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On s'accordera facilement pour dire que
le roman d'aujourd'hui manque un peu d'amplitude et peine à
embrasser de larges perspectives historiques ou géographiques
si l'on excepte les travaux d'Ellroy ou de Don Delillo appliqués
à disséquer au travers de longues fresques panhistoriques la
société américaine. Les écrivains français ne s'aventurent guère
plus en dehors de leurs frontières et les européens d'une manière
générale n'osent plus faire sortir leurs héros de chez eux.
Les écrivains voyageurs n'ont plus la côte en dehors des récits
vérité de quelques explorateurs, des chroniques de journalistes
engagés sur des terrains minés ou des rares ethnologues encore
en activité (tous anglo-saxons encore une fois). Le succès de
Kourouma en France, mérité, ainsi que les tentatives de faire
découvrir d'autres écritures n'ont pas rencontré un grand succès
jusqu'ici et ce malgré la publication de véritables petites
merveilles comme la Ceinture d'Ahmed Abodehman (Haute
Enfance Gallimard - 2000), estampillé premier roman d'Arabie
Saoudite.
L'anthologie présentée dans la Collection Bouquins de récits
de voyages permet de renouer avec la veine exotique qui a déferlé
sur l'Europe conquérante des XVIII et XIXème siècles, accompagnant
pas à pas les expéditions des grands explorateurs, puis missionnaires,
en Afrique Noire. Evidemment la perspective des "découvreurs",
comme les appelait Jules Verne, est presque tout le temps colonialiste,
les occidentaux n'y vont pas par quatre chemins parfois pour
décrire la barbarie des Africains, la stupidité de leurs coutumes
et le mépris dans lequel ils les tiennent. Le livre est conçu
chronologiquement autour des deux grandes conquêtes historiques
que sont la question de la source du Nil et celle du sens et
du cours du fleuve Niger. Autour de ces deux fils rouges, les
vagues d'exploration traversent le continent jusqu'au récit
de Stanley qui, en 1889, traverse l'Afrique d'Ouest en Est.
Les témoignages les plus beaux ne sont pas toujours les plus
intéressants d'un point de vue scientifique ou historique. Parmi
les découvreurs, on distingue une multitude de personnages :
les politiques, attachés à pactiser avec les élites locales
pour se frayer des chemins dans des terres hostiles, les scientifiques
qui observent les africains comme ils observent les animaux
sauvages et les insectes de la jungle, les romantiques, enfin,
qui n'hésitent pas à s'attarder, parfois forcés, pour apprendre
la langue, partager la vie des "indigènes" et faire le tour
de leur sujet.
Chaque récit se lit comme une fiction, souvent répétitive des
arrivées dans le village, de découverte du potentat local, des
tractations, des échanges de marchandises et de services, tragique,
à chaque fois, et qui s'achève dans l'acharnement à aller plus
loin et dans des morts sordides. Les explorateurs forment une
seule et même lignée, ils se succèdent parfois de père en fils
ou de frère en frère, ils livrent de féroces batailles contre
les éléments, contre les sauvages, contre la maladie et surtout
contre eux-mêmes, lèvent leurs préjugés un à un, résistent aux
tentations qui les assaillent de faire parler leur supériorité
ou de tirer avantage (sexuel) de leur position.
Parmi les nombreux récits, on retiendra l'odyssée de l'écossais
Mungo Park qui rappelle, à bien des égards, les aventures lues
chez Conrad ou chez Stevenson. Mungo Park - son nom est un programme
à lui seul - sévit entre 1795 et 1805, s'embarque sur un radeau,
descend le fleuve Niger, est fait prisonnier par des bandits,
s'évade et puis meurt. Electron libre quasi incontrôlable, il
raconte son aventure d'une plume alerte, dynamique et éminemment
poétique. Dans un autre genre, Richard et John Lander poursuivent
l'exploration et fournissent les descriptions les plus croustillantes
du recueil. "Au retour, nous fûmes agréablement surpris de revoir
nos belles amies, les Fellanes, qui, le genou en terre, nous
offraient leur salutation matinale. Décidées à jouir d'un dernier
entretien avec les étrangers blancs, elles étaient venues nous
apporter deux calebasses de lait frais. Cette petite attention,
jointe à toutes celles que nous ont prodiguées ces belles filles
aux yeux noirs, leur a d'autant mieux gagné notre estime, que
nous avons reconnu qu'il y avait désintéressement total." Richard
Burton, pour finir, fait véritablement œuvre de littérature
en abordant les thèmes laissés de côté par Livingstone, la vie
sexuelle de ses interlocuteurs notamment. Il atteint le lac
Tanganyika et en fait la source du Nil sans autre cérémonie.
Par excès d'enthousiasme, il ne voit pas que la véritable source
est un peu plus loin et abandonne la découverte la plus importante
de toute la période à son compagnon Speke, plus opiniâtre et
qui tirera les fruits du voyage.
Véritable travail d'historien, l'anthologie permettra aussi
- et surtout - à ceux qui n'en ont rien à faire de l'avancée
des Empires de butiner au fil des pages des descriptions extraordinaires,
de picorer des instants de poésie et des frissons d'aventures
incroyables. Cet ouvrage, impeccablement compilé et enrichi
de transitions biographiques qui mettent en perspective les
témoignages des explorateurs, sera le compagnon rêvé des apprentis
historiens, des admirateurs de Jules Verne et des bourgeois
randonneurs qui voudraient s'encanailler entre deux étapes gastronomiques
et partager l'intimité de héros ordinaires qu'ils ne peuvent
plus, et pour cause, égaler.
Myosotis
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