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Rencontre avec Michel Steiner : lire l'interview

Rencontre avec
Michel Steiner
à l'occasion de la parution
de son dernier roman
Les Jouets
[Editions Gallimard - Coll. La Noire - 16 euros]


Le cas de Michel Steiner est assez intéressant pour être signalé : docteur en psychologie, comme le signale son éditeur, ancien membre du laboratoire de psychologie sociale expérimentale du CNRS, ancien animateur de conférences à HEC et à Paris VII et Paris VIII, et maintenant psychanalyste. Et ce n'est pas tout : quand cet office salutaire pour bien de nos contemporains lui en laisse le loisir, il noircit du papier, et pas forcément pour mettre à jour la situation de ses patients, ou la sienne, vis-à-vis de Dieu sait quel organisme : il écrit des romans noirs. Un passage par le plateau de "Bouillon de culture" nous avait naguère appris tout cela, et qu'il vouait en outre une véritable passion pour les mathématiques : il y consacre l'essentiel de ses rares loisirs. Ce passage nous avait d'ailleurs renseignés sur bien d'autres choses et en particulier le fait que cet homme, également joueur de poker et d'échecs auquel Nabokov n'aurait pas dédaigné de s'affronter, ne tire aucun orgueil d'une érudition dont il ne consent de fait à vous entrouvrir les portes qu'à regret, quand le goût de la précision la plus scrupuleuse, une grande courtoisie enfin, l'obligent à répondre à votre curiosité ou à corriger votre ignorance. Il faut dire que Michel Steiner semble tout savoir, non seulement dans la partie qu'il a faite sienne depuis de nombreuses années mais, aussi, dans tous les genres de la littérature, comme ses lecteurs le savent bien. Pour un peu, on douterait de prime abord que derrière l'accueil chaleureux et drôle qu'il réserve à l'interviewer se dissimule l'un des cerveaux les plus intelligents, les plus savants qui se puissent rencontrer et les plus curieux, aussi : tant de simplicité et d'attentions le ferait en tout cas presque oublier si l'on ne se rappelait au dernier moment les livres pour lesquels on avait souhaité le rencontrer : Mainmorte (Baleine - 1998), Petites morts dans un hôpital psychiatrique de campagne (même éditeur- 1999), Rachel la dame de carreau (Lignes noires - 2000) et le dernier paru le mois dernier, Les jouets (Gallimard - La noire - 2001).

Que l'existence de ces romans qui comptent parmi les plus singulières réussites d'un genre honni par les apparatchiks de la littérature dite traditionnelle doive tout aux récréations d'un Tournesol myope et lunaire, grillant devant vous cigarette sur cigarette et raffolant de café froid, il y avait là de quoi en effet ranimer la curiosité, d'autant plus que l'intérêt d'une telle conversation ne pouvait en tout état de cause résider ailleurs que dans l'examen du rapport des contraires, ou de ce qu'on n'avait pas coutume de nommer autrement : la rigueur scientifique ayant autrefois présidé, par exemple, à un ouvrage collectif réservé aux seuls initiés (Le Joueur et sa passion, études psychanalytiques et littéraires - L'infinitude - 1984) et d'autre part la fantaisie éminemment délectable de cette même rigueur mise au service d'une inspiration romanesque proprement délirante. Comment, en clair, se consacrer le jour à apaiser les maux de son prochain et se goberger la nuit dans le délire sanguinaire de fous furieux tel ce personnage du premier roman, lui-même psychanalyste et joueur de poker, dont le raffinement meurtrier - il découpe ses victimes - consiste dans l'élaboration, avec les morceaux ainsi constitués, de plats dont la présentation au demeurant non dénuée de goût s'attirerait la jalousie de bien des chefs en renom ? Comment exercer la psychanalyse et dans le même temps, avec le second opus, se livrer mine de rien à un véritable jeu de massacre visant et l'exercice de la psychanalyse elle-même et les pratiques employées par les asiles psychiatriques - ah ! la camisole chimique… - dans le dessein de venir à bout des maladies de leurs pensionnaires ?

Si, avec le troisième roman, nous nous trouvons plongés dans l'univers glauque des clubs de poker avec son héroïne qui n'est autre qu'un professeur de mathématiques, les paradoxes s'y trouvent confirmés, que nous avions précédemment relevés dans le parcours de l'écrivain-psychanalyste. A moins que ces paradoxes d'un psychanalyste ne soient, pour les lecteurs que nous sommes, les illusions d'une interprétation par trop approximative des motivations profondes de l'écrivain, que la littérature ne représente au bout du compte le seul lieu où il était donné à l'un et l'autre de pouvoir se réconcilier, d'opérer enfin, par la magie de l'art, un équilibre que les patients viennent chercher dans la moelle du divan.

La dernière œuvre, Les jouets, nous éloigne à première vue des précédentes : aucun assassin, aucun joueur, au sens strict de ces mots, aucun professeur de mathématiques, ici, mais un vieux manager, Lilian Lilienthal, surnommé L.L. par ses collaborateurs. Histoire d'un homme qui avait tout et qui, sur le dernier versant de l'âge, est possédé par le désir de torturer, par méchanceté, exécration, haine. Investi par ses milliards d'un pouvoir sans bornes, il s'offre pour ultime plaisir d'en déléguer la liberté exorbitante aux autres, ses jouets, afin d'assouvir sa féroce détermination, laquelle est innervée par un discours dont la logique parfaite justifierait presque jusqu'aux pires atrocités. Aucun assassin, dans ce roman-là ? Aucun joueur ? Voire. Nous nous retrouvons bien en définitive face à la mécanique du pari dont l'enjeu s'ancrerait dans un défi tout uniment lancé au ciel et à l'enfer. Mécanique assez effroyable, effroyable parce que sans autre issue que la destruction de l'autre et de soi-même, mais à laquelle chacun des acteurs que se choisit L.L. consentira d'autant plus qu'elle lui présente l'occasion inespérée de réaliser ses propres phantasmes - qu'on entende : ces instincts de vengeance qui sommeilleraient au cœur de tous,- et au lecteur abasourdi un roman qui valait bien qu'on cherchât à en savoir davantage sur l'envers d'un décor dont quelques livres auront suffi à imposer la si sombre unité.

Nous avons rencontré Michel Steiner un soir, à l'heure de l'apéritif, dans une brasserie de la place du Trocadéro. Il nous attendait.
lire l'interview

Didier Hénique

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