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Auteur de polars plus que confirmé (notamment les très
bons Mygale et Moloch dans la Série Noire),
Thierry Jonquet tutoie dans son dernier roman un genre qu'il
n'avait fait qu'approcher jusqu'alors et s'essaie, sans abandonner
les fondamentaux (fusillades, bandits russes et mort au coin
de la rue), au fantastique.
Ad
Vitam Aeternam ravira sûrement plus les fans de Highlander
(épisode I - le vrai, le meilleur, le seul) et du juif
errant que les lecteurs de Manchette mais reste un polar de
très bonne facture et une tentative réussie d'explorer
les territoires vierges et (probablement) fructueux de l'anticipation
sociale (voir Dantec and co.).
L'intrigue
de Ad Vitam Aeternam est assez simple au début
et puis se complique en même temps qu'elle perd un peu
de son efficacité et de sa pertinence. Une jeune femme
Anabel, ex-toxico, un peu zonarde, travaille près de
Stalingrad dans une boutique de tatouages. Elle fait la connaissance
lors de ses pauses déjeuner d'un certain Monsieur Jacob,
propriétaire plein aux as d'une boutique d'objets funéraires
et, surtout, spécialiste de thanatologie. Monsieur Jacob
la prend sous son aile protectrice et tente de l'extraire du
bourbier social dans lequel elle est empêtrée.
Cette extraction nous vaut quelques scènes croustillantes
et un sévère montée en puissance de l'écriture
de Jonquet qui ménage ses effets et retarde avec bonheur
le moment où Jacob sera amené à révéler
ses étranges secrets. Les descriptions du milieu des
tatoueurs et des partouzeurs branchés "piercing
sauvage" introduisent le thème de la mort, source
de peur et de fascination qui devient assez vite le sujet central
du roman. Les leçons de Jacob sur la question (embaumement
versus chirurgie esthétique, etc.) sont plutôt
bien menées même si elles ne sont pas d'une grande
originalité. La mort inquiète les vivants un peu
partout sur la planète, c'est un fait. Certains essaient
de s'en préserver en la refusant, d'autres en s'en approchant
le plus près possible. C'est un peu la morale de l'Histoire
et Jonquet exploite pleinement l'ambiance "bibliothèque
poussiéreuse et éclairage gothique" qu'il
a installée chez Jacob pour que tout cela nous paraisse
fascinant et délicieusement fin-de-siècle.
Anabel
s'initie au travail à la boutique funéraire et
se la coule douce dans la première partie du roman, doublée
d'un assez riche portrait urbain et social du quartier de Belleville.
Très Série Noire jusque là. Et puis évidemment,
le drame démarre et Jonquet introduit le frère
de Monsieur Jacob et puis un troisième frère et
leur copine. Ceux-là ont un super secret, bien étayé
scientifiquement (on passe l'histoire des molécules et
des micro-organismes immortels), qui les fait se tenir en marge
du monde des hommes. Il introduit le tueur russe et la milliardaire
vénitienne. Une histoire de vengeance qui est assez originale
pour maintenir en appétit et la question que l'on attendait
tous depuis un moment : qu'est-ce qu'on peut faire de l'immortalité
?, sorte de débat récurrent dans ce genre d'ouvrages
(Dorian Gray, Dracula & co.), mais qui fonctionne
toujours aussi bien pour susciter l'intérêt du
lecteur que nous sommes.
Evidemment
la réponse est difficile à trouver et la suite
du roman déçoit un peu. On s'attend à voir
débarquer Christophe Lambert et le Korgan pour un duel
final à l'épée. Oleg, le tueur en phase
terminale, les remplace sans trop de mal. Il y a comme dans
le film culte de Russel Mulcahy cette opposition entre ceux
qui gèrent sagement leur différence (pour vivre
vieux vivons cachés) et ceux qui en abusent (sex, viol
et rock n'roll). Anabel se perd dans une love (sex) story qui
finit plutôt mal et tout se dénoue comme on pouvait
s'y attendre : mi-figue (rédemption), mi-raisin (fuite
de Jacob).
Ad
Vitam Aeternam se referme avec les honneurs d'avoir su nous
faire frissonner, trembler, espérer et réfléchir.
Polar haletant et maîtrisé de bout en bout qui
rappelle à notre souvenir un auteur doué et appliqué,
Ad Vitam Aeternam laisse poindre le sentiment que le
registre de Jonquet était peut-être trop limité
pour faire d'un tel sujet le chef d'uvre qu'il méritait.
Myosotis
Lire
une interview de Thierry Jonquet parue sur Flu en mars 99
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