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"Le système des
congés est ce qui maintient tout le monde en vie. La perspective
d'une semaine de vacances peut vous faire tenir trois mois à
un rythme inconcevable et vous pousser à abdiquer toute espèce
de dignité."
Le
malaise des cadres n'est pas seulement un marronnier pour magazines
centristes. Il peut à l'occasion constituer un bon sujet de
roman, comme le prouve Classe affaires, publié par Benjamin
Berton, par ailleurs collaborateur régulier de Fluctuat.
Naguère,
les jeunes filles rêvaient d'être princesse ou infirmière. Aujourd'hui,
elles rêvent d'être lofteuse ou consultante. Malheureusement,
même quand une vocation s'appuie sur de solides aptitudes, le
bonheur reste une gageure. Derrière l'image publicitaire de
l'executive woman bien dans sa peau, la réalité est moins rose.
Dans Classe Affaires, Eleonore Caribou est une célibattante
moderne, qui occupe un bon poste dans un grand cabinet d'audit.
Elle a dû travailler dur pour en arriver là, et pourtant son
existence ne se déroule pas comme elle aimerait : abîmée par
la vie urbaine, elle est en apesanteur, plane dans sa vie, rêvant
de vacances et de temps libre, d'amant aimant et de douceur.
Elle s'enferme aux toilettes pour échapper à l'étouffante ambiance
de son travail, plaint son corps et survit en attendant mieux,
un deus ex machina, un prince charmant ou quelque autre stimulus
qui la tireront de son apathie.
Profitant
d'un break printanier bien mérité, elle prend l'avion pour Nice
afin d'y retrouver un de ses ex, avec qui elle espère bien renouer
une histoire qui, à défaut d'être merveilleuse, lui permettrait
au moins d'échapper à la solitude. Dans le ciel, elle croise
ses confrères partis à l'assaut du monde " pour accompagner
l'activité industrielle, licencier, embaucher, auditer, vendre,
swaper, arnaquer et distribuer du profit. " Le narrateur s'amuse
de ces plans de vols où se mêlent touristes, hommes d'affaires,
vieilles dames bavardes et autres péquenauds découvrant l'avion.
Les histoires personnelles s'entrechoquent déjà dans les carlingues,
sans qu'on puisse toujours prendre la juste mesure de ces interactions
: " Les trois mille membres de la société Ernst et Young s'embarqueraient
dans des avions semblables au sien mais sur des motifs uniquement
professionnels, avec leurs ordinateurs et leurs téléphones portables,
reliés par des fils invisibles à des puissances occultes et
à des opérateurs de bonne foi réfugiés dans des zones sécurisées
du monde moderne. Leurs clients étaient partout, cela ne relevait
pas de la paranoïa. "
Au
cours de cette parenthèse printanière, Eleonore Caribou connaîtra
quelques moments de joies, et beaucoup de déconvenues. Autour
d'elle, d'autres jeunes gens de l'élite s'activent, dans une
villa équipée d'une piscine qui en rappelle une autre. Benjamin
Berton confirme son talent en mettant en scène une bande de
bobos pathétiques qui, des plages polluées aux dance-floors
azuréens, rendent compte de l'humeur du temps. Eleonore n'est
pas encore une adulte. Comme beaucoup de jeunes femmes, elle
est entre deux séquences de vie. Pas facile de mûrir, surtout
quand il faut concilier réussite professionnelle et épanouissement
personnel : " Éléonore Caribou est célibataire et n'a pas fait
l'amour depuis quatre mois. Certaines de ses amies sont devenues
frigides à force de contenir leurs désirs, tandis que leurs
revenus nets s'entassaient sur leurs plans épargne logement.
Au cabinet, il n'y a que des premiers de la classe. Du coup,
tout le monde est rétrogradé. Des gens qui s'étaient préparés
à des destins uniques rampent comme des chiens de prairie et
cherchent à s'oublier en pissant leurs ambitions les uns sur
les autres. " Ses amis ne valent guère mieux. Tous occupent
des positions enviables, peu ont du recul. Satisfaits, égoïstes,
faussement solidaires, ils font mine d'être épanouis, car il
faut bien justifier l'abrutissement volontaire qu'ils subissent.
Dans
son petit loft de papier, tandis que ses créatures s'agitent,
Benjamin prend garde de ne pas juger, il reste cru, rejette
tout romantisme, toute mystification : " Ce qui frappait de
l'extérieur, c'était l'extrême indigence de leur conversation.
On ne peut pas s'attendre à ce que les gens normaux parlent
comme dans les livres ou ne tiennent que des propos à encadrer
mais sans doute est-ce qu'on pouvait espérer mieux de personnages
romanesques issus de ces milieux-là. "
Dans
ce monde de compétition et de spécialisation outrancière, il
n'y a pas de place pour l'amateurisme, ni pour la fantaisie
: " Il n'y a rien de pire que l'amateurisme, ils pensaient.
Eux tous avaient des capacités artistiques - ils auraient pu
faire écrivain, peintre, grand couturier ou même composer des
chansons pop, mais avaient choisi de ne pas les exploiter parce
qu'ils n'étaient pas certains d'en vivre aussi bien que du commerce.
On ne pouvait accepter de faire de l'art qu'en étant sûr d'être
célèbre et de dominer son segment de marché. Dans le cas contraire,
on s'exposait à des procès en médiocrité de la part de ses amis
et de ses parents, ce qui était plus terrible, en définitive,
que de laisser ses qualités en sommeil. " Avec ce genre d'arrière
pensées, il est logique que le bonheur reste inatteignable.
Puisque l'inspiration est bannie, puisque la peur commande,
seuls des risques mesurés peuvent être acceptés. Les personnages
de la Classe affaires sont faussement mobiles. Malgré
les avions et les portables, ils sont figés dans leur rôle et
dans leurs pensées. Ils ont des réflexes de zappeurs et se croient
nomades. Ils vont vite mais ne vont nulle part, ou alors dans
le mur. A force de réprimer leurs désirs et leurs angoisses
existentielles, ils finissent par s'oublier derrières les masques
sociaux brandis jour après jour.
Kzino
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de Fluctuat.
L'interview de Benjamin
Berton.
Attention copinage (2) : l'interview
de Benjamin 2000 et la chronique de Sauvageons.
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