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Après un premier roman très apprécié
(Les Mouflettes d'Atropos paru en 2000 chez Farrago),
des apparitions dans différentes revues et quelques passages
sur le forum de flu, c'est avec un plaisir non dissimulé que
nous avons accueilli le deuxième livre de Chloé
Delaume. La langue y est toujours aussi travaillée et référencée,
le plaisir éprouvé dans l'enchaînement de la lecture répond
au plaisir visible de l'écriture. L'humour, noir ou ironique,
est toujours présent, laissant respirer le lecteur, souvent
pris à la gorge par la violence du propos.
Un
enfant naît. C'est une fille. Sa mère pédagogue lui apprend
à briller en société par l'emploi d'un vocabulaire recherché.
Son père, un homme de langue arabe, la bat quand il n'est pas
en voyage. La fille grandit, tout d'abord sans nom et sans amour
puis sans être nommée et sans amour. Un jour, alors que fille
et mère doivent bientôt s'enfuir, le père omniscient tue la
mère, et se tue, devant la fille de 10 ans. Elle aurait dû mourir
aussi, mais elle a encore été oubliée, ou bien, plus certainement
radicalement mise à l'écart, rejetée définitivement par ses
parents. Elle va alors habiter, plus que vivre, chez des étrangers,
de la famille pourtant. Ils sont incapables de comprendre qu'elle
a besoin d'amour et elle est incapable de comprendre qu'elle
peut être aimée.
Le
Cri du sablier décortique l'attente. L'attente d'être comme
les autres, l'attente de l'affection, l'attente que le temps
passe, l'attente de redevenir poussière de sable. Une madeleine
cruelle et violente où le souvenir n'est que douleur, où le
sable qui s'est écoulé continue de griffer la peau et empêche
la respiration.
Un style hermétique et profond, abysses d'où ne s'échappent
que peu de grains mais dont la poésie étourdit ; ou un style
lapidaire, sur-démonstratif, qui accélère la vitesse de lecture
jusqu'à provoquer un détournement de regard, et donne envie
de se cacher derrière un coussin comme quand on est petit devant
un film qui fait peur.
La
fille va voir un psy. Alors que celui-ci veut qu'elle explique
comment le sable coule dans le sablier et pourquoi il coule
ainsi, elle voudrait changer son cours, voire le liquéfier.
Incapable de vivre le présent ou pour le futur, elle est emprisonnée
par son passé douloureux.
Plusieurs suicides, un passage en couple avec l'homme de sa
vie qui a trop su fluidifier l'écoulement du sable, et avec
lequel elle finit donc par s'ennuyer, et la fille se marie,
reproduisant le modèle parental. Son mari lui fait subir une
violence qui n'est plus physique, mais affective cette fois.
Elle partage avec cet homme un amour commun de la langue et
de l'esthétique, mais leur vie sentimentale est marquée par
le chaos.
D'une manière générale, l'homme est malmené dans les écrits
de Chloé Delaume. Il est tantôt lâche, violent, creux, annihilé
ou annihilant. L'homme idéal serait le bon copain castré peut-être
bito-extracté (voir Les Mouflettes d'Atropos ou Les
Levrettes d'Andromaque dans la revue Evidenz N°1 et en contre-pied
les textes de Gabriel Raptus et l'affaire puis la correspondance
Petitjean dans Spectre N°6). Dans Le Cri du sablier comme
dans Les Mouflettes d'Atropos, la misandrie de Chloé
Delaume s'exprime pleinement. Pourtant on sent qu'elle s'adresse
plus au lecteur masculin. Est-ce parce qu'elle tient de ses
personnages ? Pédagogue comme la mère, elle explique à ses lecteurs
masculins ce qu'ils ne doivent pas être. Séductrice comme le
père, elle envoûte le lecteur mâle.
Est-il
possible de trouver un équilibre entre le désir de sérénité
et l'exigence intellectuelle ? Chloé Delaume ne donne pas de
réponse mais explore et analyse sans sensiblerie ni gravité
les passages qui forment la vie, avec une adéquation troublante
entre la syntaxe et le récit.
S.D.
Lire
l'interview de Chloé
Delaume
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