|
(Suite)
Parmi
les "inventions" culturelles de l'homme, le langage constitue
évidemment une rupture fondamentale : "L'apparition
du langage parlé sous la forme que nous connaissons fut incontestablement
un tournant fondamental de la préhistoire humaine, peut-être
même le tournant fondamental. Une fois qu'ils furent dotés du
langage, les hommes furent en mesure de créer des mondes d'un
genre nouveau dans la nature : le monde de la conscience introspective
et celui que nous fabriquons et partageons avec les autres,
"la culture". Le langage devint notre intermédiaire et la culture
notre domaine. (…) Seul le langage pouvait briser la prison
de l'expérience immédiate dans laquelle les autres créatures
sont enfermées, nous ouvrant les infinies libertés de l'espace
et du temps."
Là encore, il s'en fallut de peu que l'évolution naturelle ne
nous laisse muets, condamnés à se satisfaire de systèmes de
communication frustres, bloquant ainsi le développement humain.
La bipédie a joué un rôle clef, car en se relevant l'homme a
connu un développement des organes de la parole, en particulier
un abaissement du larynx.
"Si les humains sont capables de produire
une vaste gamme de sons, c'est en raison de la position basse
du larynx dans la gorge, qui crée une grande chambre sonore,
le pharynx, au-dessus des cordes vocales. (…) L'agrandissement
du pharynx est l'élément clef dans la production d'un langage
vraiment articulé. Chez tous les mammifères à l'exception de
l'homme, le larynx occupe une position haute dans la gorge,
ce qui permet aux animaux de respirer et de boire en même temps.
Mais la petitesse de la cavité pharyngale limite la gamme des
sons qui peuvent être produits. La plupart des animaux comptent
donc sur la forme de la cavité buccale et des lèvres pour modifier
les sons produits dans le larynx. La position basse occupée
par le larynx chez les humains leur permet de produire une gamme
de sons plus étendue, mais elle veut dire aussi que nous ne
pouvons pas boire et respirer en même temps. Nous avons laparticularité
de risquer l'étouffement. Le larynx des bébés humains occupe
une position haute, comme celui des mammifères, et ils peuvent
boire et respirer en même temps, ce qu'ils font pendant l'allaitement.
Au bout de dix huit mois environ, leur larynx commence à descendre,
jusqu'à occuper sa position définitive autour de quatorze ans."
Une fois le langage acquis, il est possible de développer et
de transmettre une culture, c'est-à-dire de capitaliser dans
le temps, et sur de multiples générations, les savoirs et les
expériences acquises. L'homme devient ainsi un animal vraiment
à part, dont l'influence et la puissance gagnent en importance,
avec un effet d'accélération sensible dans les stades supérieurs
- et récents - de son développement.
"Les humains s'humanisent non seulement
en acquérant un certain nombre de techniques leur permettant
d'assurer leur survie, mais aussi en faisant l'apprentissage
d'une culture (coutumes, mœurs, règles de parenté et règles
sociales). Le milieu social, dans lequel les petits enfants
sont pris en charge et les enfants plus grands reçoivent leur
instruction, est beaucoup plus important chez les humains que
chez les grands singes. On peut dire de la culture qu'elle est
la grande adaptation humaine, et elle est rendue possible par
la forme très particulière de la croissance chez les humains."
Avançant dans le temps, Richard Leakey décrit les grandes étapes
du développement humain, s'attardant sur les révolutions spectaculaire
(le paléolithique supérieur, le néolithique) et sur les débats
cruciaux, concernant notamment l'origine, les migrations et
les évolutions des groupes d'hominidés qui se succédèrent sur
Terre. Richard Leakey se garde d'ailleurs de trancher définitivement
la question de l'origine et de l'affirmation d'Homo sapiens.
