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Lorette Nobécourt
Substance

146 p., Pauvert


C'est l'histoire d'un homme, l'homme, qui vient on ne sait d'où - la ville d'El Monio peut-être - a traversé le monde, ses affres et sa scandaleuse absurdité avant de revenir chez lui, tel le pigeon de La Fontaine. C'est l'histoire d'un homme, l'homme, qui raconte ce périple à travers le monde, ses affres et sa scandaleuse absurdité, à qui veut bien l'entendre. L'homme en a retiré un enseignement des plus précieux. Il sait qu'il est lui-même, qu'il faut se perdre dans l'autre et la substance (le grand, l'éternel amour), pour savoir qui l'on est. C'est l'histoire d'un homme qui parle et qui sait que la parole est vaine, inutile et surnuméraire. C'est l'histoire d'un homme qui a découvert le prix du silence - car le plus important ne se dit pas - et noie son auditeur, le lecteur surtout (celui-là est bien réel) sous un déluge de phrases bien astiquées, des phrases tournées avec la plus grande coquetterie.

Tout cela est peu engageant, reconnaissons-le. La tentation de se dégager du livre, à chaque page, était chaque fois plus véhémente. Quand on a fini, on mesure hélas à quel point nos craintes étaient fondées. Lorette Nobécourt a une idée fixe : changer le plomb de la prose en or poétique. C'est méritoire, mais c'est inutile. Rivette (mais on nous dira que Rivette est cinéaste, et alors ?), citant Alain à propos de Balzac, disait récemment que pour être romancier, il fallait accepter d'écrire des phrases banales : Lorette Nobécourt (qui n'a pas écrit un roman, nous dira-t-on, n'empêche qu'il s'agit d'un récit et que si ce n'est pas la même chose, le roman est un récit, tout de même !), Lorette Nobécourt, donc, qui évoque si justement l'acceptation de ses limites, n'a toujours pas fait le deuil de cette tentation absurde et malheureuse, le Livre, le Livre mallarméen. Celui qui dit tout. Elle a donc voulu faire son Rimbaud, elle a tenté de réécrire la Bible, a mené dans cet ouvrage une quête semblable à celle de Siddartha (Hermann Hesse). Peine perdue.

Car il y a d'"Une Saison en enfer" et de la Bible dans ce récit au ton prophétique, imprécateur, il y a une scansion bien audible, litanique, appuyée maladroitement par des expressions toutes faites censées faire " mystique " : "qu'il en soit ainsi". Se plaisant dans l'indéfini ("l'homme", "la femme", "les hommes"), abusant de la métaphore ("l'hymen du ciel", "le rire de gorge de l'absolu" - à moins qu'il ne s'agisse d'épithètes homériques ? Ce serait bien, ça ferait plus antique, plus digne et plus grand, cosmique : "l'aurore aux doigts de rose", ça a quand même une autre gueule que "La marquise sortit à cinq heures." - vieille controverse), elle refuse le prosaïsme du détail et installe son récit dans un flou qui se voudrait mythique (i.e immémorial et universel). Noms de villes exotiques (elles ont des noms à consonance espagnole, mais - on ne sait pourquoi, leur parfum de désert peut-être - on pense immédiatement aux cités bibliques : Babylone, Sodome et Gomorrhe), indétermination spatio-temporelle, pas de doute, nous sommes dans le mythe et la parabole (son côté prêchi-prêcha).

Mais on ne crée pas un mythe tout seul et ne reflète pas l'inconscient collectif qui veut (c'est un peu la condition du mythe, ce qui le valide comme mythe et lui donne sa portée universelle) : que je sache, la rédaction de la Bible (qui n'est d'ailleurs pas un livre mais un ensemble de livres) s'est faite sur plusieurs siècles, par des "écoles" et des auteurs différents, elle n'est point l'œuvre d'un Flaubert ou d'un Balzac (je sais, depuis, il y en a eu d'autres) ; si ces derniers ont donné à leur œuvre une dimension mythique - bien malgré eux - c'est avec moins d'ambition et de tout autres outils que la langue archaïque de la Bible ; on ne crée pas un mythe avec des recettes toutes faites. A chacun son métier, sa langue, Lorette Nobécourt en est encore au stade où l'on emprunte. Elle récite sa leçon. Ses considérations sur la "Folie des hommes" (répété trois fois), son panthéisme et ses déclarations bien naïves sur l'Amour, le vrai, sous couvert de renverser bien des idées reçues, ne font qu'assaisonner une plâtrée métaphysique des plus simples et des plus convenues.

Sylvain Bonnafoux

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