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Le
sport, c'est dangereux. Le tennis, en particulier, ne cause
pas que des problèmes aux articulations. Tonino Benacquista
le prouve dans son dernier roman, drôle et passionnant.
Après un match de tennis un peu trop engagé, deux
hommes se lancent un pari fou autour d'un comptoir : devenir
quelqu'un d'autre, chacun de son côté. Changer
de vie, se réinventer, renaître, tout reprendre
à zéro, changer de tête, même, ne
plus voir cette gueule de con qui vous pourrit l'existence.
Qui n'en a pas rêvé ?
Nicolas
Gredzinski et Thierry Blin décident de ne plus laisser
le cours des choses décider mécaniquement ce qu'ils
sont, ce qu'ils doivent être. Ils veulent s'astreindre
à faire des choix, ne plus être des individus par
défaut, entièrement et seulement défini
par la somme de leurs renoncements face à la vie.
L'alcool
aussi peut être dangereux, mais l'histoire montrera qu'il
peut tout de même sauver quelques peaux, sans parler des
âmes. Traverser la vie dans un brouillard éthylique
pour avoir la force de l'affronter : avec la vodka, Nicolas
découvrira l'ivresse, le courage, l'amour. De quoi changer
une vie, en effet. Evidemment, il est conseillé de savoir
redevenir sobre de temps en temps, et de jeter la bouteille
avant de n'avoir pour seul partenaire que la cirrhose. Devenu
vivant grâce à la vodka, Nicolas saura-t-il s'affranchir
de ce tuteur ?
L'autre
personnage, Thierry, change sa vie et sa tête, méthodiquement.
Il organise avec patience et lâcheté la rupture
avec sa concubine, Nadine. Il lui fera croire qu'il la trompe,
qu'il joue, qu'il est dépressif. Il finit par disparaître,
comme plusieurs milliers de personnes chaque année en
France, ces ombres que la police recherche quelque temps "dans
l'intérêt des familles" avant de les laisser
en paix dans leur nouvelle vie.
Mais
peut-on vraiment changer de vie, y compris de vie intérieure
? Changer d'esprit, de culture, bouleverser notre intelligence,
notre mémoire, notre affectivité, modifier nos
réflexes, désapprendre ? Non, bien sûr.
On peut couper les ponts avec sa famille, ses amis, son patron,
son banquier, l'Etat-civil, mais pas avec soi-même. On
peut changer d'air, mais pas changer d'être. C'est pourquoi
Thierry et Nicolas se dédoublent plus qu'ils ne changent.
Nicolas organise d'ailleurs la cohabitation avec son double,
jumeau dostoïevskien avec qui il échange de petits
libelles griffonnés dans l'ivresse : "Retourne
chez le dentiste. J'insiste." ou "A force d'écouter
l'orage gronder sans se déclarer vraiment, tu vas gâcher
ta vie à attendre un malheur qui n'arrivera jamais."
Devenir
quelqu'un d'autre suppose aussi d'entrer en conflit avec ses
proches, avec l'univers entier. C'est bien ce qui menace Thierry
et Nicolas dans leur entreprise de transformation personnelle,
et c'est ce qui rend le récit si piquant. Changer de
vie, cela demande beaucoup de courage car la plupart des gens
cherchent avant tout à "être normal",
comme l'explique le sociologue Jean-Claude Kaufmann (in Corps
de femmes regards d'hommes) :
"La
raison de cette soumission normative est le coût mental
de tout éloignement, car il faut alors être en
mesure de pouvoir produire rapidement une justification. Nous
avons vu comment la pression de l'entourage s'exerçait
dès qu'un comportement s'écarte des règles
du jeu : la recherche de tranquillité commande de fuir
ces agressions et donc d'accepter les normes en vigueur. Les
plus hardis et les mieux dotés en moyens nécessaires
peuvent tenter des innovations aux marges, mais sans aller trop
loin, en ne dérogeant que sur quelques aspects acceptables."
Nicolas,
au début du roman, est l'archétype de l'anxieux
obsédé par sa tranquillité. Il cherche
avant tout à éviter les conflits, n'y parvenant
qu'au prix d'une effroyable soumission à la banalité.
"La
répétition du normal est principalement guidée
par la recherche de tranquillité : en faisant comme tout
le monde, l'on pense simplement se garantir contre tout risque
de problème. Les fonctions sous-jacentes de cette quête
normative sont toutefois vaguement perçues. La construction
de la réalité : faire comme tout le monde, c'est
aussi mettre dans sa vie un comportement et des significations
reconnus comme vrais et importants par
" tout le monde ", c'est donc être entouré
et soutenu pour croire à ce que l'on est, sans être
travaillé par le doute."
Le
pari de Nicolas et Thierry ressemble donc à une révolte
contre l'ordre social, mais c'est une révolte de notre
temps, sans référence à une quelconque
transcendance, sans eschatologie, sans prétentions collectives.
Bien sûr, l'auteur s'amuse à faire voler en éclat
le système établi dans lequel moisissaient ses
héros, puis à étudier les conséquences
de cette cassure. Thierry reverra d'anciens amis, plus ou moins
proches, sans que ceux-la ne puissent le reconnaître.
C'est l'occasion de voir comment ces gens le jugeaient, mais
aussi d'évaluer la façon dont eux-mêmes
organisent leur vie, les stratégies qu'ils mettent en
uvre pour éviter d'avouer qu'ils l'ont ratée,
leur style, leurs manies pour tenir leur place en société.
Il y a les maniaques, les sincères mélancoliques,
les mythomanes, les névrosés, les simulateurs
et les dissimulateurs. L'humanité entière est
borderline.
En
somme, tous les personnages du roman ont à gérer
cet insupportable sentiment de ne pas être ce qu'ils aimeraient
être. Chacun gère ce drame personnel, ontologique,
à sa manière. Dans ce zoo humain, le lecteur rit
contre un petit chef sadique, s'apitoie sur une secrétaire
timide, et s'agace contre tous ces emmerdeurs qui peuplent nos
vies, et dont on rêve de se débarrasser. Thierry
Blin est heureux de ne plus avoir à les supporter, dans
sa nouvelle vie, surtout cette amie de son ancienne fiancée,
Anne, péremptoire pintade appartenant au club de "ceux
qui, parce qu'ils s'allongent sur un divan depuis des années,
s'imaginent savoir lire dans l'âme du voisin".
Elle confiera à Thierry Blin, sans le reconnaître,
que sa disparition vient du fait que "Thierry avait
peur du travail d'analyse". Drôle de dialogue,
où deux façons de se retrouver - l'introspection
et la transformation - s'opposent.
"Anne
n'avait aucun scrupule à s'ingérer dans la vie
d'autrui, à anticiper sur son devenir. Elle se contentait
d'une ou deux grilles de lecture avec lesquelles elle tricotait
toutes les certitudes dont elle aurait besoin jusqu'à
la fin de sa vie. Chercher le prévisible en chacun, c'était
nier l'irrationnel de tous, leur poésie, leur absurdité,
leur libre arbitre. Certaines folies échappaient à
toute logique, et la plupart, comme celle de Thierry Blin, n'étaient
pas répertoriées dans le grand livre des pathologies."
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