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Ceux qui n'auraient pas eu le temps (ou ressenti l'obligation
avant Noël) de se procurer le Goncourt 2001 reporteront, sans
y perdre au change, leur choix sur ce magnifique roman biographique
pour satisfaire à la fois leur besoin d'aventure au long cours
et économiser l'équivalent de 60 francs français (soit un peu
moins de 10 euros), ce qui n'est jamais négligeable par temps
de fêtes. Des deux romans on pourrait faire une comparaison
rapide qui ne serait pas à l'avantage du Rufin. Là où celui-ci
parcourt, avec plus ou moins de bonheur, l'actuel Brésil et
donc un unique continent, le livre de Fawn Brodie vous en offre
trois de plus : l'Orient, l'Afrique, l'Amérique et certaines
terres européennes. Là où Ruffin offre deux personnages malingres
et à peine pubères (dont une femme !), Fawn Brodie vous donne
un type d'1m85, bien bâti et à l'intérêt prononcé pour des sujets
réellement intéressants : la violence des sauvages, l'Islam,
la sexualité des peuples inconnus, l'Aventure avec un grand
A et l'Aventure "for Adventure's Sake", comme disent
les Anglais. Là où l'un reconstitue une époque dans des livres
de bibliothèque, l'autre suit pas à pas, par le biais de la
biographie, un type qui était sur le terrain au moment où les
choses se sont passées (au XIXème siècle) et ceci fait toute
la différence.
Entre
un récit reconstruit avec du surimi littéraire et un témoignage
d'époque de la plume même de Sir Richard Burton, il n'y a pas
photo et l'on s'aperçoit vite que l'exercice in vitro de Rufin,
aussi noble et appliqué qu'il soit, souffre d'anémie et de boursouflure
comparé à la précision et à l'acuité des remarques d'un authentique
explorateur. Mais restons en là pour la comparaison tant la
simple convocation du personnage de Richard Burton, remarqué
ici même pour la qualité de ces pages sur l'Afrique (voir critique
Voyages
de découvertes en Afrique) suffirait à rendre insignifiante
toute forme de concurrence sur le terrain du mystère, du souffle
épique et de l'odyssée.
Le
titre de la préface Quand Satan conduit le bal dit assez
bien la fascination qu'exerce sur le péquin moyen des XX et
XXIèmes siècles la figure de Richard Burton. Fawn Brodie n'a
pas à se pencher très avant dans les archives pour rendre la
dimension incroyable du personnage Burton. Avec Livingstone,
Stanley, Baker et Speke (son compagnon puis ennemi ultime dans
la découverte des sources du Nil), Burton est non seulement
l'un des plus grands explorateurs du XIXème siècle mais aussi
l'un des premiers traducteurs en anglais des Mille et une nuits
dans sa version non expurgée, un collectionneur et traducteur
de textes érotiques, un polyglotte insensé (une quarantaine
de langues à son actif), un homme politique, un soldat, un doux
dingue qui s'introduit déguisé à la Mecque au péril de sa vie,
en travesti dans les bordels homosexuels de l'Inde ou réalise
l'interview exclusive du gourou Brigham Young, le pape des Mormons
de Salt Lake City. C'est un historien, un linguiste, un tueur,
un sadique (on le raconte), l'un des premiers grands reporters,
et sûrement l'un des ancêtres de ce qui sera appelé plus tard
l'ethnologie.
Ce
qui frappe dans la biographie de Fawn Brodie, c'est l'énergie
d'un homme dont la soif de découverte (et de concurrence) est
insatiable, un homme qui aime avec la même passion qu'il défriche,
avec exubérance et inconstance, un homme qui recherche le danger
pour le simple plaisir d'être le premier quelque part ou de
nourrir par moment des orgueils d'enfant. Burton c'est le Philéas
Fogg de Jules Verne et Lawrence d'Arabie, c'est le Caméléon
et un chef de guerre. C'est un homme qui s'infiltre dans des
communautés indigènes avec une facilité inouïe et qui, au contraire
de ses collègues butineurs de cultures, s'immerge jusqu'au cou
dans les civilisations au point de porter sur sa réputation
les reproches de sauvagerie, de barbarie, d'immoralité dont
la bonne société anglaise taxe les sauvages de son Empire.
Le
principal mérite de Fawn Brodie est de faire des aller- retour
incessants entre le Burton qui découvre et le Burton intime
qui semble être en quête de quelque chose qui le fuit sans cesse
: un mérite qu'il n'aurait pas eu encore, une reconnaissance,
une charge et surtout un rêve. Le Burton intime est tantôt fragile,
ébranlé par la maladie, attendri par son épouse et par son désir
d'enfant contrarié. Burton est mesquin, parfois borné et guidé
par des desseins dont la petitesse fait honte à son personnage
(dans sa relation au jeune Speke notamment) mais toujours impressionnant
de ressources et d'envie.
Le
livre qui vaut tous les romans suit cette destinée unique avec
une vigueur et un élan qui sont remarquables et présents tout
du long. Les scènes alternent l'aventure grand format, l'intimisme
des harems orientaux, les complots d'appareils au sein de la
société de Géographie avec le même bonheur, si bien qu'on se
prend à espérer que ce personnage-là, tout au long des quelques
600 pages du livre, ne nous lâche jamais et devienne réellement
immortel.
Burton
surprend jusqu'à la fin par l'ambiguïté de sa personnalité et
par son goût de la provocation. Ses outrances rappellent Falstaff
ou certains caractères rabelaisiens, ténébreux et éminemment
sympathiques. Véritable électron libre dans une société pré-victorienne
aseptisée, il incarne facilement (à l'image d'un Rimbaud 2ème
période ou d'un Céline), une forme d'insurrection permanente,
de rébellion majestueuse et brutale qui préférerait l'action
aux bons mots, le coup de poing aux coups de putes, la rixe
à l'ironie. Brodie, avec ce livre, ne nous offre rien de moins
qu'un héros sur un plateau, l'homme moderne par excellence et
le fondateur d'un humanisme mal dégrossi mais qui vaut toutes
les prêches en faveur de l'interculturalité et de la tolérance.
INDISPENSABLE.
Myosotis
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