La principale interrogation, en fait, est de savoir comment
l'homme moderne, c'est-à-dire quelques dizaines de milliers
de cro-magnons partis d'Afrique pour conquérir le monde (vers
200 000 ans avant JC), a supplanté Néanderthal, ce vague cousin
prémoderne. Cro-magnon a-t-il exterminé Néanderthal ou a-t-il
provoqué sa mort en accaparant les ressources naturelles ? Y'a-t-il
eu des échanges entre ces deux groupes, ou bien ont-ils coexisté
violemment avant que le plus malin ne fasse disparaître le plus
costaud ? Une chose est certaine : il y a 35 000 ans, l'homme
moderne s'était définitivement accaparé le monde, en faisant
disparaître tous les autres groupes d'hominidés, Néanderthal
compris.
Entre autres mystères, les peintures murales du paléolithique
(de - 35 000 à - 10 000) inspirent à l'anthropologue de superbes
pages sur le sens et la fonction de l'art préhistorique. Magie
? Totémisme ? Art chamanique, dans lequel des images sont créées
par des esprits en état d'hallucination ? Système de comptabilité
pour l'organisation de la chasse ? Principe de régulation sociale
interne et externe ? Au cœur de ce débat, Richard Leakey montre
que la musique et le chant occupaient une place importante dans
les rituels de nos ancêtres. Ils nous semblent soudain très
proches, et on peut les imaginer luttant contre le froid, la
nuit et les fauves dans ces grottes où il fallait à la fois
s'organiser contre les périls extérieurs et combattre l'insupportable
angoisse de celui qui connaît sa vulnérabilité.
"Peut-être ne saurons-nous jamais à quoi
pensaient les sculpteurs qui firent le bison, ou les peintres
de Lascaux qui dessinèrent la licorne, mais nous pouvons être
certains de l'importance que ce travail avait pour eux, et pour
les générations qui suivirent. L'art est un langage puissant
pour ceux qui le comprennent, mystérieux pour ceux qui ne le
comprennent pas. Ce que nous savons, en tous cas, c'est que
nous avons ici affaire à des esprits humains modernes, unissant
symbolisme et abstraction d'une façon dont Home sapiens est
seul capable. Même si nous connaissons encore mal le processus
qui mena à l'apparition des hommes modernes, nous savons qu'il
a impliqué l'émergence d'un univers mental ressemblant à celui
que chacun d'entre nous connaît aujourd'hui."
Richard Leakey poursuit parallèlement une réflexion épistémologique
et méthodologique, expliquant au profane comment il convient
d'étudier les fossiles et prouvant par l'exemple que seule une
approche interdisciplinaire permet aujourd'hui de recomposer
le passé et de l'expliquer. Il faut pour cela convoquer les
primatologues, les biologistes, les spécialistes de l'anatomie,
les anthropologues, les chimistes, les physiciens, les généticiens,
et quelques autres spécialistes encore. Tout en se gardant de
relativiser ses conclusions, Richard Leakey s'amuse de constater
que les théories scientifiques d'une époque intègrent toujours
les schémas culturels et mentaux dominants. Il prend également
le soin d'exposer les questions qui demeurent en suspend : quelle
est la forme précise de l'arbre généalogique de l'homme ? A
quel moment situer l'apparition d'un langage articulé complexe
? Qu'est-ce qui a provoqué l'augmentation spectaculaire du volume
du cerveau dans la préhistoire humaine ? A quel moment de la
préhistoire humaine la conscience a-t-elle atteint le stade
que nous connaissons aujourd'hui ? Dans sa quête de vérité scientifique,
l'auteur ouvre les perspectives du débat en invitant le lecteur
à une réflexion d'ordre philosophique : "L'enjeu
dépasse la reconstruction de la préhistoire. Ce qui se joue
ici, c'est la vision que nous avons de nous-mêmes et de notre
place dans la nature."
KZ
<<
retour
>
Pour en savoir plus sur Richard Leakey, la paléontologie
& l'anthropologie :
-
Bibliographie
sur Alapage
-
Biographie
et travaux de Richard Leakey,
-
Un entretien
avec Richard Leakey à propos de la protection des milieux
naturels
- La grande galerie de l'évolution au Museum
national d'histoire naturelle.
> Vous avez lu le livre ? Discutez en sur le forum
de Fluctuat.
|