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La cliente
Pierre Assouline
Gallimard, 1998


Poursuivant des recherches sur un écrivain, un biographe finit par s'immerger dangereusement dans les archives de l'Occupation. Il découvre des milliers de lettres anonymes, dans lesquelles de bons Français dénoncent leur voisin, un ami, un membre de la famille, des juifs. Fasciné par cette mémoire de l'horreur, humaine et administrative, le narrateur finit par oublier l'objet initial de ses travaux, d'autant qu'il découvre par hasard une lettre dénonçant la famille d'un de ses amis, des commerçants juifs, fourreurs installés rue de la Convention, dans le quinzième arrondissement de Paris. Aussitôt, il se met à enquêter. Une enquête policière, historique et philosophique qui ne laissera personne indemne, ni dans le camp des victimes, ni dans celui des bourreaux. Qui est le délateur ? Qui a commis ce crime par procuration ? Dans son combat pour la vérité, le narrateur fera tout pour comprendre, au risque de se perdre lui-même et de s'exclure de la société.

"De toute façon, à ce stade de ma névrose, je n'entendais convaincre personne. Vient un moment dans la vie où on ne parle plus vraiment qu'à soi, à sa conscience, à son âme, à son vélo. On est sûr de ne pas être déçu."

Il est vrai que le narrateur apporte le danger avec ses questions, lui qui préfère souffrir un désordre plutôt qu'une injustice. Le coupable est quelqu'un de très proche, et le narrateur devra apprendre à respecter la façon dont un quartier, une communauté, une famille font pour panser les plaies de l'horreur, en acceptant que le temps, l'oubli et l'abdication du sentiment de justice jettent une nouvelle couche de terre sur les disparus, pour que les vivants poursuivent leur trajectoire incertaine.

"Pourquoi ont-ils si peur ? Il s'agissait juste de faire couler un peu d'encre pour rappeler que d'autres avaient fait couler un peu de sang. Rien de plus. Mais on enfermait pour moins que ça. Plutôt que de désespérer, je suivis le conseil d'un poète et laissai infuser davantage."

Dans cette méditation sur la banalité de la violence, Pierre Assouline raconte un monde fait de névroses individuelles et de non-dits collectifs. Pour le géographe des âmes parti à la recherche des frontières entre le bien et le mal, il sera douloureux de découvrir que rien n'est simple ; le camp des bourreaux peut à l'occasion être renforcé par des hommes et des femmes de bonne volonté, quand les tragédies historiques attisent l'instinct de survie. Le héros devra dénouer les fils de cette toile humaine pour comprendre comment il est possible d'en arriver là, dans des circonstances où l'idéologie compte moins que l'effroyable engrenage des petites saloperies quotidiennes.

Derrière l'entêtement du narrateur, il y a notre fascination pour l'Occupation. Penser cette période, même pour les générations nées après la guerre, c'est faire l'expérience de l'effroi dans l'introspection existentielle : qu'aurions-nous fait ? Faute de pouvoir répondre à ce défi moral, le narrateur s'engage dans une quête à la fois personnelle et universelle. Qui sauve une victime, ou sa mémoire, sauve l'humanité. Les Justes peuvent se révéler longtemps après les faits.

KZ

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