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L'Emportement du muet
André du Bouchet
Mercure de France 139 p.


"Trouver distance sur la page, c'est recevoir ce qu'elle a donné."
A. du Bouchet, Hauts-de-Bühl

Déjà, lorsqu'il codirigeait la revue l'Ephémère en compagnie d'Yves Bonnefoy, Gaëtan Picon, Louis-René des Forêts ou Jacques Dupin, André du Bouchet était soucieux d'interroger la poésie. Cette préoccupation, immédiate, définitive, ne l'a assurément pas quitté et nous la retrouvons dans L'Emportement du muet, mélange d'essais datant des années cinquante, où les voix de Baudelaire, Poussin, Tal-Coat ou Michel Leiris font écho à des textes quasiment méditatifs - La Main pleine de vérité et Retours sur le vent notamment. Traducteur de Joyce, Celan, Hölderlin et Mandelstam, André du Bouchet est sans conteste,l'un des plus fameux poètes contemporains français.

"Un poème, confie-t-il, c'est ce qui a le pouvoir d'être détaché [...] et cependant solidaire d'un tout ". Le détachement chez Du Bouchet n'est pas une retraite dans une tour d'ivoire. Il s'agit de mener une démarche poétique à l'écart de ce qui a été dit, à partir d'un "en dehors" qui n'est plus assommé, abreuvé d'images encombrantes. Aux antipodes de l'automatisme, ce qui préoccupe Du Bouchet, c'est, comme disait Desnos, non le vers libre, mais simplement le poète libre. Il récuse cette sorte d'alternative maudite qui voudrait qu'un poète, qu'un poème soit systématiquement estampillé actuel ou anachronique. Comme si le poème devait obligatoirement faire date. Lui, manifestement, repousse l'actuel et adjoint à la poésie l'intempestif. Ainsi, sa poésie se présente à la fois comme une parole précaire qui ne peut avoir d'assise temporelle hors la fugacité et comme une adhésion au provisoire, seule apothéose, seule pulsation du poème. En fait, on est contemporain non d'une époque, mais d'une lecture. Tout marche par affinité, pourrait-dire André Du Bouchet.

Ni ressassement, ni piétinement, sa poésie n'est pas compulsive. Elle est plutôt sédimentation, palimpseste, spirale ininterrompue où le poème, "matière volatile", "sans destination", "chose [...] qui se dérobe à l'appellation qu'on lui impose", s'est épris de la parole. L'Emportement du muet, serait-ce cet irrépressible mouvement d'humeur qui oblige le poète à rétablir le silence dans son oralité ? Le poème ressuscite dans l'instant de son écriture, ne pouvant se résoudre à mourir, mais ne pouvant totalement exister. C'est dans la perte du poème écrit que du Bouchet "relance la course" de l'écriture. Peut-être est-il besoin de le répéter ; la poésie ne saurait être circonscrite. Aussi du Bouchet passe-t-il par d'interminables détours et impasses pour entrevoir l'insaisissable.

La trajectoire de du Bouchet ne réalise aucun schéma précis. Il y a dans le motif même de l'errance, dans celui de l'exil, une sourde volonté de ne pas s'appesantir sur soi-même, sur la réalité, de n'être pas crisper sur la page. Remuée jusqu'au tréfonds, pétrie, méticuleusement modelée, la poésie de du Bouchet, malgré son apparence aléatoire, se définit donc comme un espace de questionnement extrême de la pensée qui conditionne sa maturation. Mais André du Bouchet, à l'instar de Baudelaire, est "reconduit à une vie qui doit, comme lui-même, s'interrompre". Ce à quoi se mesure la poésie, ce vers quoi elle tend, sans doute est-ce la vie même, dont la brièveté renforce l'intensité. Ecrire comme "mourir reprend [...] place dans le cours d'une vie".

Anthony Dufraisse

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