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Le Cri du sablier
Chloé Delaume
Farrago éditions Léo Scheer
2001 134 pages, 85 F


Après un premier roman très apprécié (Les Mouflettes d'Atropos paru en 2000 chez Farrago), des apparitions dans différentes revues et quelques passages sur le forum de flu, c'est avec un plaisir non dissimulé que nous avons accueilli le deuxième livre de Chloé Delaume. La langue y est toujours aussi travaillée et référencée, le plaisir éprouvé dans l'enchaînement de la lecture répond au plaisir visible de l'écriture. L'humour, noir ou ironique, est toujours présent, laissant respirer le lecteur, souvent pris à la gorge par la violence du propos.

Un enfant naît. C'est une fille. Sa mère pédagogue lui apprend à briller en société par l'emploi d'un vocabulaire recherché. Son père, un homme de langue arabe, la bat quand il n'est pas en voyage. La fille grandit, tout d'abord sans nom et sans amour puis sans être nommée et sans amour. Un jour, alors que fille et mère doivent bientôt s'enfuir, le père omniscient tue la mère, et se tue, devant la fille de 10 ans. Elle aurait dû mourir aussi, mais elle a encore été oubliée, ou bien, plus certainement radicalement mise à l'écart, rejetée définitivement par ses parents. Elle va alors habiter, plus que vivre, chez des étrangers, de la famille pourtant. Ils sont incapables de comprendre qu'elle a besoin d'amour et elle est incapable de comprendre qu'elle peut être aimée.

Le Cri du sablier décortique l'attente. L'attente d'être comme les autres, l'attente de l'affection, l'attente que le temps passe, l'attente de redevenir poussière de sable. Une madeleine cruelle et violente où le souvenir n'est que douleur, où le sable qui s'est écoulé continue de griffer la peau et empêche la respiration.
Un style hermétique et profond, abysses d'où ne s'échappent que peu de grains mais dont la poésie étourdit ; ou un style lapidaire, sur-démonstratif, qui accélère la vitesse de lecture jusqu'à provoquer un détournement de regard, et donne envie de se cacher derrière un coussin comme quand on est petit devant un film qui fait peur.

La fille va voir un psy. Alors que celui-ci veut qu'elle explique comment le sable coule dans le sablier et pourquoi il coule ainsi, elle voudrait changer son cours, voire le liquéfier. Incapable de vivre le présent ou pour le futur, elle est emprisonnée par son passé douloureux.
Plusieurs suicides, un passage en couple avec l'homme de sa vie qui a trop su fluidifier l'écoulement du sable, et avec lequel elle finit donc par s'ennuyer, et la fille se marie, reproduisant le modèle parental. Son mari lui fait subir une violence qui n'est plus physique, mais affective cette fois. Elle partage avec cet homme un amour commun de la langue et de l'esthétique, mais leur vie sentimentale est marquée par le chaos.
D'une manière générale, l'homme est malmené dans les écrits de Chloé Delaume. Il est tantôt lâche, violent, creux, annihilé ou annihilant. L'homme idéal serait le bon copain castré peut-être bito-extracté (voir Les Mouflettes d'Atropos ou Les Levrettes d'Andromaque dans la revue Evidenz N°1 et en contre-pied les textes de Gabriel Raptus et l'affaire puis la correspondance Petitjean dans Spectre N°6). Dans Le Cri du sablier comme dans Les Mouflettes d'Atropos, la misandrie de Chloé Delaume s'exprime pleinement. Pourtant on sent qu'elle s'adresse plus au lecteur masculin. Est-ce parce qu'elle tient de ses personnages ? Pédagogue comme la mère, elle explique à ses lecteurs masculins ce qu'ils ne doivent pas être. Séductrice comme le père, elle envoûte le lecteur mâle.

Est-il possible de trouver un équilibre entre le désir de sérénité et l'exigence intellectuelle ? Chloé Delaume ne donne pas de réponse mais explore et analyse sans sensiblerie ni gravité les passages qui forment la vie, avec une adéquation troublante entre la syntaxe et le récit.

S.D.

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