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L'interpretation des singes
Michel Braudeau

Stock 2001


Au grand jeu de la distribution des prix, le dernier roman de Michel Braudeau aura longtemps cette année fait figure de favori, avant de terminer avec l'étiquette peu glorieuse de "grand perdant", ce qui n'est déjà pas rien quand on sait que la plupart des livres qui sont sortis ces derniers mois sont déjà remisés dans les arrières boutiques des librairies, prêts à être expédiés au cimetière des petites œuvres.

Le grand perdant a droit à quelques mois d'exposition en plus. On le connaît parce qu'il a la défaite sévère et parce que sa lecture, à distance, possède ce supplément d'âme amère que n'ont déjà plus ceux qui ont reçu les couronnes. En guise de tête à prix, cette interprétation des singes avait presque tout pour déplaire : un sujet irracontable, un nombre de pages qui taquine les 7 centaines (autant dire l'équivalent de 3 ou 4 livres d'aujourd'hui), un détour narratif qui passait sur les terres préemptées de longue date par la "Plateforme" de Houellebecq, dans une Asie (de pacotille ?) où les petites filles et les garçons vous sucent et vous offrent leur trou du c** avant de vous dire bonjour, et des changements de lieux aussi déconcertants que dans n'importe quel James Bond.

A y regarder de plus près, ce livre, signé par J.G Ballard, aurait très bien pu figurer dans notre dossier sur le roman d'anticipation sociale, s'il n'avait ce côté bien français qui trahit la tentative d'acclimater le genre à notre sauce nationale.

"L'interprétation des singes" est un livre fleuve et un livre monstre, jailli de courants influents de la littérature XIXème, de Verne et de Villiers, de Barbey et de Stevenson, dans lequel l'auteur développe avec une ambition démesurée des thèmes aussi modernes et variés que la manipulation génétique, la barbarie de classes, l'économisme, les sectes, la sexualité sous toutes ses formes, l'âge adolescent, le tourisme sexuel, la critique du journalisme, le vieillissement, les vertiges de la science, la métaphysique ou encore la soif des grands espaces.

Dans ce roman, Braudeau a voulu tout mettre et les critiques n'ont pas manqué de le lui reprocher : à vouloir trop faire, on fait moins bien, ou on fait carrément mal, selon certains. Evidemment, dit comme ça, il n'y a pas moyen d'argumenter sauf que les grands livres sont souvent ceux où il y a à boire et à manger. Et on a trop souvent appelé de nos vœux un roman qui traiterait de tout à la fois pour faire la fine bouche. Avec ce déluge de thématiques aussi passionnantes les unes que les autres, Braudeau tire une intrigue qui est claire comme de l'eau de roche. Le roman s'ouvre sur une scène de chasse à l'homme dans un parc de Meudon. L'homme est un arabe pris en chasse par une bande de motards qui très vite sont soupçonnés d'entretenir des rapports avec un chirurgien esthétique de la ville, le professeur Sarastre : alimentation en chair fraîche pour l'industrie de la beauté. Un journaliste mène l'enquête et lève un trafic de corps humains, en même temps qu'il s'immisce dans un drame familial qui va vite dépasser en complexité et en perversité ce qu'on pouvait imaginer.

Comme souvent dans ce type de romans (voir SuperCannes), ce qui s'annonçait comme du grand feuilleton à la française, pittoresque et distrayant, une sorte de "Mystères de Paris" en un peu moins sombre, va se changer en toute autre chose (un roman fin-de-siècle ?) avec le basculement progressif d'Aliocha, le journaliste narrateur, du statut d'observateur à celui d'acteur. Confident du monstrueux Quentin, le bras droit de Sarastre, le journaliste va se laisser happer par le Mal qu'il aurait pu dénoncer s'il l'avait observé d'un peu moins près. Aliocha fricote avec une (trop) jeune maghrébine, décrypte les carnets intimes du jeune Damien et glisse peu à peu dans l'intimité d'Hermione, la presque fille- déesse de Sarastre, dont le comportement érotique aurait pu être influencé par une série d'expériences douteuses. Les repères moraux se brouillent alors à une vitesse folle et l'on quitte le roman policier pour un voyage aux frontières de l'immoralité. L'Aliocha un peu cruche des cent premières pages devient alors notre double démon et la trame produit du malaise à la louche. Les scènes vous bousculent les unes après les autres (la rave bourgeoise, les amours de Capri et Damien, la "réparation" du gourou, on fantasme sévère sur Hermione), sans que la dimension critique soit battue en brèche par le spectacle, et l'on éprouve tantôt du dégoût, tantôt du désir et de l'excitation pour des situations auxquelles on n'aurait jamais voulu penser. Les protagonistes quittent alors Paris et l'intérêt du roman se déplace sur les activités du Rayon Vert et la romance Damien- Hermione. Braudeau se sort assez bien de cette deuxième partie qui s'achève d'une astucieuse manière dans un délire romantico-mystique, digne d'un western de John Ford. Malheureusement, et c'est le grand regret du lecteur, si l'intérêt demeure pour l'histoire et ses aboutissements (le sac à âmes, le quiproquo amoureux), la fin perd en maîtrise technique et Aliocha, qui avait un peu relevé la tête après des débuts difficiles, peine à être, en Asie et en Australie, un guide avisé et crédible. Sa psychologie nous paraît tordue et incertaine. L'homme perd ses repères et dilapide avec eux ce capital sympathie nécessaire au conteur en s'abîmant inutilement dans les lupanars locaux. Sa parole ne convainc plus et le lecteur le traîne comme un boulet.

En dépit de cette faiblesse (la solidité du dispositif narratif est seule à permettre de courir la distance sur laquelle Braudeau s'est aligné), de quelques tics sodomites usants à force de répétition, Michel Braudeau réussit, comme son professeur Voronoff, à croiser des genres romanesques très différents pour créer une machine hybride, aussi vivante et effrayante, qu'enthousiasmante. "L'Interprétation des Singes", comme les grands romans scientifiques de Jules Verne, est une porte ouverte sur une littérature, qui n'existe guère plus dans notre pays, à la fois ouverte sur le futur et curieuse de renouer avec l'aventure mais qui s'articule toujours brillamment autour de l'intime et des grands sentiments pour produire ses effets. A défaut d'être le chef d'œuvre auquel son auteur aspirait certainement, le roman pourra se targuer probablement d'ici quelques temps d'avoir rouvert une veine généalogique dans la littérature française : celle du feuilleton et de la SF de proximité, une sorte d'intimate fantasy ambitieuse et brillante que la littérature avait abandonné au cinéma depuis les années 30.

Myoso

Lire aussi l'étiTo Spécial Goncourt 2001.
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