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"Trouver distance sur la page, c'est recevoir ce qu'elle a donné."
A. du Bouchet, Hauts-de-Bühl
Déjà,
lorsqu'il codirigeait la revue l'Ephémère en compagnie d'Yves
Bonnefoy, Gaëtan Picon, Louis-René des Forêts ou Jacques Dupin,
André du Bouchet était soucieux d'interroger la poésie. Cette
préoccupation, immédiate, définitive, ne l'a assurément pas
quitté et nous la retrouvons dans L'Emportement du muet,
mélange d'essais datant des années cinquante, où les voix de
Baudelaire, Poussin, Tal-Coat ou Michel Leiris font écho à des
textes quasiment méditatifs - La Main pleine de vérité
et Retours sur le vent notamment. Traducteur de Joyce,
Celan, Hölderlin et Mandelstam, André du Bouchet est sans conteste,l'un
des plus fameux poètes contemporains français.
"Un poème, confie-t-il, c'est ce qui a le pouvoir d'être détaché
[...] et cependant solidaire d'un tout ". Le détachement chez
Du Bouchet n'est pas une retraite dans une tour d'ivoire. Il
s'agit de mener une démarche poétique à l'écart de ce qui a
été dit, à partir d'un "en dehors" qui n'est plus
assommé, abreuvé d'images encombrantes. Aux antipodes de l'automatisme,
ce qui préoccupe Du Bouchet, c'est, comme disait Desnos, non
le vers libre, mais simplement le poète libre. Il récuse cette
sorte d'alternative maudite qui voudrait qu'un poète, qu'un
poème soit systématiquement estampillé actuel ou anachronique.
Comme si le poème devait obligatoirement faire date. Lui, manifestement,
repousse l'actuel et adjoint à la poésie l'intempestif. Ainsi,
sa poésie se présente à la fois comme une parole précaire qui
ne peut avoir d'assise temporelle hors la fugacité et comme
une adhésion au provisoire, seule apothéose, seule pulsation
du poème. En fait, on est contemporain non d'une époque, mais
d'une lecture. Tout marche par affinité, pourrait-dire André
Du Bouchet.
Ni ressassement, ni piétinement, sa poésie n'est pas compulsive.
Elle est plutôt sédimentation, palimpseste, spirale ininterrompue
où le poème, "matière volatile", "sans destination", "chose
[...] qui se dérobe à l'appellation qu'on lui impose", s'est
épris de la parole. L'Emportement du muet, serait-ce
cet irrépressible mouvement d'humeur qui oblige le poète à rétablir
le silence dans son oralité ? Le poème ressuscite dans l'instant
de son écriture, ne pouvant se résoudre à mourir, mais ne pouvant
totalement exister. C'est dans la perte du poème écrit que du
Bouchet "relance la course" de l'écriture. Peut-être est-il
besoin de le répéter ; la poésie ne saurait être circonscrite.
Aussi du Bouchet passe-t-il par d'interminables détours et impasses
pour entrevoir l'insaisissable.
La trajectoire de du Bouchet ne réalise aucun schéma précis.
Il y a dans le motif même de l'errance, dans celui de l'exil,
une sourde volonté de ne pas s'appesantir sur soi-même, sur
la réalité, de n'être pas crisper sur la page. Remuée jusqu'au
tréfonds, pétrie, méticuleusement modelée, la poésie de du Bouchet,
malgré son apparence aléatoire, se définit donc comme un espace
de questionnement extrême de la pensée qui conditionne sa maturation.
Mais André du Bouchet, à l'instar de Baudelaire, est "reconduit
à une vie qui doit, comme lui-même, s'interrompre". Ce à quoi
se mesure la poésie, ce vers quoi elle tend, sans doute est-ce
la vie même, dont la brièveté renforce l'intensité. Ecrire comme
"mourir reprend [...] place dans le cours d'une vie".
Anthony
Dufraisse
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