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W.B. Yeats
Dix Pièces

L'Arche, 236p., 149 F


"Je désire un art mystérieux [...] qui soit une mémoire et une prophétie". C'est la formule qui résume le mieux le théâtre de William Butler Yeats. Un théâtre qui serait à la fois une forme de commémoration, un retour aux légendes et une projection dans l'à-venir, presque un théâtre d'anticipation.

Yeats appréciait par dessus tout Blake, Maeterlink, Wilde, Morris ou Villiers de l'Isle-Adam. De Blake, il retint la valeur sacrée de la création et la puissance de l'imagination poétique. Il emprunte à Mallarmé le goût du symbole, tandis que la pensée hindoue confère à son théâtre une spiritualité qui renaît sur les cendres "d'un christianisme tiède". Ce n'est pas un hasard non plus s'il a recours à l'occulte et à la magie. Pour finir, il bouscule, renouvelle le théâtre dans sa nature même, et comme Villiers de l'Isle-Adam, il resta parfois incompris.
Malgré toutes ses influences, une opacité entoure Yeats. Comme un rideau de fumée. Il est une sorte de prophète, à moins qu'il ne fut un sorcier du mot. Les Dix pièces dîtes de la maturité qu'ont réunies les éditions de l'Arche nous donnent la pleine mesure du talent du poète visionnaire irlandais. Il y invoque "l'œil de l'esprit" et ses personnages, des fantômes, des évêques, des fous, des mendiants, des reines, des musiciens semblent rôder sur une scène, plus qu'ils ne s'y retrouvent. Ils sont écrasés entre le marteau et l'enclume, le temporel et le spirituel.

Grâce à Ezra Pound qui l'initie au théâtre nô, Yeats réunit la poésie, la danse, le chant et se donne l'occasion de dépasser les règles traditionnelles du théâtre. Très tôt en effet, il s'écarte du romantisme. Comme dans le nô du théâtre japonais, Yeats procède à un exorcisme, fait danser les démons dans les brumes d'Irlande. Ces mots s'évaporent comme autant de sortilèges, de formules envoûtantes. "Je ne suis plus le jeune homme passionné que j'étais. Tous les croissants de lune [...] troublent mon regard" gémit le fantôme de Cuchulain, un héros irlandais. Comme le Fou dans la pièce Sur le rivage de Baile, Yeats chante l'histoire "des rois et des fils de rois, des dragons sortis de l'eau, et des sorcières de l'air".
Il convoque autour de lui une ribambelle de figures comme ce Christ qui "a donné la vie [...] et conquis la mort", ce gros paysan qui "a étranglé une sorcière de ses deux mains" ou le Sage du Sablier qui soupire : "Nous périssons en Dieu et nous nous enfonçons ; le reste est rêve".

L'imagination à tout prix pourrait être la devise de Yeats, cette imagination qui donne des ailes à l'homme. "Les frontières de notre esprit sont toujours mouvantes", confie-t-il. Pour lui, l'homme n'est pas unidimensionnel, il est de partout et d'ailleurs. Et les mots sont la seule magie qui puisse éveiller "les hommes endormis que nous sommes". Son théâtre n'est pas si éloigné de celui du chrétien Paul Claudel et sa poétique n'a d'égale que celle du père du Soulier de Satin.

L'obscur Yeats écrivait un jour qu' "il est possible que seuls les morts possèdent la vie". Son théâtre le confirme. La réplique de l'Inconnu dans Ce que rêvent les os, "je ne réponds pas des morts" est une sorte de porte ouverte vers l'absurde. Cohabitent alors le visible et l'invisible, les morts et les vivants réduits à leur ombre dans une étrangeté déroutante. Il y a du Beckett chez Yeats. On ne s'en étonne pas, tant il a radicalement anticipé sur le théâtre tel que nous pouvons le connaître aujourd'hui. Nous lisons donc les Dix pièces de Yeats, comme nous pourrions nager dans "des rêves très étranges". Il nous transporte dans un autre univers, dans un autre temps. Plus qu'une lecture, c'est une évasion mystique. Plus que du théâtre, c'est un rêve éveillé.

Anthony Dufraisse

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