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Lac de Turkana

Richard Leakey
L'Origine de l'Humanité
Hachette, collection Pluriel


(Suite)

Parmi les "inventions" culturelles de l'homme, le langage constitue évidemment une rupture fondamentale : "L'apparition du langage parlé sous la forme que nous connaissons fut incontestablement un tournant fondamental de la préhistoire humaine, peut-être même le tournant fondamental. Une fois qu'ils furent dotés du langage, les hommes furent en mesure de créer des mondes d'un genre nouveau dans la nature : le monde de la conscience introspective et celui que nous fabriquons et partageons avec les autres, "la culture". Le langage devint notre intermédiaire et la culture notre domaine. (…) Seul le langage pouvait briser la prison de l'expérience immédiate dans laquelle les autres créatures sont enfermées, nous ouvrant les infinies libertés de l'espace et du temps."

Là encore, il s'en fallut de peu que l'évolution naturelle ne nous laisse muets, condamnés à se satisfaire de systèmes de communication frustres, bloquant ainsi le développement humain. La bipédie a joué un rôle clef, car en se relevant l'homme a connu un développement des organes de la parole, en particulier un abaissement du larynx.

"Si les humains sont capables de produire une vaste gamme de sons, c'est en raison de la position basse du larynx dans la gorge, qui crée une grande chambre sonore, le pharynx, au-dessus des cordes vocales. (…) L'agrandissement du pharynx est l'élément clef dans la production d'un langage vraiment articulé. Chez tous les mammifères à l'exception de l'homme, le larynx occupe une position haute dans la gorge, ce qui permet aux animaux de respirer et de boire en même temps. Mais la petitesse de la cavité pharyngale limite la gamme des sons qui peuvent être produits. La plupart des animaux comptent donc sur la forme de la cavité buccale et des lèvres pour modifier les sons produits dans le larynx. La position basse occupée par le larynx chez les humains leur permet de produire une gamme de sons plus étendue, mais elle veut dire aussi que nous ne pouvons pas boire et respirer en même temps. Nous avons laparticularité de risquer l'étouffement. Le larynx des bébés humains occupe une position haute, comme celui des mammifères, et ils peuvent boire et respirer en même temps, ce qu'ils font pendant l'allaitement. Au bout de dix huit mois environ, leur larynx commence à descendre, jusqu'à occuper sa position définitive autour de quatorze ans."

Une fois le langage acquis, il est possible de développer et de transmettre une culture, c'est-à-dire de capitaliser dans le temps, et sur de multiples générations, les savoirs et les expériences acquises. L'homme devient ainsi un animal vraiment à part, dont l'influence et la puissance gagnent en importance, avec un effet d'accélération sensible dans les stades supérieurs - et récents - de son développement.

"Les humains s'humanisent non seulement en acquérant un certain nombre de techniques leur permettant d'assurer leur survie, mais aussi en faisant l'apprentissage d'une culture (coutumes, mœurs, règles de parenté et règles sociales). Le milieu social, dans lequel les petits enfants sont pris en charge et les enfants plus grands reçoivent leur instruction, est beaucoup plus important chez les humains que chez les grands singes. On peut dire de la culture qu'elle est la grande adaptation humaine, et elle est rendue possible par la forme très particulière de la croissance chez les humains."

Avançant dans le temps, Richard Leakey décrit les grandes étapes du développement humain, s'attardant sur les révolutions spectaculaire (le paléolithique supérieur, le néolithique) et sur les débats cruciaux, concernant notamment l'origine, les migrations et les évolutions des groupes d'hominidés qui se succédèrent sur Terre. Richard Leakey se garde d'ailleurs de trancher définitivement la question de l'origine et de l'affirmation d'Homo sapiens. La principale interrogation, en fait, est de savoir comment l'homme moderne, c'est-à-dire quelques dizaines de milliers de cro-magnons partis d'Afrique pour conquérir le monde (vers 200 000 ans avant JC), a supplanté Néanderthal, ce vague cousin prémoderne. Cro-magnon a-t-il exterminé Néanderthal ou a-t-il provoqué sa mort en accaparant les ressources naturelles ? Y'a-t-il eu des échanges entre ces deux groupes, ou bien ont-ils coexisté violemment avant que le plus malin ne fasse disparaître le plus costaud ? Une chose est certaine : il y a 35 000 ans, l'homme moderne s'était définitivement accaparé le monde, en faisant disparaître tous les autres groupes d'hominidés, Néanderthal compris.

