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C'est l'histoire d'un homme, l'homme, qui vient on ne sait d'où
- la ville d'El Monio peut-être - a traversé le monde, ses affres
et sa scandaleuse absurdité avant de revenir chez lui, tel le
pigeon de La Fontaine. C'est l'histoire d'un homme, l'homme,
qui raconte ce périple à travers le monde, ses affres et sa
scandaleuse absurdité, à qui veut bien l'entendre. L'homme en
a retiré un enseignement des plus précieux. Il sait qu'il est
lui-même, qu'il faut se perdre dans l'autre et la substance
(le grand, l'éternel amour), pour savoir qui l'on est. C'est
l'histoire d'un homme qui parle et qui sait que la parole est
vaine, inutile et surnuméraire. C'est l'histoire d'un homme
qui a découvert le prix du silence - car le plus important ne
se dit pas - et noie son auditeur, le lecteur surtout (celui-là
est bien réel) sous un déluge de phrases bien astiquées, des
phrases tournées avec la plus grande coquetterie.
Tout
cela est peu engageant, reconnaissons-le. La tentation de se
dégager du livre, à chaque page, était chaque fois plus véhémente.
Quand on a fini, on mesure hélas à quel point nos craintes étaient
fondées. Lorette Nobécourt a une idée fixe : changer le
plomb de la prose en or poétique. C'est méritoire, mais c'est
inutile. Rivette (mais on nous dira que Rivette est cinéaste,
et alors ?), citant Alain à propos de Balzac, disait récemment
que pour être romancier, il fallait accepter d'écrire des phrases
banales : Lorette Nobécourt (qui n'a pas écrit un roman, nous
dira-t-on, n'empêche qu'il s'agit d'un récit et que si ce n'est
pas la même chose, le roman est un récit, tout de même !), Lorette
Nobécourt, donc, qui évoque si justement l'acceptation de ses
limites, n'a toujours pas fait le deuil de cette tentation absurde
et malheureuse, le Livre, le Livre mallarméen. Celui qui dit
tout. Elle a donc voulu faire son Rimbaud, elle a tenté de réécrire
la Bible, a mené dans cet ouvrage une quête semblable à celle
de Siddartha (Hermann Hesse). Peine perdue.
Car
il y a d'"Une Saison en enfer" et de la Bible dans
ce récit au ton prophétique, imprécateur, il y a une scansion
bien audible, litanique, appuyée maladroitement par des expressions
toutes faites censées faire " mystique " : "qu'il en soit ainsi".
Se plaisant dans l'indéfini ("l'homme", "la femme", "les hommes"),
abusant de la métaphore ("l'hymen du ciel", "le rire de gorge
de l'absolu" - à moins qu'il ne s'agisse d'épithètes homériques
? Ce serait bien, ça ferait plus antique, plus digne et plus
grand, cosmique : "l'aurore aux doigts de rose", ça a quand
même une autre gueule que "La marquise sortit à cinq heures."
- vieille controverse), elle refuse le prosaïsme du détail et
installe son récit dans un flou qui se voudrait mythique (i.e
immémorial et universel). Noms de villes exotiques (elles ont
des noms à consonance espagnole, mais - on ne sait pourquoi,
leur parfum de désert peut-être - on pense immédiatement aux
cités bibliques : Babylone, Sodome et Gomorrhe), indétermination
spatio-temporelle, pas de doute, nous sommes dans le mythe et
la parabole (son côté prêchi-prêcha).
Mais
on ne crée pas un mythe tout seul et ne reflète pas l'inconscient
collectif qui veut (c'est un peu la condition du mythe, ce qui
le valide comme mythe et lui donne sa portée universelle) :
que je sache, la rédaction de la Bible (qui n'est d'ailleurs
pas un livre mais un ensemble de livres) s'est faite sur plusieurs
siècles, par des "écoles" et des auteurs différents, elle n'est
point l'œuvre d'un Flaubert ou d'un Balzac (je sais, depuis,
il y en a eu d'autres) ; si ces derniers ont donné à leur œuvre
une dimension mythique - bien malgré eux - c'est avec moins
d'ambition et de tout autres outils que la langue archaïque
de la Bible ; on ne crée pas un mythe avec des recettes toutes
faites. A chacun son métier, sa langue, Lorette Nobécourt en
est encore au stade où l'on emprunte. Elle récite sa leçon.
Ses considérations sur la "Folie des hommes" (répété trois fois),
son panthéisme et ses déclarations bien naïves sur l'Amour,
le vrai, sous couvert de renverser bien des idées reçues, ne
font qu'assaisonner une plâtrée métaphysique des plus simples
et des plus convenues.
Sylvain
Bonnafoux
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