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"Chaque être (...) est une pile chargée à mort"
Cingria, Le Comte des Formes, 1939.
Charles-Albert
Cingria (1883-1954) est un mystère. Rares sont ceux qui connaissent
ce poète suisse, plus rares encore sont ceux qui l'ont lu. Sous
son chapeau, Cingria a un air malicieux, mais il n'évoque rien
à personne. C'est un peu comme si ses oeuvres avaient été rangées
dans un tiroir, comme si le temps même avait oublié son nom.
Cingria n'est pourtant pas passé inaperçu au cours de cinquante
années d'une production éparse. Claudel, le chrétien pointilleux,
voyait en lui "un de ces lutins insaisissables de qui on peut
toujours attendre de l'inattendu", un "papillon de bibliothèque",
ajoutera-t-il plus tard. Cocteau lui emboîte le pas : Cingria
est "une phosphorescence qui court". S'il s'est attiré dans
les années 40 les foudres de Druon ou de Chardonne, Cingria
a obtenu la dévotion de Max Jacob, de son compatriote Ramuz,
de Jouhandeau, d'André Pierre de Mandiargues, de Marcel Arland,
de Mermod son éditeur. Après avoir dilapidé le pécule familial,
il déambule dans les ateliers de Modigliani, Dubuffet, chante
les louanges de Fernand Léger. On le dit alors ombrageux, versatile,
un peu troubadour, amuseur, noctambule. Trop libertin pour les
uns, trop maurrassien pour les autres, Cingria défraye la chronique.
On pourrait aligner les formules, mais il n'en est pas une qui
puisse vraiment le saisir. Sa personnalité comme son œuvre restent
mouvantes.
Allergique aux convenances, déroutant, Cingria sillonne la campagne
sur sa bicyclette, il est comme la statue de Giacometti aux
longues jambes de métal, il marche dans le temps, s'égare dans
les galeries de l'esprit. Henry Miller, l'hérétique de Plexus
et Nexus, salue un "homme qui a l'air d'un clown, ou
d'un prêtre défroqué". Un pantin tout débraillée qui, dit-on,
ira jusqu'à anticiper sur les surréalistes sans jamais les rallier.
Cingria avait le pas de l'étranger à l'affût de tout, le pas
de celui qui traverse le paysage plus qui ne le découvre. Des
Limbes (1931) à Enveloppes (1946) en finissant
par la toute récente publication posthume La Grande Ourse
(2000), il épingle l'évidence à son veston. Epistolier de l'ordinaire,
ce catholique romain élève les évidences au rang de métaphysique
et comme antidote à ceux qui n'attendent que des "choses profondes",
il préconise de "bouffer, mastiquer, indéfiniment, et boire
indéfiniment". Pour vagabonde qu'apparaisse son écriture, elle
n'en est pas moins profondément subtile. Il s'est escrimé, avec
le levain de la simplicité, à faire lever une pâte toute baroque.
"Il a un style gras et onctueux avec quelque chose de monacal",
précise l'éminence grise de la NRF, Jean Paulhan.
Au fond, le suisse normand n'écrit pas, il virevolte : "son
admirable langue ne me représentait pas un style, disait Cocteau,
mais une démarche".Tout au plus alors est-il un errant, gouailleur,
qui évoque dans sa prose l'anecdotique, la magie de l'ordinaire.
"Il y a un droit à exister et à se perdre dans la foule sans
avoir à rendre compte de rien ni à personne". Cingria, apôtre
de la liberté. Il prête sa voix aux silhouettes entrevues, son
crayon devient pinceau quand il dessine dans des pages admirables
le portait de ses amis, Ramuz surtout, Max Jacob évidemment.
Les voix d'outre-tombe reprennent vie grâce à son érudition.
Pétrarque (1932), Dante, Virgile renaissent sous sa plume,
tandis qu'à son tour il "devient fantôme". Son écriture ne vaut
que parce qu'elle n'est pas bridée. Elle est ce point de contact
où réel et imaginaire, enlacés l'un dans l'autre, éveillaient
à la rêverie. Entre la bizarrerie du détail et l'extrême simplicité
du sens, les choses, dans l'œil de Cingria, se transforment,
s'ennoblissent. "Le naturel (...) est bien surnaturel", écrira-t-il.
Il faut savoir observer, voilà tout. Voyageur sans le sou, bourlingueur,
on le retrouve battant le pavé des Eglises italiennes, bouillonnant
au soleil d'Afrique du Nord et d'Espagne. D'aucuns le rangeront
aux côtés d'un Blaise Cendrars, d'un Valéry Larbaud ou d'un
Michel Leiris. Mais les voyages ne sont que des excuses, il
faut s'arranger avec soi-même. "S'enfuir de quoi ?, demande
Cingria, Eh bien de soi, d'abord (...)".
Il ne voulait pas courir après le temps, au risque d'être oublié,
d'être relégué dans le purgatoire des poètes maudits. Connu
de tous hier, oublié aujourd'hui, ce poète est entré à reculons
dans le cercle des damnés. Mais peut-être est-ce la destinée
du poète de n'appartenir à aucune époque, de s'estomper au fil
des promenades et des errances, de n'être qu'une voix fragile.
Anthony
Dufraisse
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