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Le cas de Michel Steiner est assez intéressant pour être signalé
: docteur en psychologie, comme le signale son éditeur, ancien
membre du laboratoire de psychologie sociale expérimentale du
CNRS, ancien animateur de conférences à HEC et à Paris VII et
Paris VIII, et maintenant psychanalyste. Et ce n'est pas tout
: quand cet office salutaire pour bien de nos contemporains
lui en laisse le loisir, il noircit du papier, et pas forcément
pour mettre à jour la situation de ses patients, ou la sienne,
vis-à-vis de Dieu sait quel organisme : il écrit des romans
noirs. Un passage par le plateau de "Bouillon de culture" nous
avait naguère appris tout cela, et qu'il vouait en outre une
véritable passion pour les mathématiques : il y consacre l'essentiel
de ses rares loisirs. Ce passage nous avait d'ailleurs renseignés
sur bien d'autres choses et en particulier le fait que cet homme,
également joueur de poker et d'échecs auquel Nabokov n'aurait
pas dédaigné de s'affronter, ne tire aucun orgueil d'une érudition
dont il ne consent de fait à vous entrouvrir les portes qu'à
regret, quand le goût de la précision la plus scrupuleuse, une
grande courtoisie enfin, l'obligent à répondre à votre curiosité
ou à corriger votre ignorance. Il faut dire que Michel Steiner
semble tout savoir, non seulement dans la partie qu'il a faite
sienne depuis de nombreuses années mais, aussi, dans tous les
genres de la littérature, comme ses lecteurs le savent bien.
Pour un peu, on douterait de prime abord que derrière l'accueil
chaleureux et drôle qu'il réserve à l'interviewer se dissimule
l'un des cerveaux les plus intelligents, les plus savants qui
se puissent rencontrer et les plus curieux, aussi : tant de
simplicité et d'attentions le ferait en tout cas presque oublier
si l'on ne se rappelait au dernier moment les livres pour lesquels
on avait souhaité le rencontrer : Mainmorte (Baleine
- 1998), Petites morts dans un hôpital psychiatrique de campagne
(même éditeur- 1999), Rachel
la dame de carreau (Lignes noires - 2000) et le dernier
paru le mois dernier, Les jouets (Gallimard - La noire
- 2001).
Que
l'existence de ces romans qui comptent parmi les plus singulières
réussites d'un genre honni par les apparatchiks de la littérature
dite traditionnelle doive tout aux récréations d'un Tournesol
myope et lunaire, grillant devant vous cigarette sur cigarette
et raffolant de café froid, il y avait là de quoi en effet ranimer
la curiosité, d'autant plus que l'intérêt d'une telle conversation
ne pouvait en tout état de cause résider ailleurs que dans l'examen
du rapport des contraires, ou de ce qu'on n'avait pas coutume
de nommer autrement : la rigueur scientifique ayant autrefois
présidé, par exemple, à un ouvrage collectif réservé aux seuls
initiés (Le Joueur et sa passion, études psychanalytiques
et littéraires - L'infinitude - 1984) et d'autre part la
fantaisie éminemment délectable de cette même rigueur mise au
service d'une inspiration romanesque proprement délirante. Comment,
en clair, se consacrer le jour à apaiser les maux de son prochain
et se goberger la nuit dans le délire sanguinaire de fous furieux
tel ce personnage du premier roman, lui-même psychanalyste et
joueur de poker, dont le raffinement meurtrier - il découpe
ses victimes - consiste dans l'élaboration, avec les morceaux
ainsi constitués, de plats dont la présentation au demeurant
non dénuée de goût s'attirerait la jalousie de bien des chefs
en renom ? Comment exercer la psychanalyse et dans le même temps,
avec le second opus, se livrer mine de rien à un véritable jeu
de massacre visant et l'exercice de la psychanalyse elle-même
et les pratiques employées par les asiles psychiatriques - ah
! la camisole chimique… - dans le dessein de venir à bout des
maladies de leurs pensionnaires ?
Si,
avec le troisième roman, nous nous trouvons plongés dans l'univers
glauque des clubs de poker avec son héroïne qui n'est autre
qu'un professeur de mathématiques, les paradoxes s'y trouvent
confirmés, que nous avions précédemment relevés dans le parcours
de l'écrivain-psychanalyste. A moins que ces paradoxes d'un
psychanalyste ne soient, pour les lecteurs que nous sommes,
les illusions d'une interprétation par trop approximative des
motivations profondes de l'écrivain, que la littérature ne représente
au bout du compte le seul lieu où il était donné à l'un et l'autre
de pouvoir se réconcilier, d'opérer enfin, par la magie de l'art,
un équilibre que les patients viennent chercher dans la moelle
du divan.
La
dernière œuvre, Les jouets, nous éloigne à première vue
des précédentes : aucun assassin, aucun joueur, au sens strict
de ces mots, aucun professeur de mathématiques, ici, mais un
vieux manager, Lilian Lilienthal, surnommé L.L. par ses collaborateurs.
Histoire d'un homme qui avait tout et qui, sur le dernier versant
de l'âge, est possédé par le désir de torturer, par méchanceté,
exécration, haine. Investi par ses milliards d'un pouvoir sans
bornes, il s'offre pour ultime plaisir d'en déléguer la liberté
exorbitante aux autres, ses jouets, afin d'assouvir sa
féroce détermination, laquelle est innervée par un discours
dont la logique parfaite justifierait presque jusqu'aux pires
atrocités. Aucun assassin, dans ce roman-là ? Aucun joueur ?
Voire. Nous nous retrouvons bien en définitive face à la mécanique
du pari dont l'enjeu s'ancrerait dans un défi tout uniment lancé
au ciel et à l'enfer. Mécanique assez effroyable, effroyable
parce que sans autre issue que la destruction de l'autre et
de soi-même, mais à laquelle chacun des acteurs que se choisit
L.L. consentira d'autant plus qu'elle lui présente l'occasion
inespérée de réaliser ses propres phantasmes - qu'on entende
: ces instincts de vengeance qui sommeilleraient au cœur de
tous,- et au lecteur abasourdi un roman qui valait bien qu'on
cherchât à en savoir davantage sur l'envers d'un décor dont
quelques livres auront suffi à imposer la si sombre unité.
Nous
avons rencontré Michel Steiner un soir, à l'heure de l'apéritif,
dans une brasserie de la place du Trocadéro. Il nous attendait.
lire l'interview
Didier
Hénique
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