|
"Je ne sais pas quand je me suis dit tiens, un slip, ni au
juste quand j'ai reconnu qu'il s'agissait d'un slip. Je portais
une foi médiocre au procédé du coup de foudre, cependant cette
apparition inopinée, déroutante, plus que la conjonction des
faits (regard qui tombe sur l'objet, sexe qui sort), devait
forcément avoir ému quelque fibre intérieure pour que je saisisse
aussitôt l'aubaine. Dans quel état d'esprit étais-je pour aussitôt
reconnaître un slip et m'en exciter ? En matière de substitut,
il s'agissait vraiment d'une nouveauté, jamais je ne m'étais
adressé à un linge abandonné.(…) sa saleté m'attira."
"Le
Slip" commence par une idée si farfelue qu'on ne peut que
la trouver géniale et attendre monts et merveilles de ce qui
en découle. Alain, un homme d'une trentaine d'années, trouve
dans un bar parisien, au détour d'une journée somme toute normale,
une journée chiante d'errance parisienne entre des rencontres
amicales et un ex-beau-père pot de colle, un slip et… s'y attache.
Le slip en question (de femme, disons le, pour lever l'ambiguïté)
déclenche un phénomène de cristallisation stendhalienne qu'on
croyait jusqu'ici réservé aux êtres de chair, provoque le désir
du célibataire contrarié, qui s'agite dessus, le délaisse, y
revient, lui invente une histoire et une postérité, l'érige,
finalement et à défaut, en fétiche de sa quête d'un amour qui
déjouerait les règles du genre : durable et sans prétention.
L'amour
du slip amorce une narration pleine de fantaisie, d'incertitudes
et de questions posées à la gente masculine. Au milieu des femmes
conquérantes et avides d'engagement, le tendre héros d'Alain
Sevestre illustre le très tendance questionnement de la
place de l'homme dans une société qui a changé. Ailleurs, ou
avant, Alain aurait été un dragueur impénitent, un baiseur forcené
et un libertin au dernier degré. Ici, c'est un cœur à la dérive
dont l'errance joycienne et la timidité font penser aux caractères
de Woody Allen, la sale gueule en moins. Bel homme, animateur
sur le site internet nonnonnetnon.com (LE site qui aide les
gens à dire NON à ce dont ils n'ont pas envie), Alain est presque
un homme sans qualités, ni défauts d'ailleurs. Son regard est
affûté, sa perception aiguë, sa présence fantomatique indispensable
au bon fonctionnement du pantomime social, et pourtant sa volonté
s'étiole devant la moindre sollicitation extérieure.
Ce
qui frappe tout au long de cette aventure, c'est évidemment
la stature du narrateur, absent à lui-même et qui n'ose plus
s'impliquer de peur de recevoir des camouflets ou parce qu'il
n'en a plus le goût. Alors qu'il milite en faveur du NON, cette
splendide rébellion, Alain va de gentillesse en gentillesse,
tire à boulets rouges sur Tony le parasite humain puis lui trouve
des circonstances atténuantes, il se débat en Monsieur Hulot
avec les caprices de son ordinateur et ne perd jamais son entrain.
"Le
Slip" est un roman d'aventure quotidienne à placer au côté
de l'inégalable "Mezzanine" de Nicholson
Baker. On y trouve le même sens du détail monomaniaque,
la même légèreté piquante, le même détachement et la même poésie
naturelle. Sevestre y ajoute un badinage mondain qui agace parfois.
Les récits de soirées entre amis composent le portrait d'une
bonne société de night-clubbers et d'insouciants, finalement
peu excitant et qui, sur la vacuité des acteurs, affaiblit le
propos. C'est dans cette ouverture/ opposition au monde que
se construisent cependant la singularité du narrateur et la
pertinence de son projet le plus grandiose : tomber amoureux
d'une jambe.
On
n'en dira pas plus sur ce rebondissement qui en guise de mise
en… jambe(s) engage un sprint effréné et splendide vers une
fin inouïe, pleine de finesse et d'émotion. Dans les cinquante
dernières pages, Sevestre développe cette seconde bonne idée
(autant dire un nombre inespéré dans la littérature d'aujourd'hui)
et achève de s'attacher nos bonnes grâces. "Le Slip"
est enlevé, se soulève comme une lingerie fine sur des joyaux
de drôlerie et soutient étroitement le désir des lecteurs, partout
où il vous accompagne.
Myosotis
Lire
l'interview d'Alain Sevestre
Réagissez à cet article sur le forum
de Fluctuat.
---
|