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Super Cannes
J.G. Ballard
Fayard


JG Ballard fait partie avec Martin Amis, Will Self et Douglas Coupland, de la dizaine d'écrivains vivants - presque tous anglo-saxons si l'on excepte sur un mode encore mineur Michel Houellebecq - qui pratiquent avec succès le difficile exercice de l'anticipation sociale. Par anticipation sociale, il faut entendre le développement d'une science fiction de proximité, privée, la plupart du temps, du recours aux univers parallèles, au dépaysement et aux créatures venues d'ailleurs, concentrée sur l'exacerbation de traits sociaux, politiques ou sociologiques caractéristiques de notre époque et chargée, presque à chaque fois, d'un message ou jugement moral et politique (en très gros : le monde est pourri par le capitalisme mais l'humanité lutte encore). L'anticipation sociale se rapproche et se distingue de l'uchronie en ce qu'elle n'évoque pas une dérivation de l'histoire qui ne s'est pas produite mais décrit une possibilité historique extrême et présente qui pourrait bien recouvrir la réalité, si l'on n'y prenait garde.

Super Cannes, après l'extraordinaire Face cachée du soleil, parlera probablement plus aux français que les autres ouvrages de Ballard, lequel est surtout connu chez nous pour ses adaptations au cinéma : le mélo Empire du Soleil de Spielberg qui racontait l'enfance de l'auteur à Shangaï pendant la deuxième guerre mondiale, et le terrible Crash de David Cronenberg. Car Super Cannes, comme son nom l'indique se déroule sur la French Riviera, dans une sorte de cité paradisiaque (l'Eden-Olympia) à mi-chemin entre les villes surprotégées de la Face Cachée du soleil et de la Silicon Valley. Sise au milieu des palmiers, Super Cannes domine la Croisette et recoupe un complexe scientifique, industriel high tech entièrement dédié au travail. D'ici, les cadres supérieurs, des comptables, des chercheurs, des médecins, des financiers, des grands patrons dirigent le monde pour le compte des grandes firmes internationales Siemens, Unilever, Sumitomo, Rhône- Poulenc. Ces grandes entreprises ont créé une cité close, sur plusieurs centaines d'hectares, dans un environnement paradisiaque où les cadres bénéficient de conditions optimales au développement de leur hyperactivité. Pour éviter le "burn-out" (l'épuisement au travail), une sécurité maximale est garantie, les services sont impeccables et les distractions nombreuses. On travaille le weekend, la nuit s'il le faut, des autoroutes joignent la cité à l'aéroport de Nice et coupent la nouvelle élite des nuisances du monde réel, instituant une ligne de fracture qu'on pense imperméable entre la noblesse d'affaires et les putes, dealers, voyous qui hantent les basses rues de Cannes la Bocca. Voilà pour l'environnement publicitaire. Comme souvent chez Ballard, les paillettes et les beaux discours cachent une réalité bien différente. Il se trouve que le médecin d'Eden-Olympia David Greenwood a pété les plombs et massacré sept personnes parmi les plus influentes du conglomérat avant de se donner la mort. Jane Sinclair, une jeune médecin anglaise, prend sa succession. Elle est accompagnée par Paul, son mari de trois mois, un ancien pilote de coucous blessé lors d'un accident au sol et qui n'a rien de mieux à faire que de marcher sur les traces de Greenwood.

Pourquoi un type équilibré et altruiste - Greenwood s'occupait pendant son temps libre d'un foyer social - a-t-il sombré dans la folie, c'est la question du livre ? Comment est née cette faille dans la formidable organisation d'Eden-Olympia ? Comment concilier travail et morale ? Chez Ballard, les vitrines ont des failles grosses comme des gorges, des lézardes méditerranéennes qui font des dégâts énormes autour d'elles. L'enquête de Paul Sinclair - en mari peu à peu délaissé par son épouse sensible aux sirènes décadentes d'Eden-Olympia - le conduira jusqu'au point de non-retour. Entre philosophie nietzschéenne du surhomme et aménagement avec la psychopathie, les cadres supérieurs menés par le comptable Delage et le psy Penrose semblent avoir découvert les moyens de produire de l'énergie vitale à volonté pour faire tourner les turbines du capitalisme. Pour cela, ils consomment de la décadence au petit-déjeuner, la nuit, le weekend en effusions de sang, en films pornos, en trafics divers, en actions d'éclat qui mêlent sexe et violence à haute dose. Ballard ne nous épargne rien, des pédophiles aux meurtres racistes en passant par les snuff movies, pour décrire la pourriture de ce monde qui va vers l'abolition des loisirs et l'appropriation de la cruauté par les plus riches comme source de l'excitation et donc du pouvoir. Sinclair tutoie le mal d'assez près et puis s'essaie à le combattre.

Le roman est plus complexe que ce petit résumé, haletant, policier et d'une extrême violence contenue. On retrouve dans ce livre les thèmes chers à Ballard : la sécurité (incarnée par ses deux visages, l'ange noir Halder et l'ordure Zander), le goût de la perversion et sa répulsion (on ne dit rien sur ce point-là pour ménager le suspens), la mécanique et les prothèses (Sinclair est blessé au genou et les carambolages très présents dans le bouquin), surtout l'extension de la guerre des classes sur tous les terrains, le besoin de matière glauque des individus du haut de l'échelle, le fascisme sourd lié aux nouveaux modes de commandement, l'économie des loisirs et la corruption des institutions.

Super Cannes est d'une lucidité rare et un grand roman de divertissement. Ballard maîtrise sa narration et ses effets comme jamais, faisant passer son style, sec et dépouillé, au second plan d'une histoire sans faille, ni faiblesse majeure. Il brasse une foultitude de thèmes et les éclaircit avec un fluidité et une précision incroyables, en même temps qu'il fait flotter sur nos têtes le spectre d'une décadence totale des élites. Les rêves capitalistes n'ont pas encore donné tous leurs fruits, met-il en garde, et appellent à une vigilance de tous les instants ainsi qu'à une rappropriation des moyens de production de la morale et de l'émotion par le peuple. "Gloups ! Eden-Olympia est l'avenir. Plus riche, plus sain, plus accompli. Et infiniment plus créatif. Ca vaut quelques sacrifices si nous produisons un nouveau Bill Gates ou un autre Akiro Morita."

Super Cannes dresse un terrifiant tableau des élites à venir et des enjeux qui dépassent le commun, plus cynique que n'importe quel Beigbeder et plus ambitieux que P.K Dick. Son livre est à lire d'urgence pour frissonner d'effroi et de plaisir et espérer s'emparer, comme Paul Sinclair, des quelques maigres moyens de résister au cours de l'Histoire.

Myosotis

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Biblio sélective : Parmi les autres ouvrages de JG Ballard, on conseillera son avant-dernier roman la face cachée du soleil (Fayard 1998) qui s'inscrit dans la continuité du travail poursuivi avec Super Cannes d'analyse des conservatismes sécuritaires, Crash (1974), bien entendu, popularisé par Cronenberg, pour sa froideur, ainsi que les recueils de nouvelles visionnaires Fièvre Guerrière (Fayard - 1992) et la Plage ultime (J'ai lu - 1990).
Les autres romans de Ballard - à l'exception de la Course au Paradis, sur les ambiguïtés du combat écologique toujours disponible - sont plus difficiles à dénicher en français. Parmi eux, la Forêt de Cristal (1967) et l'Ile de Béton (1974) sont les plus intéressants. La veine autobiographique (avec l'Empire du Soleil - Denöel 1985 et la Bonté des Femmes - Fayard 1992) est d'une veine moins riche.

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