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Quelqu'un d'autre
Tonino Benacquista
Gallimard, 2001

1/2

Le sport, c'est dangereux. Le tennis, en particulier, ne cause pas que des problèmes aux articulations. Tonino Benacquista le prouve dans son dernier roman, drôle et passionnant. Après un match de tennis un peu trop engagé, deux hommes se lancent un pari fou autour d'un comptoir : devenir quelqu'un d'autre, chacun de son côté. Changer de vie, se réinventer, renaître, tout reprendre à zéro, changer de tête, même, ne plus voir cette gueule de con qui vous pourrit l'existence. Qui n'en a pas rêvé ?

Nicolas Gredzinski et Thierry Blin décident de ne plus laisser le cours des choses décider mécaniquement ce qu'ils sont, ce qu'ils doivent être. Ils veulent s'astreindre à faire des choix, ne plus être des individus par défaut, entièrement et seulement défini par la somme de leurs renoncements face à la vie.

L'alcool aussi peut être dangereux, mais l'histoire montrera qu'il peut tout de même sauver quelques peaux, sans parler des âmes. Traverser la vie dans un brouillard éthylique pour avoir la force de l'affronter : avec la vodka, Nicolas découvrira l'ivresse, le courage, l'amour. De quoi changer une vie, en effet. Evidemment, il est conseillé de savoir redevenir sobre de temps en temps, et de jeter la bouteille avant de n'avoir pour seul partenaire que la cirrhose. Devenu vivant grâce à la vodka, Nicolas saura-t-il s'affranchir de ce tuteur ?

L'autre personnage, Thierry, change sa vie et sa tête, méthodiquement. Il organise avec patience et lâcheté la rupture avec sa concubine, Nadine. Il lui fera croire qu'il la trompe, qu'il joue, qu'il est dépressif. Il finit par disparaître, comme plusieurs milliers de personnes chaque année en France, ces ombres que la police recherche quelque temps "dans l'intérêt des familles" avant de les laisser en paix dans leur nouvelle vie.

Mais peut-on vraiment changer de vie, y compris de vie intérieure ? Changer d'esprit, de culture, bouleverser notre intelligence, notre mémoire, notre affectivité, modifier nos réflexes, désapprendre ? Non, bien sûr. On peut couper les ponts avec sa famille, ses amis, son patron, son banquier, l'Etat-civil, mais pas avec soi-même. On peut changer d'air, mais pas changer d'être. C'est pourquoi Thierry et Nicolas se dédoublent plus qu'ils ne changent. Nicolas organise d'ailleurs la cohabitation avec son double, jumeau dostoïevskien avec qui il échange de petits libelles griffonnés dans l'ivresse : "Retourne chez le dentiste. J'insiste." ou "A force d'écouter l'orage gronder sans se déclarer vraiment, tu vas gâcher ta vie à attendre un malheur qui n'arrivera jamais."

Devenir quelqu'un d'autre suppose aussi d'entrer en conflit avec ses proches, avec l'univers entier. C'est bien ce qui menace Thierry et Nicolas dans leur entreprise de transformation personnelle, et c'est ce qui rend le récit si piquant. Changer de vie, cela demande beaucoup de courage car la plupart des gens cherchent avant tout à "être normal", comme l'explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann (in Corps de femmes regards d'hommes) :

"La raison de cette soumission normative est le coût mental de tout éloignement, car il faut alors être en mesure de pouvoir produire rapidement une justification. Nous avons vu comment la pression de l'entourage s'exerçait dès qu'un comportement s'écarte des règles du jeu : la recherche de tranquillité commande de fuir ces agressions et donc d'accepter les normes en vigueur. Les plus hardis et les mieux dotés en moyens nécessaires peuvent tenter des innovations aux marges, mais sans aller trop loin, en ne dérogeant que sur quelques aspects acceptables."

Nicolas, au début du roman, est l'archétype de l'anxieux obsédé par sa tranquillité. Il cherche avant tout à éviter les conflits, n'y parvenant qu'au prix d'une effroyable soumission à la banalité.

"La répétition du normal est principalement guidée par la recherche de tranquillité : en faisant comme tout le monde, l'on pense simplement se garantir contre tout risque de problème. Les fonctions sous-jacentes de cette quête normative sont toutefois vaguement perçues. La construction de la réalité : faire comme tout le monde, c'est aussi mettre dans sa vie un comportement et des significations reconnus comme vrais et importants par
" tout le monde ", c'est donc être entouré et soutenu pour croire à ce que l'on est, sans être travaillé par le doute.
"

Le pari de Nicolas et Thierry ressemble donc à une révolte contre l'ordre social, mais c'est une révolte de notre temps, sans référence à une quelconque transcendance, sans eschatologie, sans prétentions collectives. Bien sûr, l'auteur s'amuse à faire voler en éclat le système établi dans lequel moisissaient ses héros, puis à étudier les conséquences de cette cassure. Thierry reverra d'anciens amis, plus ou moins proches, sans que ceux-la ne puissent le reconnaître. C'est l'occasion de voir comment ces gens le jugeaient, mais aussi d'évaluer la façon dont eux-mêmes organisent leur vie, les stratégies qu'ils mettent en œuvre pour éviter d'avouer qu'ils l'ont ratée, leur style, leurs manies pour tenir leur place en société. Il y a les maniaques, les sincères mélancoliques, les mythomanes, les névrosés, les simulateurs et les dissimulateurs. L'humanité entière est borderline.

En somme, tous les personnages du roman ont à gérer cet insupportable sentiment de ne pas être ce qu'ils aimeraient être. Chacun gère ce drame personnel, ontologique, à sa manière. Dans ce zoo humain, le lecteur rit contre un petit chef sadique, s'apitoie sur une secrétaire timide, et s'agace contre tous ces emmerdeurs qui peuplent nos vies, et dont on rêve de se débarrasser. Thierry Blin est heureux de ne plus avoir à les supporter, dans sa nouvelle vie, surtout cette amie de son ancienne fiancée, Anne, péremptoire pintade appartenant au club de "ceux qui, parce qu'ils s'allongent sur un divan depuis des années, s'imaginent savoir lire dans l'âme du voisin". Elle confiera à Thierry Blin, sans le reconnaître, que sa disparition vient du fait que "Thierry avait peur du travail d'analyse". Drôle de dialogue, où deux façons de se retrouver - l'introspection et la transformation - s'opposent.

"Anne n'avait aucun scrupule à s'ingérer dans la vie d'autrui, à anticiper sur son devenir. Elle se contentait d'une ou deux grilles de lecture avec lesquelles elle tricotait toutes les certitudes dont elle aurait besoin jusqu'à la fin de sa vie. Chercher le prévisible en chacun, c'était nier l'irrationnel de tous, leur poésie, leur absurdité, leur libre arbitre. Certaines folies échappaient à toute logique, et la plupart, comme celle de Thierry Blin, n'étaient pas répertoriées dans le grand livre des pathologies."

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