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Dans
le roman, toutes ces femmes sont en mouvement, toutes ont des
personnalités troubles, insaisissables. La femme de Thierry
n'est pas celle qui se montrera le plus bouleversée par
sa disparition. Sa secrétaire le sera bien plus, provoquant
quelques savoureux rebondissements dans la nouvelle vie de Thierry,
obligé de s'en inventer une troisième pour se
débarrasser de cette amoureuse envahissante.
Et
puis il y a Loraine, femme fatale dont Nicolas devient amoureux
et qui ne veut rien révéler de sa vie privée.
Monstrueux secret ou volonté de laisser dans l'ombre
l'effroyable banalité d'une vie ordinaire ? Ce n'est
pas grand chose, une existence, même en se donnant du
mal on ne la remplit pas beaucoup. Dès lors, pour beaucoup,
ce qui compte ce n'est pas la vie elle-même, mais sa mise
en scène. Il faut enjoliver, travestir les faits pour
ne pas paraître grotesque, faire passer nos routines pour
des épopées, parler, parler, parler. L'un des
collègues de Nicolas, l'assommant Marcheschi, en a fait
un art de vivre. Il est toujours en train de raconter ses faits
d'armes à la cantine ou au café, c'est le genre
de con qui dit : "Je signe un accord avec Slocombe &
Partridge, je ne vais rentrer dans le détail, mais c'est
énorme.". Nicolas oppose à ses récits
de cadre épanoui les exploits des grands génies.
Quand Marcheshi se vante d'avoir réécrit de mémoire
tout un dossier après un plantage bureautique, Nicolas
rappelle que, dans son goulag, pendant huit ans, Alexandre Soljenitsyne,
privé de papier, mémorisa in extenso le contenu
d'écrits qu'il composait intérieurement. Quand
Marcheschi relate, sur un mode épique, les travaux qu'il
conduit dans sa maison de campagne, Nicolas rappelle l'uvre
accomplie par Michel Ange dans la chapelle Sixtine, quatre ans
durant, dans des conditions éprouvantes, côtoyant
la folie pour mener à bien sa tâche, offrant finalement
au monde "une des plus belles créations de la
main humaine". Comble de l'histoire, "le jour
de l'inauguration, Michel-Ange n'est pas là, trop occupé
à choisir les blocs de marbre du tombeau de Jules II,
parmi lesquels il sculptera son Moïse". Ces comparaisons
permettent une nouvelle fois de pointer, avec une ironie proche
du fair-play, la petitesse de nos destins. Qui peut rivaliser
avec Michel-Ange, l'homme aux milles talents qui mena plusieurs
vies en une seule ?
A
la fin du roman, Nicolas ne pourra s'empêcher de dire
à ce collègue pathétique ce qu'il pense
de lui, et le contraste est cruel :
"Marcheschi,
vous n'êtes ni un ange ni un démon, vous n'êtes
ni bon ni mauvais, ni brillant ni bête, si séduisant
ni vilain. Vous êtes dans la consternante moyenne de tous
ceux qui cherchent à se singulariser. L'amour que vous
vous portez a quelque chose d'attendrissant, une love story
qui finit toujours bien. Vous n'avez pas de génie, mais
consolez-vous, personne n'a de génie, nous avons presque
tous réussi à l'admettre. Même la statue
que vous érigez à votre effigie est loin d'être
un chef-d'uvre."
La
vie ne permet pas de se faire beaucoup d'amis véritables.
C'est peut-être pour ça que Thierry et Nicolas
se lient si vite, en s'avouant leur soif de transformation,
solidaires dans leur solitude. Thierry fuit tous les importuns,
les relations superficiellement amicales, et tous ces types
dont on comprend un jour que seuls quelques vieux souvenirs
nous lient à eux. Didier appartient à cette catégorie.
Un pauvre type parmi d'autres, qui s'invente des histoires,
parle constamment de lui-même alors qu'il n'y a rien a
en dire. Thierry a volontairement perdu de vue ce copain d'enfance
parce que "l'indigence de leurs échanges et l'acharnement
de Didier à s'imposer dans les conversations était
devenu insupportable. Il faisait partie de ceux qui accaparent
le ballon à grand renfort de croche-pieds, pour ne jamais
marquer".
Quelqu'un
d'autre est un roman marquant, presque traumatisant, parce
qu'il pose la question de la construction identitaire, et de
la façon dont nous gérons, en costumiers minables,
les masques dont nous nous affublons. Derrière l'enjeu
identitaire, il y a évidemment le dilemme de la liberté,
l'angoisse de la créativité personnelle et l'ambiguë
violence du rapport que nous entretenons avec le monde. Certains
critiques ont reproché à Benacquista de ne pas
aller assez loin dans l'analyse des transformations psychologiques
de ses deux héros. Mais ce que montre justement le roman,
par sa retenue, c'est qu'il n'est pas possible d'aller bien
loin dans la construction de soi. Toute la littérature
comportementaliste, la PNL, les bons sentiments, les psys, les
exhortations publicitaires et les dispositifs de transformation
médiatiques (le Loft, C'est mon choix, Popstars, etc.)
ne peuvent rien contre les limites de l'individu. C'est bien
là le drame : savoir que nous ne sommes pas grand chose,
vouloir devenir quelqu'un de bien, et ne pas y parvenir, n'avoir
que peu de matière pour écrire nos fictions personnelles.
Il faut beaucoup de talent, de courage et de clairvoyance à
Tonino Benacquista pour réussir à écrire
une épopée moderne en ne mettant en scène
que deux pauvres gars dans la moyenne. En fait, la démarche
de Thierry et Nicolas ne leur permet même pas de procéder
à une réelle quête identitaire ; l'expérience
à laquelle ils se livrent trouve vite ses limites puisqu'elle
ne débouche sur aucun enseignement métaphysique.
Leur jeu a d'abord pour objectif de donner à leur vie
du relief, de pimenter leur existence. Comme le dit Jean-Claude
Kaufmann, "le rôle est l'instrument grâce
auquel la personne se construit et élargit ses espaces
d'initiative". L'indéfinition du moi est donc
au cur du roman, comme elle est au cur de notre
époque. Qui suis-je, au fond, au-delà des rôles
que j'emprunte et dont je joue ? Kaufmann, encore : "Existe-t-il
au fond de la personne une part de soi restant sur son quant-à-soi,
refusant de se diluer dans le contexte de l'instant ? En d'autres
termes : un vrai soi, une identité distincte des rôles
empruntés ?".
Kzino
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