Frédéric Beigbeder

"L'esthétique de Frédéric Beigbeder, sa morale (lesquelles ne diffèrent pas : tout choix esthétique est un choix moral) est une esthétique de jeux télévisés. Tout son travail stylistique consiste à donner des signes d'intelligence, qui paraissent en permanence dénier sa bêtise. Mais ils ne font que l'affirmer et lui donner un alibi. Aussi son œuvre peut-elle être considérée comme l'épopée moderne du narcissisme de la bassesse. En manifestant son mépris de ses personnages, de son public, des êtres en général, l'animateur Beigbeder se vautre voluptueusement dans l'adoration méprisante de sa propre personne. Telle est la forme de son génie, et son titre à notre admiration.

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Chacune des études de cet ouvrage [Dernier inventaire avant liquidation] comporte un troisième temps, la chute, le trait final, la blague qui détend l'atmosphère après tant de contention mentale. Beigbeder conclut ainsi brillamment son exégèse de Nadja où Breton proclame que "la beauté sera convulsive ou ne sera pas" : "en refermant Nadja, il n'est pas impossible que vous soyez pris de convulsions inquiétantes". Mais l'humour n'est pas réservé à la chute, on le trouve presque à chaque ligne. L'auteur est tellement spirituel qu'il réussit à rendre, comme l'annonce la quatrième de couverture, "leurs couleurs à ces classiques parfois trop lointains". Au sujet de Capri, cadre du Mépris d'Alberto Moravia, il renouvelle avec à propos l'art de la mention plaisante de Capri c'est fini d'Hervé Vilard, blague que l'on n'osait plus faire parce qu'on la croyait usée depuis quinze ans. Beigbeder, comme Elkabbach, ose. Ici et là, un blanc : l'auteur feint d'avoir été censuré pour un mot ou un paragraphe leste (bonne astuce, qui nous fait nous esclaffer depuis les années soixante-dix, où elle fleurissait dans Pilote). Il recommande de ne pas confondre Sous le soleil de Satan avec Sous le soleil exactement, évoque les romans "latino-épiques (et pique et colegram" (quelle verve), révèle que Simone de Beauvoir "se transforma en castor (et par conséquent Sartre en zoophile)" (quel esprit), précise que Claude Lévi-Strauss "n'a rien à voir avec l'inventeur du jean 501" (on s'étrangle), et que son parcours "l'a mené de la philosophie à l'ethnologie en passant, non par la Lorraine avec ses sabots, mais par le Brésil avec ses Indiens" (quel brio, on n'en peut plus). Il suffit d'ajouter à cela deux ou trois grivoiseries et le tour est joué, voilà les grandes œuvres de la littérature mises à la portée du grand public. Il ne faut pas lésiner, avec le grand public. La littérature est une dame un peu trop mûre, à l'air revêche et respectable. Beigbeder la relooke pour la rendre désirable. Elle apparaît dans Dernier inventaire avant liquidation comme une vieille putain ordurière, boudinée dans de la lingerie bas de gamme. C'est tout de même beaucoup mieux. Cela s'appelle démocratisation. Beaucoup plus fort que la littérature à l'usage de la ménagère de moins de cinquante ans, Frédéric Beigbeder a réussi le digest littéraire à l'usage des abrutis de tous âges et de tout sexe. La critique pour L'Idiot universel.

La littérature est ardue, parfois. On peut tenter de s'en servir pour aller un peu plus haut que soi, un peu plus loin. Cela exige de se défaire de quelques certitudes. Tout cela est fatigant, lent. Beigbeder, intrépide conquérant, va vite. La littérature, il s'en empare, il la marque de son sceau. Il en fait son territoire, avec les mêmes moyens que les félins délimitant le leur. Ou, plus exactement, comme l'enfant en bas âge, heureux et fier de sa déjection, qui éprouve le besoin de l'étaler un peu partout. Beigbeder pond sur les écrivains du XX° siècle un étron de deux cents pages. Le geste va loin dans le symbolique. Il signifie : voyez, ce n'est pas si difficile, tout cela est à vous comme à moi, tout cela est notre image, ces grands livres c'est vous, c'est moi, c'est de la bonne, de la suave, de l'intime, de la puissante, de la sublime merde."

extrait de La littérature sans estomac, Pierre Jourde, L'esprit des péninsules 2002

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