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Dans le domaine de l'anthropologie et
de la paléontologie, le profane peut être rapidement découragé
par l'aridité des approches et par l'apparente fragilité des
thèses présentées au grand public. Depuis plusieurs décennies,
les travaux décrivant l'origine de l'homme sont régulièrement
remis en question, parce que de nouveaux fossiles sont découverts
ou que deux écoles s'affrontent en d'obscures controverses.
Richard Leakey est au-dessus de la mêlée. Précis et non partisan,
homme de terrain et de synthèse, Richard Leakey est né et vit
au Kenya. Il appartient à une grande famille d'anthropologues.
Avant lui, son père Louis
et sa mère Mary
ont déterré des fossiles d'hommes préhistoriques en Afrique
de l'est, révolutionnant l'étude des origines de l'homme. Richard
Leakey lui-même connut le bonheur de mettre au jour, en 1984,
près du lac Turkana,
le squelette complet d'un jeune garçon qui vivait il y a un
million et demi d'années (Homo erectus). Auteur de nombreux
ouvrages et articles scientifiques, il prend régulièrement le
temps de s'adresser au grand public pour restituer de façon
pédagogique et synthétique l'état de la réflexion en anthropologie.
Ici, il retrace l'évolution des hominidés depuis sept millions
d'années, en tâchant d'expliquer notre arbre généalogique ainsi
que la logique de développement des caractères spécifiques de
l'homme : la conscience (et la conscience de soi, donc de la
mort), la capacité d'expression culturelle, le langage, la technologie.
"La première étape est celle de l'origine
de la famille humaine, il y a environ sept millions d'années
: elle correspond au moment où apparut une espèce simiesque
capable de se déplacer en position verticale. La deuxième étape
est celle de la prolifération des espèce bipèdes, processus
que les biologistes appellent rayonnement adaptatif. [...] Au
sein de cette multitude d'espèces humaines, il y en eut dont
le cerveau - il y a entre trois millions et deux millions d'années
- atteignit un volume significativement supérieur : c'est la
troisième étape, celle de l'accroissement du cerveau, et de
l'origine du genre Homo, branche de l'arbre généalogique qui
conduisit à Homo erectus, et finalement à Homo sapiens. La quatrième
étape est celle de l'apparition des hommes modernes, des hommes
comme nous, disposant du langage, ayant une conscience, une
imagination artistique, et capables d'innovations technologiques
sans équivalent dans la nature."
Dans ce développement, Richard Leakey s'attarde sur le jeu subtil
entre bipédie, accroissement de la taille du cerveau, langage,
recours à l'outil et socialisation. L'interaction entre ces
phénomènes a déclenché un cercle vertueux qui a conduit l'homme
vers des stades de développement de plus en plus sophistiqués.
Tout n'a pas été facile, et Richard Leakey prend soin de montrer
que le résultat auquel sont parvenus le hasard et la nécessité
après plusieurs millions d'années n'a rien d'évident, et qu'aucun
plan préalable n'a formalisé ce que nous devions devenir. Nous
aurions pu devenir autre chose, ou disparaître, comme la plupart
de nos cousins descendants eux aussi des grands singes, "car
la sélection naturelle opère en fonction des conditions immédiates,
et non par rapport à un but à long terme. Finalement, les premiers
humains eurent Homo sapiens comme descendant, mais il n'y avait
rien là d'inévitable". Les ruses de l'évolution sont fascinantes,
même quand on se garde d'y voir un quelconque déterminisme.
Deux exemples servent à montrer l'implacable réussite du développement
humain, sur le plan historique comme sur celui du développement
individuel :
1/ Pourquoi le petit de l'homme naît-il alors qu'il n'est pas
prêt pour la vie, contrairement aux autres mammifères ? C'est
que, comme l'explique Richard Leakey : "la
faiblesse des nouveaux-nés humains est un impératif biologique.
