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CHET BAKER
Comme si j'avais des ailes
(Musiques et Cie - 10X18)


Publiée aux Etats-Unis en 1997, l'autobiographie de Chet Baker par Chet Baker inaugure de bien belle manière la nouvelle collection Musiques des Editions 10X18. Ecrite on ne sait pas trop quand, ni dans quelles conditions, ce petit livre ravira non seulement les fans du plus grand trompettiste-chanteur de tous les temps mais aussi les amateurs de littérature et d'une manière générale, tous ceux qui s'intéressent aux belles histoires qui finissent mal. Tirée de l'oubli par la propre épouse du jazzman, cette autobiographie présentée comme secrète (Lost Memoir dans l'édition originale) aurait été écrite par Chet Baker lui même de manière spontanée et sans intention particulière. La préface nous dit que quand "Chet Baker se mit à écrire le récit de sa vie, ce ne fut pas dans l'idée de décrire chaque jour, chaque mois ou même chaque année de façon exhaustive. Il s'efforça de rassembler des souvenirs revêtant une importance particulière à ses yeux." L'ouvrage n'est donc pas une biographie historique que le trompettiste n'aurait pas souhaitée et qui, nous dit-on, n'aurait ni rendu hommage à son "humanité", ni correspondu à son tempérament mais plutôt un livre de souvenirs, une évocation poétique de son existence. En réalité, si l'histoire s'arrête au début de l'hiver 1963 (soit avant la grande décadence qui le mènera à la mort en 1988), le document brille surtout par la rigueur de sa composition et le grand soin porté aux dates, aux événements et anecdotes. Ainsi sans qu'il y ait une visée documentaire affichée, Comme si j'avais des ailes procède comme une biographie qu'aurait écrite un romancier extrêmement doué et pas un historien et frappe par ses immenses qualités d'écriture. Le grand Chet y reprend ses années de jeunesse depuis l'armée où il s'engagea à 16 ans, son séjour en Europe dans le Berlin de l'après-guerre, sa période de succès aux Etats-Unis jusqu'à ses premières errances européennes entre Londres et Paris, où Chet s'installe peu à peu dans une existence difficile, émaillée de nombreux séjours en prison et en hôpitaux liés à sa toxicomanie.

Le trompettiste parle de la découverte de son talent, décrit avec un humour et une précision incroyables le monde du jazz West Coast entre 1952 et 1956 qui correspond à son âge d'or personnel : celui du quartet Gerry Mulligan, de sa collaboration avec Russ Freeman, le pianiste, la rencontre magique avec Charlie Parker, etc. Chet Baker parle jazz mais semble aussi revivre au moment où il écrit ses joies d'adolescent james deanien dans une Europe qui se réveille après la guerre. Chet Baker drague et baise comme un chenapan. Il s'amuse comme un fou et fait les quatre cents coups. C'est cet aspect intimiste qui fait toute la force du récit. Le style de Baker est aussi vif que son coup de trompette est fluide, pétillant de vie et d'énergie. Il dynamite l'image de la coolitude West Coast, un peu indolente et molle comparée aux éclats de la trompette rock n' roll de Miles Davis pour offrir un témoignage déjanté de sa propre histoire qui tient autant du journalisme Gonzo que de la littérature à la Bukowski ou Burroughs. Très vite, le jeune prodige se plonge dans les descriptions sordides d'un milieu où les plus grands sont minés par les addictions et aussi peu recommandables que les stars du rock. Toute la richesse du témoignage est dans cette frénésie et ce sentiment que le jazz, tel que l'a vécu Chet Baker, était bien une aventure anti-académique, menée par des jeunes types fougueux, drogués jusqu'aux yeux, alcooliques et nymphomanes au dernier degré. En tous les cas, une aventure qui tutoyait les extrêmes et qui se situait à l'opposé du sérieux et de la préciosité dans lesquels on enferme ce genre aujourd'hui.

Extrait d'un concert avec Gerry Mulligan :
"S'entendre avec Gerry n'était pas toujours facile, surtout depuis qu'il se shootait. Il était nerveux et tendu, et je remarquais à quel point ses longs doigts tremblaient quand il jouait. (..) vers minuit deux flics se mirent à faire descendre tout le monde de scène, s'en prenant surtout à Gerry. A moi, ils se contentèrent de me dire qu'ils m'arrêtaient. En revanche ils prirent Gerry à part et ce qu'ils lui dirent le mit hors de lui. Il ne devait pas avoir toute sa tête parce qu'il finit par revenir à la maison et à les conduire à côté, à l'endroit exact où il avait enterré sa came et tout son matériel. (…) Charlaine qui n'avait pas cru un mot de tout cela avait pris l'herbe, s'était enfermée à clé dans les WC de derrière, l'avait jetée dans la cuvette et avait tiré la chasse d'eau…"

Plus loin :
"Il y avait un type surnommé Dirty Nick qui habitait sur la 143 ème rue (…) Plusieurs jours j'étais allé chez lui et avais attendu pendant qu'il allait chercher la came. Il revenait et nous nous défoncions. Généralement j'avais sommeil et je me mettais à piquer du nez, me réveillant avec des cafards qui me grimpaient partout dessus."

Chaque chapitre reprend une série d'anecdotes inouïes (lorsque Chet Baker vole un dealer en se faisant passer pour un mec du FBI - page 58) ou de grands moments de poésie : lorsque les groupes se mettent à jouer, lorsque la trompette parle ou lorsque entre deux cures de désintoxication Baker part à la pêche aux abalones.
Comme si j'avais des ailes est le plus grand portrait de star du rock (car Baker est avant Elvis l'une des premières figures majeures de l'imagerie contemporaine du beau gosse qui se brûle les ailes, l'une des grandes figures de looser magnifique dont le recyclage est décisif dans tout l'art américain) disponible sur le marché. C'est un libre d'aventures, un récit picaresque, un livre plein de mélancolie, triste comme la fin du personnage, heureusement loin devant lui lorsqu'il écrit, un manifeste à la joie de vivre, un formidable conte, le portrait d'un génie devenu mort vivant.

En un mot indispensable pour comprendre l'histoire du jazz, de la musique contemporaine, les mécanismes de starification et relativiser les outrances d'un Jim Morrison ou la fascination d'un James Dean.

Myosotis

Note : le livre est enrichi par une discographie subjective très bien faite. On pourra se reporter aussi aux sites www.chetbaker.net et www.allmusic.com .

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