Entre autres mystères, les peintures murales du paléolithique (de - 35 000 à - 10 000) inspirent à l'anthropologue de superbes pages sur le sens et la fonction de l'art préhistorique. Magie ? Totémisme ? Art chamanique, dans lequel des images sont créées par des esprits en état d'hallucination ? Système de comptabilité pour l'organisation de la chasse ? Principe de régulation sociale interne et externe ? Au cœur de ce débat, Richard Leakey montre que la musique et le chant occupaient une place importante dans les rituels de nos ancêtres. Ils nous semblent soudain très proches, et on peut les imaginer luttant contre le froid, la nuit et les fauves dans ces grottes où il fallait à la fois s'organiser contre les périls extérieurs et combattre l'insupportable angoisse de celui qui connaît sa vulnérabilité.

"Peut-être ne saurons-nous jamais à quoi pensaient les sculpteurs qui firent le bison, ou les peintres de Lascaux qui dessinèrent la licorne, mais nous pouvons être certains de l'importance que ce travail avait pour eux, et pour les générations qui suivirent. L'art est un langage puissant pour ceux qui le comprennent, mystérieux pour ceux qui ne le comprennent pas. Ce que nous savons, en tous cas, c'est que nous avons ici affaire à des esprits humains modernes, unissant symbolisme et abstraction d'une façon dont Home sapiens est seul capable. Même si nous connaissons encore mal le processus qui mena à l'apparition des hommes modernes, nous savons qu'il a impliqué l'émergence d'un univers mental ressemblant à celui que chacun d'entre nous connaît aujourd'hui."

Richard Leakey poursuit parallèlement une réflexion épistémologique et méthodologique, expliquant au profane comment il convient d'étudier les fossiles et prouvant par l'exemple que seule une approche interdisciplinaire permet aujourd'hui de recomposer le passé et de l'expliquer. Il faut pour cela convoquer les primatologues, les biologistes, les spécialistes de l'anatomie, les anthropologues, les chimistes, les physiciens, les généticiens, et quelques autres spécialistes encore. Tout en se gardant de relativiser ses conclusions, Richard Leakey s'amuse de constater que les théories scientifiques d'une époque intègrent toujours les schémas culturels et mentaux dominants. Il prend également le soin d'exposer les questions qui demeurent en suspend : quelle est la forme précise de l'arbre généalogique de l'homme ? A quel moment situer l'apparition d'un langage articulé complexe ? Qu'est-ce qui a provoqué l'augmentation spectaculaire du volume du cerveau dans la préhistoire humaine ? A quel moment de la préhistoire humaine la conscience a-t-elle atteint le stade que nous connaissons aujourd'hui ? Dans sa quête de vérité scientifique, l'auteur ouvre les perspectives du débat en invitant le lecteur à une réflexion d'ordre philosophique : "L'enjeu dépasse la reconstruction de la préhistoire. Ce qui se joue ici, c'est la vision que nous avons de nous-mêmes et de notre place dans la nature."

KZ

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> Pour en savoir plus sur Richard Leakey, la paléontologie & l'anthropologie :
- Bibliographie sur Alapage
- Biographie et travaux de Richard Leakey,
- Un entretien avec Richard Leakey à propos de la protection des milieux naturels
- La grande galerie de l'évolution au Museum national d'histoire naturelle.

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