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"Ne lis pas ce livre, si tu veux rester
tranquille" est-il écrit au commencement de La Saigne.
Et de fait, ce premier roman de Ian Soliane est un immense cauchemar
qui cherche (et qui réussit) à choquer : le narrateur et
personnage principal est un tueur et un violeur qui confesse
ses exploits. On comprend vite deux choses : d'une part il n'y
a ni salut ni pitié possibles dans ce monde, d'autre part l'auteur
ne cherche pas à choquer gratuitement, comme pour amuser la
galerie. Au contraire, la série de ses forfaits atroces acquiert
une nécessité d'ordre philosophique, puisque il s'agit d'une
vision du monde, particulièrement féroce, où le crime reste
impuni, où les châtiments infligés sont gratuits. La force de
ce brûlot tient à sa rage, mais aussi à son écriture organique
littéralement époustouflante. La Saigne, c'est d'abord
une écriture du corps et de ses organes décrits en gros plans,
en décomposition, tendus et violents, toujours proches d'une
mort, qu'ils vont donner ou recevoir.
Loin
de nous infliger une histoire romancée et lourdement psychologique,
Ian Soliane narre un univers apocalyptique grâce aux vertus
de l'hallucination. En effet, La Saigne se présente comme
le récit des rencontres successives du jeune tueur, dans des
situations oniriques, allégoriques ou fantastiques, qu'il s'agisse
d'une vieillarde gisant sur le carrelage d'une cuisine ou d'une
foule de fœtus sanguinolents. Toutes ces scènes se finissent
dans le sang, car l'écriture de Ian Soliane, laquelle a d'ailleurs
des résonances autobiographiques (lire
l'interview), fonctionne comme une pulsion montrant le monstre
criminel qui sommeille toujours dans l'homme. Son style dévoile
et exhibe une transgression permanente de toutes nos valeurs,
qu'il s'agisse du couple, de la famille ou du moindre sentiment.
Rien ne résiste à cette écriture décapante, où l'humour noir
et le désespoir font bon ménage, comme dans cette scène où le
grattage de couilles s'achève dans le cannibalisme le plus brutal.
Ce
qui revient avec une récurrence obsédante, ce sont des scènes
d'innocence bafouée et d'initiation au vice, typiquement sadiennes.
La beauté du rythme de La Saigne tient à l'alternance
de ces scènes avec des incantations et des prières, où le souffle
de la liturgie crée un contrepoint à l'écriture du scalpel.
Ian Soliane jongle naturellement avec ces deux styles, qui lui
permettent de dire différemment la mort. Car finalement, c'est
toujours de mort qu'il s'agit au cours de ce récit : la mort
est l'objectif unique du personnage, elle est sa seule vérité,
puisque comme il le dit lui-même : "Vivre, en vérité, c'est
regarder la mort. Lumineuse et surprenante. Elle est le malheur
sans conteste, la douleur intégrale, c'est-à-dire l'innocence."
Ian Soliane, qui est aussi l'auteur de plusieurs pièces de théâtre
et d'un nouveau roman, fait mouche : loin des nombreuses fadaises
publiées, il réussit à nous montrer avec une énergie implacable
les ténèbres de l'homme et la violence paroxystique dont il
est capable.
Grégoire
Holtz
Lire l'interview de Ian Soliane
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