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Russell Banks
L'Ange sur le toit
Actes Sud


Russell Banks, ou les éraflures de l'âme

Le plus important dans une œuvre est ce qui en elle nous ressemble. L'Ange sur le toit de Russell Banks, recueil de nouvelles paru chez Actes Sud, ne peut qu'attiser cette étincelle de la ressemblance. Ce que Russell Banks désire par dessus tout, c'est établir une "relation entre ce qu'il y a de plus intime chez l'écrivain et ce qu'il y a de plus intime chez le lecteur". Et le genre de la nouvelle est le chemin le plus court d'une intimité à une autre. Le plus court peut-être, sans doute pas le moins escarpé.

L'écrivain américain n'est plus, comme il pouvait l'être dans De beaux lendemains, dans la peau de ses personnages. Il est en retrait, à l'écart. Ses personnages vivent par eux-mêmes sur fond de tragi-comédie. Ils forment une sorte d'assemblée muette qui assiste à ce dialogue presque secret entre le lecteur et l'écrivain. Pourtant, eux aussi, apportent leur voix à ces chuchotements, à ces murmures.

Comme dans Pourfendeur de nuages, Russell Banks renoue avec les petites choses de la vie. Loin des idées, loin des idéaux, il s'est réinstallé au cœur de la rumeur quotidienne. Il s'enfonce dans la cohue des rues, dans les cafés enfumés. Il se fond dans la masse. Sans faire de vague. Sans remous.

Dans ces nouvelles dont les titres (La Visite, Le Maure, Noël, Moments privilégiés) ne laissent rien présager de commun, l'homme tout entier apparaît chancelant, à l'équilibre précaire, déambulant toujours, inéluctablement, au bord d'un précipice. La vie, elle, défile, vacillante aussi, à la fois soumise et filante, impérieuse et fragile. Avec virtuosité, Russell Banks brosse les portraits d'hommes approximatifs, nous montre la vie tel un jeu de bascule. Presque fébrilement, il retranscrit les instants si courts, si bêtes parfois, où la vie se joue sans possibilités de retour, où la vie bascule pour n'être plus jamais la même. Il pose sur le papier, avec des mots simples, ces tournants qui lui confèrent son prix, sa rareté. Troublant Russell Banks, à l'affût du faux pas.

Il y a dans son écriture un mélange d'obscure et de limpidité. Sobriété de la phrase. Etrangeté du propos. Comme si le message qu'il délivrait valait pour l'un, valait pour tous. Ces nouvelles, explique-t-il, "parlent pour nous tous, qui que nous soyons les uns pour les autres". Phrase après phrase, page après page, nous sommes touchés droit au cœur. Ses nouvelles vont à l'essentiel, à ce qui nous rend si uniques et pourtant si semblables.

Non, ce n'est décidément pas un écrivain qui s'amuse à remuer des casseroles, c'est une plume toute pudique, décente qu'on sent presque tremblante. Jamais il ne tombe dans le lieu commun, mais aboutit à une sorte d'épure, de mélodie. Ecrire alors, c'est "comme un secret que l'on chuchote". On a l'impression d'écouter une confession qui aurait pu être la nôtre. Pour peu il nous envoûterait avec ses histoires qui n'en sont pas vraiment, plutôt des anecdotes, des historiettes.

L'Ange sur le toit n'est pas autre chose qu'une douce désillusion devant la vie. Laisser aller, dérive vers l'amertume. Amertume du temps qui passe, des occasions manquées. Amertume d'une vie qui se déroule, malgré les hommes, malgré les rêves, malgré tout. Derrière le facétieux, derrière la boutade, L'Ange sur le toit est une chronique de la mélancolie. Chez Russell Banks, on lutte toujours contre quelque chose. Mais au final on est toujours battus. Par la vie, par le temps, par nous-mêmes.

Comme Russell Banks, les hommes vieillissent. Et les examens de conscience sont éprouvants. Comme lui, les hommes aspirent au calme, à la tranquillité. Et comme L'Ange sur le toit, la vie est une longue suite d'épisodes. Il y a ceux qui laissent des traces, des cicatrices ; ceux qui font sourire. Aucun homme n'est sans souvenirs. Aucun homme n'est sans remords. L'écrivain américain nous raconte l'histoire d'une vie hors de notre portée, hors d'atteinte, l'histoire d'une vie qui n'a guère de sens. Et cette vie, c'est la nôtre.

Anthony Dufraisse

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