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Au grand jeu de la distribution des prix, le dernier roman de
Michel Braudeau aura longtemps cette année fait figure de favori,
avant de terminer avec l'étiquette peu glorieuse de "grand perdant",
ce qui n'est déjà pas rien quand on sait que la plupart des
livres qui sont sortis ces derniers mois sont déjà remisés dans
les arrières boutiques des librairies, prêts à être expédiés
au cimetière des petites œuvres.
Le
grand perdant a droit à quelques mois d'exposition en plus.
On le connaît parce qu'il a la défaite sévère et parce que sa
lecture, à distance, possède ce supplément d'âme amère que n'ont
déjà plus ceux qui ont reçu les couronnes. En guise de tête
à prix, cette interprétation des singes avait presque tout pour
déplaire : un sujet irracontable, un nombre de pages qui taquine
les 7 centaines (autant dire l'équivalent de 3 ou 4 livres d'aujourd'hui),
un détour narratif qui passait sur les terres préemptées de
longue date par la "Plateforme" de Houellebecq, dans
une Asie (de pacotille ?) où les petites filles et les garçons
vous sucent et vous offrent leur trou du c** avant de vous dire
bonjour, et des changements de lieux aussi déconcertants que
dans n'importe quel James Bond.
A
y regarder de plus près, ce livre, signé par J.G Ballard, aurait
très bien pu figurer dans notre dossier sur le
roman d'anticipation sociale, s'il n'avait ce côté bien
français qui trahit la tentative d'acclimater le genre à notre
sauce nationale.
"L'interprétation
des singes" est un livre fleuve et un livre monstre, jailli
de courants influents de la littérature XIXème, de Verne et
de Villiers, de Barbey et de Stevenson, dans lequel l'auteur
développe avec une ambition démesurée des thèmes aussi modernes
et variés que la manipulation génétique, la barbarie de classes,
l'économisme, les sectes, la sexualité sous toutes ses formes,
l'âge adolescent, le tourisme sexuel, la critique du journalisme,
le vieillissement, les vertiges de la science, la métaphysique
ou encore la soif des grands espaces.
Dans
ce roman, Braudeau a voulu tout mettre et les critiques n'ont
pas manqué de le lui reprocher : à vouloir trop faire, on fait
moins bien, ou on fait carrément mal, selon certains. Evidemment,
dit comme ça, il n'y a pas moyen d'argumenter sauf que les grands
livres sont souvent ceux où il y a à boire et à manger. Et on
a trop souvent appelé de nos vœux un roman qui traiterait de
tout à la fois pour faire la fine bouche. Avec ce déluge de
thématiques aussi passionnantes les unes que les autres, Braudeau
tire une intrigue qui est claire comme de l'eau de roche. Le
roman s'ouvre sur une scène de chasse à l'homme dans un parc
de Meudon. L'homme est un arabe pris en chasse par une bande
de motards qui très vite sont soupçonnés d'entretenir des rapports
avec un chirurgien esthétique de la ville, le professeur Sarastre
: alimentation en chair fraîche pour l'industrie de la beauté.
Un journaliste mène l'enquête et lève un trafic de corps humains,
en même temps qu'il s'immisce dans un drame familial qui va
vite dépasser en complexité et en perversité ce qu'on pouvait
imaginer.
Comme
souvent dans ce type de romans (voir SuperCannes),
ce qui s'annonçait comme du grand feuilleton à la française,
pittoresque et distrayant, une sorte de "Mystères de Paris"
en un peu moins sombre, va se changer en toute autre chose (un
roman fin-de-siècle ?) avec le basculement progressif d'Aliocha,
le journaliste narrateur, du statut d'observateur à celui d'acteur.
Confident du monstrueux Quentin, le bras droit de Sarastre,
le journaliste va se laisser happer par le Mal qu'il aurait
pu dénoncer s'il l'avait observé d'un peu moins près. Aliocha
fricote avec une (trop) jeune maghrébine, décrypte les carnets
intimes du jeune Damien et glisse peu à peu dans l'intimité
d'Hermione, la presque fille- déesse de Sarastre, dont le comportement
érotique aurait pu être influencé par une série d'expériences
douteuses. Les repères moraux se brouillent alors à une vitesse
folle et l'on quitte le roman policier pour un voyage aux frontières
de l'immoralité. L'Aliocha un peu cruche des cent premières
pages devient alors notre double démon et la trame produit du
malaise à la louche. Les scènes vous bousculent les unes après
les autres (la rave bourgeoise, les amours de Capri et Damien,
la "réparation" du gourou, on fantasme sévère sur Hermione),
sans que la dimension critique soit battue en brèche par le
spectacle, et l'on éprouve tantôt du dégoût, tantôt du désir
et de l'excitation pour des situations auxquelles on n'aurait
jamais voulu penser. Les protagonistes quittent alors Paris
et l'intérêt du roman se déplace sur les activités du Rayon
Vert et la romance Damien- Hermione. Braudeau se sort assez
bien de cette deuxième partie qui s'achève d'une astucieuse
manière dans un délire romantico-mystique, digne d'un western
de John Ford. Malheureusement, et c'est le grand regret du lecteur,
si l'intérêt demeure pour l'histoire et ses aboutissements (le
sac à âmes, le quiproquo amoureux), la fin perd en maîtrise
technique et Aliocha, qui avait un peu relevé la tête après
des débuts difficiles, peine à être, en Asie et en Australie,
un guide avisé et crédible. Sa psychologie nous paraît tordue
et incertaine. L'homme perd ses repères et dilapide avec eux
ce capital sympathie nécessaire au conteur en s'abîmant inutilement
dans les lupanars locaux. Sa parole ne convainc plus et le lecteur
le traîne comme un boulet.
En
dépit de cette faiblesse (la solidité du dispositif narratif
est seule à permettre de courir la distance sur laquelle Braudeau
s'est aligné), de quelques tics sodomites usants à force de
répétition, Michel Braudeau réussit, comme son professeur Voronoff,
à croiser des genres romanesques très différents pour créer
une machine hybride, aussi vivante et effrayante, qu'enthousiasmante.
"L'Interprétation des Singes", comme les grands romans
scientifiques de Jules Verne, est une porte ouverte sur une
littérature, qui n'existe guère plus dans notre pays, à la fois
ouverte sur le futur et curieuse de renouer avec l'aventure
mais qui s'articule toujours brillamment autour de l'intime
et des grands sentiments pour produire ses effets. A défaut
d'être le chef d'œuvre auquel son auteur aspirait certainement,
le roman pourra se targuer probablement d'ici quelques temps
d'avoir rouvert une veine généalogique dans la littérature française
: celle du feuilleton et de la SF de proximité, une sorte d'intimate
fantasy ambitieuse et brillante que la littérature avait
abandonné au cinéma depuis les années 30.
Myoso
Lire aussi l'étiTo Spécial
Goncourt 2001.
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