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Imaginez qu'on vous somme de citer une
oeuvre de la littérature indienne du XXe siècle, et méditons
un peu sur votre désarroi subséquent. Entre l'absence d'unité
linguistique et l'enrayement du système économique, qui n'a
jamais été un facteur de rayonnement culturel, ce pays dont
la population est plus de trois fois supérieure à celle des
Etats-Unis n'a pas encore trouvé le moyen de faire entendre
sa voix. Afin de remédier à cet ostracisme conjoncturel, Actes
Sud lance aujourd'hui la collection Lettres Indiennes,
dont la figure de proue sera Nirmal Verma, éminent écrivain
de langue hindi et traducteur pour ses compatriotes d'auteurs
non moindres que Milan Kundera.
On s'attendrait en vain à un exotisme reposant pour le cœur
et l'esprit. L'éloignement ne favorise pas forcément la différence,
et l'argument de ce récit de 1979 n'est pas sans échos dans
notre expérience. Adolescent poitrinaire dont la mère vient
de mourir sous ses yeux, le jeune Munnu quitte sa province natale
pour passer quelques mois à Delhi chez sa cousine Bitti. La
jeune femme, comédienne dans une troupe de théâtre et passionnée
de Tchekhov et de Strindberg, le fascine par sa beauté, son
étrangeté, et sa sensibilité à fleur de peau, qui se mue parfois
en un odieux égoïsme. Tout au long de son séjour, Munnu observera
dans l’ombre les membres de la troupe, tant ces personnages
douloureux semblent absorbés par les liens passionnels qui se
nouent et se dénouent dans leurs vies comme sur la scène.
Mais le récit de ce séjour, c'est aussi une méditation sur le
temps de la "réalité" et le temps de l'écriture, un va-et-vient
ininterrompu entre l'homme mûr qui raconte un épisode de sa
jeunesse et l'adolescent qui consigne au jour le jour ses impressions
de voyage dans le cahier légué par sa mère. La troisième personne
cède parfois brutalement la place au "je", comme si l'adulte
s'extrayait de la gangue de l'enfance, et qu'il acquérait ainsi
sa voix autonome. Cette réflexion propice à la nostalgie ne
se déroulera pas, fort heureusement, sur le mode du regret,
mais sous la forme d'une tristesse poétique devant l'étrangeté
du moi ancien et l'impossibilité de réconcilier toutes ses faces
à travers le temps. Car la langue de Nirmal Verma est poétique
au sens où elle recourt à des images inattendues, agréables
à l'esprit et fortes de sens, qui donnent à percevoir ce que
le raisonnement ne peut exprimer. On ne saura si cet auteur
est représentatif des lettres hindi tant que la collection ne
se sera pas étoffée, mais ne modérons pas notre enthousiasme
devant cette fenêtre qui s'ouvre.
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Julia
Deck
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