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Ah, les pompiers ! Le bal du 14 juillet,
les camions rouges, le pin-pon et la grande échelle. Le pompier
de Sainte-barbe, volontiers dragueur et fêtard, qui sent bon
le cuir et qui a le cœur sur la main, toujours prêt à aider
quand il faut neutraliser un nid de guêpes ou secourir un chat
en haut d'un arbre. Le pompier musclé, carré et rasé de près,
qui s'attaque à un immeuble en feu avec sa lance et son appareil
respiratoire. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la profession
de sapeur-pompier s'accompagne d'un ensemble d'images, de mythes
et de jugements qui révèlent l'importance du personnage dans
l'imaginaire collectif. Les pompiers jouissent d'une popularité
immense, assise sur une légende construite au fil des siècles
grâce aux secours qu'ils apportent au quotidien à la collectivité.
Pourtant, derrière les images d'Epinal se déroule un processus
de transformation de cette profession et de l'économie symbolique
qui l'entoure. Hier "soldats du jeu" adhérant corps et âme à
la devise "courage et dévouement", les sapeurs-pompiers deviennent
aujourd'hui des "techniciens du risque", assumant des missions
nouvelles, selon des modalités repensées de fond en comble.
La ville évolue, les demandes formulées par la collectivité
changent, les métiers se transforment. Face à ces enjeux, les
corps de sapeurs-pompiers ont dû se professionnaliser et se
départementaliser. Les techniques de formation, d'intervention
et de gestion ont gagné en complexité. Les modes de recrutement
aussi ont changé, tout comme le rapport au territoire, les relations
avec la population ou l'organisation de la caserne. Derrière
ce schéma général, il faut bien sûr distinguer les cas particuliers.
Le pompier des villes et le pompier des champs restent très
différents. Des typologies se dégagent, en fonction de différentes
caractéristiques : implantation du centre d'intervention, statut
(les pompiers volontaires, les professionnels, les pompiers
militaires de Paris ou Marseille), type d'environnement (banlieue,
forêts, etc.). Au niveau national, cet entrelacement offre un
maillage complet du territoire, construit pour apporter des
secours gradués partout où cela est nécessaire.
Pour
décrire ce monde, deux sociologues ont passé plus d'un an de
leur vie dans différents corps de sapeurs-pompiers. Ils ont
tiré de ce travail un ouvrage très agréable à lire, puissamment
évocateur et restituant avec beaucoup de finesse les dynamiques
qui structurent ce métier.
Aujourd'hui,
seulement 10 % des sorties concernent l'incendie. Le reste se
partage entre les secours aux personnes et toutes sortes d'interventions
diverses, de la dépollution d'une rivière à la protection des
biens contre la tempête ou l'inondation. Les pompiers sont les
seuls à pouvoir intervenir partout, n'importe quand, de jour
comme de nuit, pour faire quelque chose quand survient un problème.
Ils sont ceux qu'on appelle quand on ne sait pas qui appeler.
Aujourd'hui, la société ne leur demande plus seulement de réparer
une situation dramatique, mais aussi de prévenir ces situations
pour qu'elles ne surviennent pas. Nous avons, comme disent les
sociologues, une aversion de plus en plus forte au risque. Les
accidents ménagers ou les incendies d'immeubles nous paraissent
stupides, inacceptables. Les pompiers sont sommés d'empêcher
la survenue de ces drames. Ils doivent pour cela imaginer l'inimaginable,
prévoir ce qui n'arrivera sans doute jamais pour que cela ne
se produise effectivement pas. Dès lors, les pompiers ont un
véritable droit de regard sur la façon dont est gérée l'urbanisme,
dont la ville s'organise et se développe. Les signes de la protection
qu'ils offrent aux personnes et aux biens sont partout, visibles
ou invisibles, des bornes d'incendie aux trappes de désenfumage.
Les pompiers sont devenus des prévisionnistes, des spécialistes
du plan et de l'aménagement du territoire. Dans ce rôle, ils
doivent composer avec le maire, le préfet, les constructeurs
et toutes sortes d'intervenants publics ou privés afin que soient
intégrées les contraintes de la prévention. Dans cette perspective,
les sapeurs-pompiers sont aussi passés maîtres dans l'art de
concevoir et d'entretenir toutes sortes de cartes et de plans
d'action :
"Cette
mise à plat des tâches, des objets, de la ville sous forme papier
constitue une ressource de premier ordre pour rendre manipulables
des articulations complexes : ce travail, c'est notamment celui
de la prévision, qui modélise, qui scénarise les interventions
potentielles. Ce travail ne relève pas simplement d'un savoir-faire
acquis par expérience accumulée, mais d'un savoir-défaire, déconstruire
son travail, pour rationaliser et modéliser des séquences d'activité,
des moyens."
