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Chacun de nous se souvient des petites
histoires de son enfance. Fortes en émotions, elles nous ont
marqués surtout par l'impression si particulière qu'elles faisaient
naître en nous. En lisant les livres de Cyrille Fleischman,
vous retrouverez ce plaisir simple du conte. Parfois fantastiques,
souvent drôles, toujours émouvantes, les petites histoires de
Cyrille Fleischman, en plus, auraient bien pu nous arriver,
ce qui n'est pas leur moindre luxe.
Déjà 7 livres et depuis le début, Cyrille Fleischman nous prend
par la main et nous fait entrer dans le petit monde d'une communauté
qu'il connaît bien pour en être l'un des derniers chantres :
la communauté juive qui s'est installée au cœur du Marais à
la suite des premiers progroms d'Europe centrale du début du
20ème siècle. Tailleurs, marchands de tissus, coiffeurs, retraités,
musiciens, membres actifs d'associations extravagantes, leurs
vies sont ordinaires, faites de riens qui n'en sont pas moins
universels. C'est d'eux que Fleischman tire inlassablement le
fil d'une histoire collective où tout un monde à la fois hors
du temps et inséparable de son histoire nous est évoqué. (Voir
l'article consacré au Slow
des années 50).
Ainsi, dans Les nouveaux rendez-vous au métro Saint-Paul,
rencontrerez-vous un vieux monsieur qui vient de perdre son
meilleur ennemi de 30 ans (L'adieu à Monsieur Trouville),
entrerez-vous dans un étrange bureau où l'on délivre des certificats
pour toutes les occasions de la vie (Les certificats de la
rue Elzévir), ferez-vous la connaissance d'un voisin aigri
qui va compromettre une histoire d'amour (Le voisin de la
rue de Jarente), ainsi que d'une multitude d'autres hommes
et femmes tous plus inoubliables des uns que les autres.
De ces histoires brèves (5 à 6 pages, jamais plus, et parfois
moins !) on ressort pourtant impressionné. La richesse de cet
univers fait de tics de langage, de gestes et de coutumes ancestrales,
nous saute à la figure, bien que rien ne soit dit de celles-ci.
Le pittoresque des protagonistes, leur irrésistible drôlerie,
leurs marottes hilarantes, nous touchent et nous émeuvent tour
à tour, comme autant d'indices de bienveillance et de clins
d'oeil de la part de leur créateur.
Il faut ajouter que le plus extraordinaire, si j'ose dire, avec
chacun des livres de Fleischman, c'est qu'ils commencent à vivre
en nous dès qu'on en a lu la dernière phrase. Cela procède de
la magie pure et simple. Le dernier, Juste une petite valse,
poursuit, vous l'auriez parié, dans un registre inchangé. Exemple :
la nouvelle intitulée Lettres. Fleischman nous y raconte
les déboires d'un homme de lettres modeste (personnage qui lui
est cher : on en trouve un autre, aussi attachant, dans son
avant-dernier recueil cité plus haut, Un slow des années
50). Cet auguste écrivain vient de transmettre à son éditeur
un manuscrit qui lui vaut la réponse suivante :
"Monsieur Y, dont l'emploi du temps est très chargé,
puisque c'est une grande personnalité, a bien reçu votre livre.
Il me charge de vous en remercier vaguement. Il le mettra à
la poubelle dès que possible. Veuillez agréer, Monsieur, mes
salutations. Signé : pour Monsieur Y, par empêchement de la
secrétaire occupée et de l'assistante-stagiaire elle-même occupée,
un garçon de bureau parmi les garçons de bureau."
Le même jour, notre homme de lettres se rend dans son restaurant
préféré (lequel lui fait habituellement crédit) dans le dessein
d'y déjeuner. Le patron lui demande de lui rédiger une lettre
en ses lieu et place en échange d'une côtelette. Rien là de
particulier pour qui est familier de l'univers de Fleischman.
La transaction est conclue. Las ! A peine la lettre est-elle
achevée que la côtelette, sur le point d'être servie, est "victime"
d'une malencontreuse chute de la serveuse et se retrouve, à
la suite d'un déplacement inopiné, étalée sur la lettre ! Il
s'ensuit, on l'aura compris, que le bel ouvrage est à remettre
sur le métier. Une fois la nouvelle lettre achevée, c'est au
tour de la serveuse de solliciter la collaboration de notre
héros pour une autre lettre, mais celle-ci "pour elle toute
seule". Le refus que lui oppose le spécialiste ès-lettres
provoque l'évanouissement instantané de ladite serveuse. Confus,
notre poète se résigne mais découvre que c'est, soit un poème,
soit une pièce de théâtre qu'on attend de lui en réalité :
"Et le poète obligé, comme tous les poètes, de plaire
pour manger, se força à dire oui."
Autre exemple avec cette autre nouvelle, Une dame au manteau
orange, prise au hasard dans Juste une petite valse
: M. Pitsman, chemisier de son état, vient de repeindre son
échoppe couleur havane contre l'avis de son voisinage, cette
couleur s'associant pour M. Pitsman à l'idée qu'il se fait d'un
certain chic. Quelques jours après la réouverture de son magasin
ainsi refait, une femme élégante vient lui acheter une cravate
grise à pois gris. Le lendemain, la même cliente demande au
chemisier l'échange de la cravate contre une autre de couleur
et de motif différents. C'est alors que le coude de la dame
touche dramatiquement, sur 4cm², une zone de peinture rebelle
au séchage. Hauts cris, désespoir, lamentations… Notre marchand
embarrassé, soucieux d'apaiser l'émotion de sa pratique, l'invite
sur-le-champ à partager son repas dans le modeste restaurant
d'à côté. Le repas se présente sous les meilleurs auspices :
chacun, mis en confiance, en vient même à s'ouvrir à l'autre
de ses petits secrets voire à parler en yiddish de la maison.
Tout va bien quand, le repas terminé, la dame, récupérant son
manteau, déplore que la tache de peinture havane l'a bel et
bien condamné définitivement. Dans un même élan, voilà qu'elle
craint que la cravate qu'elle a choisie ne plaise pas à son
destinataire et que tout compte fait elle repassera plus tard
au magasin pour se la faire rembourser… comme le prix du
manteau neuf dont il lui faut désormais faire l'acquisition
! Et M. Pitsman de constater avec philosophie :
"Ma foi, la vie est toujours autant une épreuve. Plus
encore après travaux d'amélioration."
Tour à tour comiques, pathétiques, ses personnages dont l'auteur
nous livre des instantanés de vie dans chacun de ses livres
nous touchent profondément, comme le ton à la fois délicat,
compatissant et railleur de l'écriture qui est la sienne pour
nous dire cette succession de petits riens. On pourrait dire
pour conclure que Fleischmann est un peintre parfait des petits
riens de la vie, un moraliste aussi, tendre et impitoyable,
comme il se doit, d'où ces conclusions en forme de moralités
drolatiques sur lesquelles s'achèvent presque toujours ses récits.
C'est que ce monde si particulier est aussi le monde de tous
les hommes. Pour vous en convaincre, lisez-le donc : il est
à lire toute affaire cessante ! Et peut-être en reparlerons-nous
alors.
Eglantine
Simon
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