|
En
nous donnant "Rendez-vous au métro Saint Paul" à trois
reprises, Cyrille Fleischman nous a servi de guide au cœur du
quartier du Marais à Paris, essentiellement animé, dans les
années 50, par la communauté juive ashkénaze. C'est le folklore
de ces immigrants arrivés dans ce quartier entre la fin du 19ème
siècle et le début du 20ème, pour fuir les pogroms de l'Europe
de l'Est, que Cyrille Fleischman continue de faire revivre pour
notre plus grand bonheur.
Au
fil de ses nouvelles, toujours très courtes, il nous livre de
petits instantanés de vie où le dérisoire et l'humour font toujours
bon ménage, où l'improbable devient réalité, où il arrive que
les morts, par exemple, lisent leurs journaux sur le banc d'un
square…
Avec
"Balades d'été, bals d'hiver", nous retrouvons donc
ses personnages avec leurs marottes, et toujours habités par
une idée fixe - parfois loufoque, souvent absurde - autour de
laquelle s'organise cependant leur façon de voir le monde, et
c'est bien sûr de cette conception du monde, vouée en quelque
sorte au paradoxe, que Cyrille Fleischman tire toute la cocasserie
irrésistible de ses nouvelles.
Ainsi,
Monsieur Vortag, invité un dimanche à la campagne par ses voisins,
ne pense-t-il qu'à une chose : reprendre le premier train pour
rentrer à Paris ("Carte postale artistique de campagne").
Max
Gletscherz - écrivain yiddish, lui - harcèle en pleine nuit
un critique qui a oublié de parler plus longuement des illustrations
de son dernier livre réalisées par sa belle-fille américaine,
laquelle, pour ces deux raisons, n'est évidemment pas, aux yeux
de Max, n'importe qui et moins encore digne de silence ("Une
recension en hiver") ! Dans cet univers, où tout est théâtral,
nous croisons aussi des morts (encore eux, parce qu'ils ne lisent
pas seulement leur journal !) qui suivent leurs enfants en vacances
et même une chanteuse yiddish qui, après son mariage et la naissance
de son enfant, devient invisible, tout en continuant de chanter
("Le retour de Lilka")...
Mais
ne nous y trompons pas, les personnages de Cyrille Fleischman
sont aussi philosophes, penseurs, théoriciens à leur façon.
Qui s'en étonnerait ? C'est la raison pour laquelle l'auteur
ponctue presque toujours ses saynètes de moralités d'apparence
drolatique qui donnent rétrospectivement aux événements une
profondeur inattendue.
Monsieur
Tecknikman, "vendeur d'électroménager" dont le départ en vacances
a failli être compromis par un client dans le besoin et par
son épouse qui a oublié les serviettes de bain, se demande au
moment de partir enfin : "si la condition humaine, à y bien
réfléchir, avait tant progressé depuis la sortie du jardin d'Eden"
("Un voyage en été"), tandis que l'auteur, évoquant
cette magnifique chanteuse devenue obèse et invisible, constate
ailleurs qu'elle "avait le pouvoir de faire aimer le monde
presque tel qu'il était même si, au fond, elle l'aurait peut-être
préféré certains jours un peu autrement." ("Le retour
le Lilka").
Nouvelles
toutes simples, on le voit, mais quand même, peut-être pas autant
qu'il paraîtrait à un lecteur distrait, car, sans rien nous
dire explicitement, Cyrille Fleischman nous montre par des indices
subtils combien l'Histoire demeure présente chez chacun de ses
personnages : les libertés qu'ils prennent avec notre langue,
la musique yiddish qui les accompagne çà et là, le nom d'une
lointaine ville de Pologne, les mets caractéristiques… Cyrille
Fleischman, pourtant, ne nomme jamais directement les événements
qui ont pu marquer le passé de ses créatures, de petites touches
discrètes suffisant à l'allusion.
Le
tour de force de l'auteur est que chaque fois, en quatre ou
cinq pages, plutôt moins que davantage, il parvient infailliblement
à nous toucher pour toutes ces raisons à la fois, avec des héros
quelque peu folkloriques, qu'ils soient vivants ou morts, d'ailleurs,
pathétiques à leur manière, mais toujours profondément humains.
Nous retrouvons ici le charme propre aux précédents recueils,
tenant à un savoureux dosage de romanesque et de moralisme que
nous aimons.
Jamais
exempt de mémoire.
Eglantine
Simon
Autre article consacré au Cyrille
Fleischmann
Réagissez à cet article sur le forum
de Fluctuat.
---
|