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Voyages de découverte en Afrique
(Anthologie 1790-1890)
Récits compilés par
Alain Ricard
Collection Bouquins - Robert Laffont


On s'accordera facilement pour dire que le roman d'aujourd'hui manque un peu d'amplitude et peine à embrasser de larges perspectives historiques ou géographiques si l'on excepte les travaux d'Ellroy ou de Don Delillo appliqués à disséquer au travers de longues fresques panhistoriques la société américaine. Les écrivains français ne s'aventurent guère plus en dehors de leurs frontières et les européens d'une manière générale n'osent plus faire sortir leurs héros de chez eux.

Les écrivains voyageurs n'ont plus la côte en dehors des récits vérité de quelques explorateurs, des chroniques de journalistes engagés sur des terrains minés ou des rares ethnologues encore en activité (tous anglo-saxons encore une fois). Le succès de Kourouma en France, mérité, ainsi que les tentatives de faire découvrir d'autres écritures n'ont pas rencontré un grand succès jusqu'ici et ce malgré la publication de véritables petites merveilles comme la Ceinture d'Ahmed Abodehman (Haute Enfance Gallimard - 2000), estampillé premier roman d'Arabie Saoudite.

L'anthologie présentée dans la Collection Bouquins de récits de voyages permet de renouer avec la veine exotique qui a déferlé sur l'Europe conquérante des XVIII et XIXème siècles, accompagnant pas à pas les expéditions des grands explorateurs, puis missionnaires, en Afrique Noire. Evidemment la perspective des "découvreurs", comme les appelait Jules Verne, est presque tout le temps colonialiste, les occidentaux n'y vont pas par quatre chemins parfois pour décrire la barbarie des Africains, la stupidité de leurs coutumes et le mépris dans lequel ils les tiennent. Le livre est conçu chronologiquement autour des deux grandes conquêtes historiques que sont la question de la source du Nil et celle du sens et du cours du fleuve Niger. Autour de ces deux fils rouges, les vagues d'exploration traversent le continent jusqu'au récit de Stanley qui, en 1889, traverse l'Afrique d'Ouest en Est. Les témoignages les plus beaux ne sont pas toujours les plus intéressants d'un point de vue scientifique ou historique. Parmi les découvreurs, on distingue une multitude de personnages : les politiques, attachés à pactiser avec les élites locales pour se frayer des chemins dans des terres hostiles, les scientifiques qui observent les africains comme ils observent les animaux sauvages et les insectes de la jungle, les romantiques, enfin, qui n'hésitent pas à s'attarder, parfois forcés, pour apprendre la langue, partager la vie des "indigènes" et faire le tour de leur sujet.
Chaque récit se lit comme une fiction, souvent répétitive des arrivées dans le village, de découverte du potentat local, des tractations, des échanges de marchandises et de services, tragique, à chaque fois, et qui s'achève dans l'acharnement à aller plus loin et dans des morts sordides. Les explorateurs forment une seule et même lignée, ils se succèdent parfois de père en fils ou de frère en frère, ils livrent de féroces batailles contre les éléments, contre les sauvages, contre la maladie et surtout contre eux-mêmes, lèvent leurs préjugés un à un, résistent aux tentations qui les assaillent de faire parler leur supériorité ou de tirer avantage (sexuel) de leur position.

Parmi les nombreux récits, on retiendra l'odyssée de l'écossais Mungo Park qui rappelle, à bien des égards, les aventures lues chez Conrad ou chez Stevenson. Mungo Park - son nom est un programme à lui seul - sévit entre 1795 et 1805, s'embarque sur un radeau, descend le fleuve Niger, est fait prisonnier par des bandits, s'évade et puis meurt. Electron libre quasi incontrôlable, il raconte son aventure d'une plume alerte, dynamique et éminemment poétique. Dans un autre genre, Richard et John Lander poursuivent l'exploration et fournissent les descriptions les plus croustillantes du recueil. "Au retour, nous fûmes agréablement surpris de revoir nos belles amies, les Fellanes, qui, le genou en terre, nous offraient leur salutation matinale. Décidées à jouir d'un dernier entretien avec les étrangers blancs, elles étaient venues nous apporter deux calebasses de lait frais. Cette petite attention, jointe à toutes celles que nous ont prodiguées ces belles filles aux yeux noirs, leur a d'autant mieux gagné notre estime, que nous avons reconnu qu'il y avait désintéressement total." Richard Burton, pour finir, fait véritablement œuvre de littérature en abordant les thèmes laissés de côté par Livingstone, la vie sexuelle de ses interlocuteurs notamment. Il atteint le lac Tanganyika et en fait la source du Nil sans autre cérémonie. Par excès d'enthousiasme, il ne voit pas que la véritable source est un peu plus loin et abandonne la découverte la plus importante de toute la période à son compagnon Speke, plus opiniâtre et qui tirera les fruits du voyage.

Véritable travail d'historien, l'anthologie permettra aussi - et surtout - à ceux qui n'en ont rien à faire de l'avancée des Empires de butiner au fil des pages des descriptions extraordinaires, de picorer des instants de poésie et des frissons d'aventures incroyables. Cet ouvrage, impeccablement compilé et enrichi de transitions biographiques qui mettent en perspective les témoignages des explorateurs, sera le compagnon rêvé des apprentis historiens, des admirateurs de Jules Verne et des bourgeois randonneurs qui voudraient s'encanailler entre deux étapes gastronomiques et partager l'intimité de héros ordinaires qu'ils ne peuvent plus, et pour cause, égaler.

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