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Les sapeurs-pompiers
des soldats du feu aux techniciens
du risque

Dominique Boullier et Stéphane Chevrier
PUF, 2000


Ah, les pompiers ! Le bal du 14 juillet, les camions rouges, le pin-pon et la grande échelle. Le pompier de Sainte-barbe, volontiers dragueur et fêtard, qui sent bon le cuir et qui a le cœur sur la main, toujours prêt à aider quand il faut neutraliser un nid de guêpes ou secourir un chat en haut d'un arbre. Le pompier musclé, carré et rasé de près, qui s'attaque à un immeuble en feu avec sa lance et son appareil respiratoire. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la profession de sapeur-pompier s'accompagne d'un ensemble d'images, de mythes et de jugements qui révèlent l'importance du personnage dans l'imaginaire collectif. Les pompiers jouissent d'une popularité immense, assise sur une légende construite au fil des siècles grâce aux secours qu'ils apportent au quotidien à la collectivité. Pourtant, derrière les images d'Epinal se déroule un processus de transformation de cette profession et de l'économie symbolique qui l'entoure. Hier "soldats du jeu" adhérant corps et âme à la devise "courage et dévouement", les sapeurs-pompiers deviennent aujourd'hui des "techniciens du risque", assumant des missions nouvelles, selon des modalités repensées de fond en comble. La ville évolue, les demandes formulées par la collectivité changent, les métiers se transforment. Face à ces enjeux, les corps de sapeurs-pompiers ont dû se professionnaliser et se départementaliser. Les techniques de formation, d'intervention et de gestion ont gagné en complexité. Les modes de recrutement aussi ont changé, tout comme le rapport au territoire, les relations avec la population ou l'organisation de la caserne. Derrière ce schéma général, il faut bien sûr distinguer les cas particuliers. Le pompier des villes et le pompier des champs restent très différents. Des typologies se dégagent, en fonction de différentes caractéristiques : implantation du centre d'intervention, statut (les pompiers volontaires, les professionnels, les pompiers militaires de Paris ou Marseille), type d'environnement (banlieue, forêts, etc.). Au niveau national, cet entrelacement offre un maillage complet du territoire, construit pour apporter des secours gradués partout où cela est nécessaire.

Pour décrire ce monde, deux sociologues ont passé plus d'un an de leur vie dans différents corps de sapeurs-pompiers. Ils ont tiré de ce travail un ouvrage très agréable à lire, puissamment évocateur et restituant avec beaucoup de finesse les dynamiques qui structurent ce métier.

Aujourd'hui, seulement 10 % des sorties concernent l'incendie. Le reste se partage entre les secours aux personnes et toutes sortes d'interventions diverses, de la dépollution d'une rivière à la protection des biens contre la tempête ou l'inondation. Les pompiers sont les seuls à pouvoir intervenir partout, n'importe quand, de jour comme de nuit, pour faire quelque chose quand survient un problème. Ils sont ceux qu'on appelle quand on ne sait pas qui appeler. Aujourd'hui, la société ne leur demande plus seulement de réparer une situation dramatique, mais aussi de prévenir ces situations pour qu'elles ne surviennent pas. Nous avons, comme disent les sociologues, une aversion de plus en plus forte au risque. Les accidents ménagers ou les incendies d'immeubles nous paraissent stupides, inacceptables. Les pompiers sont sommés d'empêcher la survenue de ces drames. Ils doivent pour cela imaginer l'inimaginable, prévoir ce qui n'arrivera sans doute jamais pour que cela ne se produise effectivement pas. Dès lors, les pompiers ont un véritable droit de regard sur la façon dont est gérée l'urbanisme, dont la ville s'organise et se développe. Les signes de la protection qu'ils offrent aux personnes et aux biens sont partout, visibles ou invisibles, des bornes d'incendie aux trappes de désenfumage. Les pompiers sont devenus des prévisionnistes, des spécialistes du plan et de l'aménagement du territoire. Dans ce rôle, ils doivent composer avec le maire, le préfet, les constructeurs et toutes sortes d'intervenants publics ou privés afin que soient intégrées les contraintes de la prévention. Dans cette perspective, les sapeurs-pompiers sont aussi passés maîtres dans l'art de concevoir et d'entretenir toutes sortes de cartes et de plans d'action :

"Cette mise à plat des tâches, des objets, de la ville sous forme papier constitue une ressource de premier ordre pour rendre manipulables des articulations complexes : ce travail, c'est notamment celui de la prévision, qui modélise, qui scénarise les interventions potentielles. Ce travail ne relève pas simplement d'un savoir-faire acquis par expérience accumulée, mais d'un savoir-défaire, déconstruire son travail, pour rationaliser et modéliser des séquences d'activité, des moyens."

