slocombe & Partridge, je ne vais rentrer dans le détail, mais c'est énorme.". Nicolas oppose à ses récits de cadre épanoui les exploits des grands génies. Quand Marcheshi se vante d'avoir réécrit de mémoire tout un dossier après un plantage bureautique, Nicolas rappelle que, dans son goulag, pendant huit ans, Alexandre Soljenitsyne, privé de papier, mémorisa in extenso le contenu d'écrits qu'il composait intérieurement. Quand Marcheschi relate, sur un mode épique, les travaux qu'il conduit dans sa maison de campagne, Nicolas rappelle l'œuvre accomplie par Michel Ange dans la chapelle Sixtine, quatre ans durant, dans des conditions éprouvantes, côtoyant la folie pour mener à bien sa tâche, offrant finalement au monde "une des plus belles créations de la main humaine". Comble de l'histoire, "le jour de l'inauguration, Michel-Ange n'est pas là, trop occupé à choisir les blocs de marbre du tombeau de Jules II, parmi lesquels il sculptera son Moïse". Ces comparaisons permettent une nouvelle fois de pointer, avec une ironie proche du fair-play, la petitesse de nos destins. Qui peut rivaliser avec Michel-Ange, l'homme aux milles talents qui mena plusieurs vies en une seule ?

A la fin du roman, Nicolas ne pourra s'empêcher de dire à ce collègue pathétique ce qu'il pense de lui, et le contraste est cruel :

"Marcheschi, vous n'êtes ni un ange ni un démon, vous n'êtes ni bon ni mauvais, ni brillant ni bête, si séduisant ni vilain. Vous êtes dans la consternante moyenne de tous ceux qui cherchent à se singulariser. L'amour que vous vous portez a quelque chose d'attendrissant, une love story qui finit toujours bien. Vous n'avez pas de génie, mais consolez-vous, personne n'a de génie, nous avons presque tous réussi à l'admettre. Même la statue que vous érigez à votre effigie est loin d'être un chef-d'œuvre."

La vie ne permet pas de se faire beaucoup d'amis véritables. C'est peut-être pour ça que Thierry et Nicolas se lient si vite, en s'avouant leur soif de transformation, solidaires dans leur solitude. Thierry fuit tous les importuns, les relations superficiellement amicales, et tous ces types dont on comprend un jour que seuls quelques vieux souvenirs nous lient à eux. Didier appartient à cette catégorie. Un pauvre type parmi d'autres, qui s'invente des histoires, parle constamment de lui-même alors qu'il n'y a rien a en dire. Thierry a volontairement perdu de vue ce copain d'enfance parce que "l'indigence de leurs échanges et l'acharnement de Didier à s'imposer dans les conversations était devenu insupportable. Il faisait partie de ceux qui accaparent le ballon à grand renfort de croche-pieds, pour ne jamais marquer".

Quelqu'un d'autre est un roman marquant, presque traumatisant, parce qu'il pose la question de la construction identitaire, et de la façon dont nous gérons, en costumiers minables, les masques dont nous nous affublons. Derrière l'enjeu identitaire, il y a évidemment le dilemme de la liberté, l'angoisse de la créativité personnelle et l'ambiguë violence du rapport que nous entretenons avec le monde. Certains critiques ont reproché à Benacquista de ne pas aller assez loin dans l'analyse des transformations psychologiques de ses deux héros. Mais ce que montre justement le roman, par sa retenue, c'est qu'il n'est pas possible d'aller bien loin dans la construction de soi. Toute la littérature comportementaliste, la PNL, les bons sentiments, les psys, les exhortations publicitaires et les dispositifs de transformation médiatiques (le Loft, C'est mon choix, Popstars, etc.) ne peuvent rien contre les limites de l'individu. C'est bien là le drame : savoir que nous ne sommes pas grand chose, vouloir devenir quelqu'un de bien, et ne pas y parvenir, n'avoir que peu de matière pour écrire nos fictions personnelles. Il faut beaucoup de talent, de courage et de clairvoyance à Tonino Benacquista pour réussir à écrire une épopée moderne en ne mettant en scène que deux pauvres gars dans la moyenne. En fait, la démarche de Thierry et Nicolas ne leur permet même pas de procéder à une réelle quête identitaire ; l'expérience à laquelle ils se livrent trouve vite ses limites puisqu'elle ne débouche sur aucun enseignement métaphysique. Leur jeu a d'abord pour objectif de donner à leur vie du relief, de pimenter leur existence. Comme le dit Jean-Claude Kaufmann, "le rôle est l'instrument grâce auquel la personne se construit et élargit ses espaces d'initiative". L'indéfinition du moi est donc au cœur du roman, comme elle est au cœur de notre époque. Qui suis-je, au fond, au-delà des rôles que j'emprunte et dont je joue ? Kaufmann, encore : "Existe-t-il au fond de la personne une part de soi restant sur son quant-à-soi, refusant de se diluer dans le contexte de l'instant ? En d'autres termes : un vrai soi, une identité distincte des rôles empruntés ?".

Kzino

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