Les nouveaux-nés humains viennent au monde trop tôt, ce qui
est dû à la trop grande taille de notre cerveau (1 300 cm3)
et aux contraintes imposées par les dimensions du bassin des
mères. (…) Pourquoi la nature a-t-elle exposé les nouveaux-nés
aux risques inhérents au fait de venir au monde trop tôt ? La
réponse réside dans le cerveau. A la naissance, le cerveau d'un
grand singe fait en moyenne deux cents centimètres cubes, soit
un volume à peu près égal à la moitié du volume d'un cerveau
de singe adulte. Ce doublement de volume se fait rapidement,
et tôt dans la vie du singe. Chez les humains, le volume du
cerveau d'un nouveau-né fait seulement le tiers du volume du
cerveau adulte, et ce volume est multiplié par trois à l'issue
d'une croissance rapide et précoce. Les cerveaux des humains
ont un point commun avec ceux des grands singes : ils atteignent
leur volume adulte tôt dans la vie des individus. Mais si, comme
ceux des singes, leur volume se contentait de doubler, il faudrait
que les nouveaux-nés humains arrivent au monde avec des cerveaux
de six cent soixante-quinze centimètres cubes. Or, comme toutes
les mères le savent, il est déjà difficile, et parfois même
dangereux, de mettre au monde un bébé ayant un cerveau de taille
normale. En fait, l'ouverture du bassin augmenta au cours de
l'évolution de l'homme, pour s'adapter à l'augmentation de la
taille du cerveau. Mais il y avait une limite à ces possibilités
d'élargissement, imposées par les contraintes mécaniques de
la locomotion sur deux jambes. Cette limite fut atteinte lorsque
le cerveau des nouveaux-nés eut son volume actuel : trois cent
quatre-vingt-cinq centimètres cubes".
2/ Pourquoi la croissance de l'homme n'est-elle pas régulière,
mais marquée par une accélération qui bouleverse son corps juste
avant l'âge adulte, au cours de cette phase appelée adolescence
? Là encore, il s'agit d'une spécificité humaine puisque les
autres mammifères, et notamment les singes, ont une croissance
régulière, et parviennent plus rapidement à l'âge adulte. En
fait, la sélection naturelle a trouvé une astuce pour permettre
le développement optimal du petit de l'homme, qui a besoin de
suivre une longue éducation pour être viable: "Pendant
leur période de croissance, les petits humains apprennent mieux
s'ils sont séparés des adultes par une grande différence de
taille, car cette différence permet l'instauration d'une relation
maître-élève. Si les petits humains grandissaient au même rythme
que les singes, une rivalité physique avec les adultes risquerait
de se substituer à la relation maître-élève. A la fin de la
période d'apprentissage, la poussée de croissance de l'adolescence
est un moyen pour le corps de rattraper le temps perdu."
Décryptant le parcours humain et les règles qui conditionnent
le développement des individus, Richard Leakey détaille les
inventions culturelles qui permirent à l'homme de combler -
et de quelle façon ! - sa fragilité naturelle. En replaçant
le développement humain dans le cadre de la lutte pour la survie
que se livrent les espèces, Richard Likey présente la conscience
comme un produit de cette "course aux armements" par laquelle
chaque espèce tente de prendre un avantage sur les autres (et
notamment ses prédateurs) grâce à une innovation évolutive.
L'homme a sophistiqué à l'extrême son armement en développant
de façon impressionnante son cerveau, et partant sa capacité
à modéliser son environnement, à imaginer l'avenir et, in fine,
à se penser lui-même : "L'évolution de
la capacité de simulation semble avoir atteint son point le
plus haut dans la conscience subjective. Peut-être la conscience
apparaît-elle lorsque la simulation cérébrale du monde devient
complète au point de devoir inclure un modèle d'elle-même."
>>
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> Pour en savoir plus sur Richard Leakey,
la paléontologie & l'anthropologie :
-
Bibliographie
sur Alapage
-
Biographie
et travaux de Richard Leakey,
-
Un entretien
avec Richard Leakey à propos de la protection des milieux
naturels
- La grande galerie de l'évolution au Museum
national d'histoire naturelle.
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de Fluctuat.
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