livres

librairies
bibliotheques

 

 

 

 

 

 

 

Balades d'été, bals d'hiver
Cyrille Fleischman
le Castor Astral - 78,72 F


En nous donnant "Rendez-vous au métro Saint Paul" à trois reprises, Cyrille Fleischman nous a servi de guide au cœur du quartier du Marais à Paris, essentiellement animé, dans les années 50, par la communauté juive ashkénaze. C'est le folklore de ces immigrants arrivés dans ce quartier entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, pour fuir les pogroms de l'Europe de l'Est, que Cyrille Fleischman continue de faire revivre pour notre plus grand bonheur.

Au fil de ses nouvelles, toujours très courtes, il nous livre de petits instantanés de vie où le dérisoire et l'humour font toujours bon ménage, où l'improbable devient réalité, où il arrive que les morts, par exemple, lisent leurs journaux sur le banc d'un square…

Avec "Balades d'été, bals d'hiver", nous retrouvons donc ses personnages avec leurs marottes, et toujours habités par une idée fixe - parfois loufoque, souvent absurde - autour de laquelle s'organise cependant leur façon de voir le monde, et c'est bien sûr de cette conception du monde, vouée en quelque sorte au paradoxe, que Cyrille Fleischman tire toute la cocasserie irrésistible de ses nouvelles.

Ainsi, Monsieur Vortag, invité un dimanche à la campagne par ses voisins, ne pense-t-il qu'à une chose : reprendre le premier train pour rentrer à Paris ("Carte postale artistique de campagne").

Max Gletscherz - écrivain yiddish, lui - harcèle en pleine nuit un critique qui a oublié de parler plus longuement des illustrations de son dernier livre réalisées par sa belle-fille américaine, laquelle, pour ces deux raisons, n'est évidemment pas, aux yeux de Max, n'importe qui et moins encore digne de silence ("Une recension en hiver") ! Dans cet univers, où tout est théâtral, nous croisons aussi des morts (encore eux, parce qu'ils ne lisent pas seulement leur journal !) qui suivent leurs enfants en vacances et même une chanteuse yiddish qui, après son mariage et la naissance de son enfant, devient invisible, tout en continuant de chanter ("Le retour de Lilka")...

Mais ne nous y trompons pas, les personnages de Cyrille Fleischman sont aussi philosophes, penseurs, théoriciens à leur façon. Qui s'en étonnerait ? C'est la raison pour laquelle l'auteur ponctue presque toujours ses saynètes de moralités d'apparence drolatique qui donnent rétrospectivement aux événements une profondeur inattendue.

Monsieur Tecknikman, "vendeur d'électroménager" dont le départ en vacances a failli être compromis par un client dans le besoin et par son épouse qui a oublié les serviettes de bain, se demande au moment de partir enfin : "si la condition humaine, à y bien réfléchir, avait tant progressé depuis la sortie du jardin d'Eden" ("Un voyage en été"), tandis que l'auteur, évoquant cette magnifique chanteuse devenue obèse et invisible, constate ailleurs qu'elle "avait le pouvoir de faire aimer le monde presque tel qu'il était même si, au fond, elle l'aurait peut-être préféré certains jours un peu autrement." ("Le retour le Lilka").

Nouvelles toutes simples, on le voit, mais quand même, peut-être pas autant qu'il paraîtrait à un lecteur distrait, car, sans rien nous dire explicitement, Cyrille Fleischman nous montre par des indices subtils combien l'Histoire demeure présente chez chacun de ses personnages : les libertés qu'ils prennent avec notre langue, la musique yiddish qui les accompagne çà et là, le nom d'une lointaine ville de Pologne, les mets caractéristiques… Cyrille Fleischman, pourtant, ne nomme jamais directement les événements qui ont pu marquer le passé de ses créatures, de petites touches discrètes suffisant à l'allusion.

Le tour de force de l'auteur est que chaque fois, en quatre ou cinq pages, plutôt moins que davantage, il parvient infailliblement à nous toucher pour toutes ces raisons à la fois, avec des héros quelque peu folkloriques, qu'ils soient vivants ou morts, d'ailleurs, pathétiques à leur manière, mais toujours profondément humains. Nous retrouvons ici le charme propre aux précédents recueils, tenant à un savoureux dosage de romanesque et de moralisme que nous aimons.

Jamais exempt de mémoire.

Eglantine Simon

Autre article consacré au Cyrille Fleischmann
Réagissez à cet article sur le forum de Fluctuat.

---

édiTARD

Plumes

Mp3

Interviews

Sudoku

Blog

Forum