L'objectif
des auteurs est de montrer comment les pompiers s'y prennent
pour remplir leurs missions, si particulières et toujours différentes
(quoi de commun entre un feu de voiture, le "ramassage" d'un
SDF sur la voie publique et le sauvetage d'un cheval tombé dans
un puits ?). Les photos d'engins ou les films spectaculaires
d'incendies ne disent pas tout le travail qu'il faut faire pour
être opérationnel au moment-clé, pour être efficaces dans l'urgence,
pour se coordonner de façon quasi automatique. Il manquait un
travail sociologique de cette qualité pour comprendre réellement
ce groupe social, à la fois proche de la population et discret
dans ses pratiques. À travers des histoires personnelles, des
observations précises de la vie quotidienne d'une caserne, des
récits d'interventions, les auteurs mettent en perspective le
travail des pompiers grâce aux outils dont dispose la sociologie.
Les auteurs montrent notamment en quoi l'activité du sapeur-pompier
correspond à un travail d'articulation (Lévi-Strauss). Ce travail
d'articulation permet d'agencer les hommes, les outils, les
engins et les procédures pour être le plus efficace possible.
Cet effort repose sur un ensemble de pratiques complémentaires
: formalisation extrême des démarches (dans les modes de communication
par exemple), dressage et répétition (formation, manœuvres,
habitudes), préparation des corps (sélection et entraînement
sportif), spécialisation des tâches, organisation rigoureuse
des plannings et des responsabilités (de l'entretien des véhicules
à la projection sur le terrain, grâce à un savant système d'enchâssement
fonctionnel et hiérarchique).
En
outre, ces modes d'action permettent de protéger les sapeurs-pompiers
d'un stress excessif. Les pompiers doivent en effet intervenir
dans l'urgence, sur des situations complexes et éprouvantes,
sous les yeux d'un public au mieux inquiet, au pire agressif.
Souvent confrontés à des situations dramatiques, les pompiers
trouvent dans les mécanismes d'articulation une manière de se
protéger, notamment contre les "retours d'affects" :
"Les
sapeurs-pompiers n'ont pas une vision panoramique de l'intervention.
Concentrés sur leur travail, ils perçoivent un bras, une jambe,
un corps, l'élément d'un puzzle mais rarement l'ensemble du
sinistre. Le rôle qu'ils ont à tenir oriente leur regard, délimite
leur champ de vision, focalise leur attention. Nombreux sont
les sapeurs-pompiers qui, après avoir découpé le toit d'une
voiture, avouent qu'ils seraient incapables de préciser la marque
du véhicule. La scène perd de son aspect spectaculaire, l'horreur
se dilue dans le détail. La scène perd de sa réalité, le pompier
n'a retenu qu'un fragment d'une histoire."
Les
sapeurs-pompiers se montrent aussi d'une efficacité impressionnante
dans leur capacité à formaliser et à analyser leur pratique
(méthodes et résultats), dans le cadre d'un travail constant
de "réflexivité" qui leur permet de se préparer de façon optimale
pour l'action, notamment pour faire face aux situations complexes
ou imprévues. Dans de telles circonstances, les pompiers mettent
en œuvre un savoir-faire diagnostic et tactique qui force le
respect (que faire quand vous arrivez face à une usine en feu
?).
Au
final, il se dégage de l'ouvrage une sorte de nostalgie par
rapport à la figure traditionnelle du pompier, en voie de disparition.
Comme dans beaucoup d'autres domaines, la rationalisation impose
de douloureux arbitrages au terme desquels la proximité est
sacrifiée sur l'autel de la performance. Notre société privilégie
l'excellence technique et l'efficacité, quitte à détruire certaines
formes de lien social et d'entraide. Pour les sapeurs-pompiers,
c'est là un enjeu supplémentaire : réussir à concilier la modernisation
de leur métier avec la préservation d'une culture qui a fait
leur popularité.
"Aujourd'hui,
les sapeurs-pompiers sont davantage formés que par le passé,
plus rigoureux, plus exigeants, ils ont fait le ménage dans
leurs casernes, chassé l'alcool et le "pompier de Sainte-Barbe",
qui n'étaient pas compatibles avec l'image de technicien du
risque qu'ils veulent se donner. Pourtant, bien que plus compétents,
il n'est pas sûr qu'ils soient pour autant plus appréciés de
l' "opinion" qui est la forme urbaine moderne de la "population"
locale, rurale. A mesure qu'ils gagnent en compétence, ils semblent
s'éloigner de cette population, Hier, on ne jugeait probablement
pas le pompier sur sa seule capacité à éteindre un feu, on était
probablement prêt à lui pardonner quelques erreurs ( "personne
n'est parfait, j'aimerais bien t'y voir toi !" ). Aujourd'hui,
on connaît de moins en moins les sapeurs-pompiers, le critère
d'appréciation n'est plus la bonne mine ou la sympathie, c'est
le travail réalisé. Paradoxalement, il n'est pas impensable
de voir, à terme, leur cote d'amour décroître alors même qu'ils
deviennent plus performants.
KZ
La
Fédération des Sapeurs-Pompiers français
Les
Pompier de Paris :
http://www.bspp.fr
Un super site perso
sur les
pompiers de Fontainebleau (avec photos et vidéos)
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