L'objectif des auteurs est de montrer comment les pompiers s'y prennent pour remplir leurs missions, si particulières et toujours différentes (quoi de commun entre un feu de voiture, le "ramassage" d'un SDF sur la voie publique et le sauvetage d'un cheval tombé dans un puits ?). Les photos d'engins ou les films spectaculaires d'incendies ne disent pas tout le travail qu'il faut faire pour être opérationnel au moment-clé, pour être efficaces dans l'urgence, pour se coordonner de façon quasi automatique. Il manquait un travail sociologique de cette qualité pour comprendre réellement ce groupe social, à la fois proche de la population et discret dans ses pratiques. À travers des histoires personnelles, des observations précises de la vie quotidienne d'une caserne, des récits d'interventions, les auteurs mettent en perspective le travail des pompiers grâce aux outils dont dispose la sociologie. Les auteurs montrent notamment en quoi l'activité du sapeur-pompier correspond à un travail d'articulation (Lévi-Strauss). Ce travail d'articulation permet d'agencer les hommes, les outils, les engins et les procédures pour être le plus efficace possible. Cet effort repose sur un ensemble de pratiques complémentaires : formalisation extrême des démarches (dans les modes de communication par exemple), dressage et répétition (formation, manœuvres, habitudes), préparation des corps (sélection et entraînement sportif), spécialisation des tâches, organisation rigoureuse des plannings et des responsabilités (de l'entretien des véhicules à la projection sur le terrain, grâce à un savant système d'enchâssement fonctionnel et hiérarchique).

En outre, ces modes d'action permettent de protéger les sapeurs-pompiers d'un stress excessif. Les pompiers doivent en effet intervenir dans l'urgence, sur des situations complexes et éprouvantes, sous les yeux d'un public au mieux inquiet, au pire agressif. Souvent confrontés à des situations dramatiques, les pompiers trouvent dans les mécanismes d'articulation une manière de se protéger, notamment contre les "retours d'affects" :

"Les sapeurs-pompiers n'ont pas une vision panoramique de l'intervention. Concentrés sur leur travail, ils perçoivent un bras, une jambe, un corps, l'élément d'un puzzle mais rarement l'ensemble du sinistre. Le rôle qu'ils ont à tenir oriente leur regard, délimite leur champ de vision, focalise leur attention. Nombreux sont les sapeurs-pompiers qui, après avoir découpé le toit d'une voiture, avouent qu'ils seraient incapables de préciser la marque du véhicule. La scène perd de son aspect spectaculaire, l'horreur se dilue dans le détail. La scène perd de sa réalité, le pompier n'a retenu qu'un fragment d'une histoire."

Les sapeurs-pompiers se montrent aussi d'une efficacité impressionnante dans leur capacité à formaliser et à analyser leur pratique (méthodes et résultats), dans le cadre d'un travail constant de "réflexivité" qui leur permet de se préparer de façon optimale pour l'action, notamment pour faire face aux situations complexes ou imprévues. Dans de telles circonstances, les pompiers mettent en œuvre un savoir-faire diagnostic et tactique qui force le respect (que faire quand vous arrivez face à une usine en feu ?).

Au final, il se dégage de l'ouvrage une sorte de nostalgie par rapport à la figure traditionnelle du pompier, en voie de disparition. Comme dans beaucoup d'autres domaines, la rationalisation impose de douloureux arbitrages au terme desquels la proximité est sacrifiée sur l'autel de la performance. Notre société privilégie l'excellence technique et l'efficacité, quitte à détruire certaines formes de lien social et d'entraide. Pour les sapeurs-pompiers, c'est là un enjeu supplémentaire : réussir à concilier la modernisation de leur métier avec la préservation d'une culture qui a fait leur popularité.

"Aujourd'hui, les sapeurs-pompiers sont davantage formés que par le passé, plus rigoureux, plus exigeants, ils ont fait le ménage dans leurs casernes, chassé l'alcool et le "pompier de Sainte-Barbe", qui n'étaient pas compatibles avec l'image de technicien du risque qu'ils veulent se donner. Pourtant, bien que plus compétents, il n'est pas sûr qu'ils soient pour autant plus appréciés de l' "opinion" qui est la forme urbaine moderne de la "population" locale, rurale. A mesure qu'ils gagnent en compétence, ils semblent s'éloigner de cette population, Hier, on ne jugeait probablement pas le pompier sur sa seule capacité à éteindre un feu, on était probablement prêt à lui pardonner quelques erreurs ( "personne n'est parfait, j'aimerais bien t'y voir toi !" ). Aujourd'hui, on connaît de moins en moins les sapeurs-pompiers, le critère d'appréciation n'est plus la bonne mine ou la sympathie, c'est le travail réalisé. Paradoxalement, il n'est pas impensable de voir, à terme, leur cote d'amour décroître alors même qu'ils deviennent plus performants.

KZ

La Fédération des Sapeurs-Pompiers français
Les Pompier de Paris : http://www.bspp.fr
Un super site perso sur les pompiers de Fontainebleau (avec photos et vidéos)

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