livres

librairies
bibliotheques

 

 

 

 

 

 

Cosmétique de l'ennemi
Amélie Nothomb

Ed. Albin-Michel - 140 pages (78,70 F)


Dans le genre de la farce, on trouve difficilement mieux qu'un livre d'Amélie Nothomb. C'est pour ça qu'on la lit. Inutile de chercher ailleurs la raison de son succès : Amélie fait rire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elle n'est jamais sérieuse, pas du tout. On aurait tort de croire ça. C'est tout le contraire : rien n'est plus sérieux que la farce ; de même que rien n'est plus farceur que le sérieux. Pourquoi pas ? Ça peut même être encore plus rigolo. A en perdre la boule, pour un peu. Regardez le dernier roman de notre miss, et d'abord son titre : de qui se moque-t-on ? pourrait se demander un esprit chagrin. On n'a pas idée de vous faire ça, aussi : "Cosmétique de l'ennemi" ! Quelle plateforme. On n'était pas habitué. Qu'est-ce que ça veut dire, cosmétique de l'ennemi, hein ? Il nous faudra attendre jusqu'à la page 103 pour le savoir : "La cosmétique, ignare, est la science de l'ordre universel, la morale suprême qui détermine le monde. Ce n'est pas ma faute si les esthéticiennes ont récupéré ce mot admirable." Voilà qui est bien jeté, n'est-ce pas ? Et sans prendre de gants, vous l'avez remarqué. Ainsi le titre inviterait-il d'entrée à l'énoncé d'un système philosophique. Mais posé par un ennemi. Eh ! Eh ! Voilà qui commence à dérider notre lecteur chagrin voire à faire monter l'eau à sa bouche, comme on dit. C'est qu'on nous promet tout simplement l'adversité sous forme d'un discours.

Il faut d'ailleurs remarquer au passage qu'Amélie, parmi tous ses dons, a celui du titre. Souvenez-vous de son premier, "Hygiène de l'assassin", ou des "Combustibles", ou encore de "Stupeur et tremblements", de "Métaphysique des tubes". Impayables. Il fallait vraiment s'appeler Amélie Nothomb pour les trouver. On dirait autant d'invites à la lecture de doctes brochures. Quand je vous disais que rien n'empêche de supposer que nous sommes bien dans l'ordre du sérieux. A preuve, les thèmes de chacun des dix opus parus en moins d'une décennie : la culpabilité et la rémission impossible ailleurs que dans l'accomplissement du mal, la folie et la mort, n'en sont pas les moins caractéristiques. Ça n'est pas sérieux, ça ? Rien n'est en tout cas plus classique.

Revenons à "Cosmétique de l'ennemi" : le titre promettait un discours. En fait de discours, c'est à une conversation que nous assistons, échangée entre deux hommes dans la salle d'attente d'un aéroport. Jérôme Angust y est abordé par un inconnu, Textor Texel. Ce dernier, malgré la fraîcheur qui l'accueille, s'incruste auprès du premier et commence à lui raconter sa vie : son meurtre par procuration d'un camarade de classe, jadis, son goût de la nourriture pour chats, son viol d'une jeune femme dans un mausolée du cimetière Montmartre puis son assassinat, des années plus tard. Aucune confidence ne sera épargnée à notre homme d'affaires, ni les faits ni leurs motifs, sans oublier les démêlés intérieurs de son raseur avec la foi religieuse, puis cette maladie de la culpabilité qui semble préexister chez lui à toutes les monstruosités dont il dresse le catalogue, jusqu'à son interprétation du jansénisme… "Quand on est destiné à devenir un coupable, il n'est pas nécessaire d'avoir quelque chose à se reprocher. La culpabilité se fraiera un passage par n'importe quel moyen. C'est de la prédestination."

Sur 140 pages, Amélie nous restitue cette conversation ininterrompue, les joutes qui surviennent entre les deux hommes, les protestations révoltées de la victime (Angust) et le plaisir quasi extatique de l'ennemi (Texel). La morale outragée contre l'immoralité la plus morbide. Et le plus dérangeant, dans tout ça, c'est la façon tout aussi convaincante qu'a chacun de défendre son idée du bonheur. Le droit chemin pour l'un et la marge pour l'autre. Chacun y va à l'occasion de ses formules apprises, de ses citations hautement philosophiques, n'hésite pas à citer Lu Xun, Pascal ou Spinoza, si besoin, à l'appui de sa profession de foi. Un gentil fourre-tout de notions inépuisables comme on n'en voudrait pas au café du coin.

C'est toujours drôle de voir comme l'homme s'arrange bien de ses problèmes de conscience, quel sérieux il est capable d'observer pour se mettre en paix avec lui-même. On en a ici un exemple vivant. C'est tout le charme de cette conversation, qui n'est pourtant rien moins que charmante. Probable même qu'elle virerait au pugilat si la cérébralité la plus paradoxale n'y présidait sans coup férir jusqu'au dénouement, retournant, pulvérisant aussitôt tous les clichés qu'elle engendre, toutes les conventions, tous les conformismes. C'est ça, aussi, le génie d'Amélie : obliger mine de rien son lecteur à se regarder en face, quitte à en rire. Et dans ce roman plus que jamais. Le dialogue s'y prêtait d'autant mieux qu'il valorise à son prix chacun des arguments réciproquement contradictoires des deux compères, les livrant du coup au seul champ qu'ils méritaient en définitive : celui de la farce, de la loufoquerie, qui n'est qu'une déclinaison élégante de l'absurde avec les moyens les plus simples ! Or, rien n'est simple, rien n'est rusé comme la parole quand on sait lui donner vie et esprit. Alors, ça marche toujours. On le savait depuis Flaubert.

Voici maintenant le coup de théâtre : nous apprenons au détour d'une réplique que nos deux rhéteurs de bistrot ne sont en réalité qu'une seule et unique personne ! Que cet échange de joyeusetés n'était en fait que le débat d'un quidam avec sa propre conscience. Ça n'était donc pas sérieux, ça ? Je n'en dirai pas davantage pour ne pas révéler la conclusion.

On admirera l'art consommé d'Amélie, cette méchante gourmandise dont elle fait toujours preuve quand elle aborde les sujets les plus scabreux comme en s'en jouant, ce ton qui n'appartient qu'à elle, à la fois railleur et apitoyé, et qui nous fait sans cesse osciller entre l'horreur et l'enchantement, le grotesque et le sérieux, et toujours à l'aune d'une culture qui n'est plus à démontrer, comme si, en fin de compte, l'important était de rire de nos illusions avant d'avoir à en pleurer.

Didier Hénique

Lire l'interview d'Amélie Nothomb

Réagissez à cet article sur le forum de Fluctuat.
---

édiTARD

Plumes

Mp3

Interviews

Sudoku

Blog

Forum