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"Surtout ne pas penser, surtout toujours faire
quelque chose, acheter, vendre, oublier le suicide. Se faire
peur, mais loin de la solitude. Gagner du fric pour faire partie
de la fête, à défaut d'être un peu star. C'est tout ce qui compte,
être de la fête, surtout pas exclu, surtout pas ringard, seul
rejeté, surtout pas déprimé. Paris est une party dont tu dois
faire partie."
A
vide est un roman tendance. A ce titre, il énervera beaucoup
de lecteurs. Il y est surtout question de fric, de coke, de
putes et de boites échangistes. Luis de Miranda rejoint Houellebecq,
Ellis, Beigbeder, Berton et quelques autres dans la catégorie
des romanciers trash mettant en scène des héros névrosés en
butte à l'absurdité que leur monde reflète avec violence. Cette
absurdité, c'est la lutte à mort entre les individus pour accéder
aux positions dominantes, dans un monde privé de sens, déserté
par l'amour et autres transcendances has been. Sur ce coup,
le travail du critique n'est rien comparé à celui qu'un psychanalyste
devrait fournir s'il recevait le narrateur sur son divan. Parfait
représentant de la mentalité post-moderne, il est un petit narcisse
psychopathe qui souffre de se savoir tel, incapable d'échapper
à ses pulsions prédatrices et consuméristes (ma Jaguar, mon
fric, mes meufs). Ce type ne se sent pas bien dans sa peau ;
il ne sait même pas ce qu'il veut être. Accablé de constater,
de trips récréatifs en rituels dérivatifs, l'effroyable banalité
de sa condition, jusque dans ses diverses tentatives de différenciation
marginale, il finit par ressembler à n'importe quel salaud prétentieux,
égoïste et dépressif. Le sociologue Alain Ehrenberg résumait
ainsi l'obsession contemporaine de ceux qui aspirent à un destin
hors du commun, s'autoproclamant membre de l'élite par des conduites
prétendues atypiques (in Le culte de la performance) :
"Le summum de la réussite consiste à ne plus être identifiable,
c'est-à-dire à rendre visible l'unicité pure".
Lubert
Mensch, le narrateur, est donc un phallus ambulant dont la vie
oscille entre deux pôles : le fric et le sexe. Business devil,
il jouit de sa position en cultivant une philosophie nihiliste
et utilitariste qui lui permet de légitimer ses petites saloperies
quotidiennes. C'est qu'au fond, il souffre, ce pauvre narrateur,
ce n'est pas de sa faute si le monde est pourri et sa libido
agressive. Il a eu sa part de souffrances, y'a un petit cœur
meurtri qui bat sous le costume cravate du killer de la net
économie. Des histoires d'œdipe et d'amours malheureuses, des
trucs pas rigolos tout juste esquissés dans un style elliptique.
Alors voilà, le narrateur fait comme tout le monde, il marche
sur la gueule des autres pour oublier sa propre misère affective.
Plutôt bourreau que victime ! crie-t-il avec son époque, en
spéculant à la baisse pour se gaver de pognon pendant que les
petits porteurs pleurent leurs économies parties en fumée. Lubert
Mensch tourne à vide, comme cette économie superficielle et
puérile qu'il contribue à financer.
Pour
autant, A vide n'est pas une plongée dans le monde de
la nouvelle économie. Celle-ci n'est que le décor de l'errance
existentielle du héros, un microcosme révélateur de notre société,
un espace intermédiaire où s'agite en vain un individu en proie
aux angoisses de la déréliction (papa m'a abandonné), faute
de pouvoir inscrire sa vie dans une cosmologie harmonieuse.
De toutes façons, le monde est désabusé, privé d'eschatologie,
pourri. Alors pourquoi s'emmerder ? Armé de son cynisme, misanthrope
et schizophrène, le narrateur survit grâce à une bonne dose
d'humour noire qu'il applique au quotidien en joueur mélancolique.
Il n'a besoin que de quelques formules lapidaires pour disqualifier
le monde sans consistance dont il a fait son écosystème. Il
suffit que la narrateur rende visite à Top-models.com, une des
start-up qu'il finance, pour fixer le cadre. Comme dans les
émissions que M6 dédia aux friconautes, un fondu-enchaîné sur
un improbable directeur commercial pendu au téléphone révèle
le malaise de ce petit monde :
"Parce
que tu crois, coco, que les photographes vont passer par vous
pour choisir leurs victimes ? On se connaît tous dans le milieu.
C'est pas parce qu'une fille sera sur Internet qu'elle travaillera
plus. Elle a beaucoup plus de chances d'avoir une couverture
en ouvrant la bouche tout en se taisant, si tu vois ce que je
veux dire. Bon, coco, maintenant retourne à ton bac à sable,
maman va s'inquiéter.
Elle raccroche. Après quoi, pathétiques, Stéphane et ses chérubins
passent une heure à essayer de me convaincre que les affaires
vont bientôt exploser, que les clients vont mordre à l'hameçon,
etc. Puis ils me traînent au cocktail de lancement d'une start-up
pour laquelle j'ai déjà lâché un million, cobayes.com."
Le drame d'un roman comme A vide, c'est qu'il sert le
système que son auteur semble vouloir critiquer. Il illustre
un argument souvent formulée sur Fluctuat : la société marchande
exploite tout, recycle tout à son profit, nivelle la production
artistique, atténue les discours critiques tout en favorisant
la surenchère médiatique. Le narrateur dit que sa copine a envie
de chier quand elle se fait enculer par un inconnu, mais la
dimension pamphlétaire du roman sonne comme un gentil bzzz.
Comme les friconautes qu'il met en scène, comme le narrateur
qu'il plonge dans la e-jungle, l'auteur finit par enculer les
mouches à force de se complaire dans les fêtes qu'elles organisent.
Le pire, c'est que Luis de Miranda en a conscience mais ne parvient
pas à s'extraire du piège qu'il décrit.
"Il
y a facilement cinq cents personnes, techno-jeunes, libéralo-libertaires
déguisés en sac à patates. J'aperçois deux ou trois filles que
j'ai déjà sautées. Et partout la contradiction dans toute sa
splendeur, partout la millenium schizophrénie. Les startempions
s'ornent de signes extérieurs de révolte, mais veulent surtout
gagner des tonnes de maille sans suer. Leur idéologie, c'est
le profit festif, le glam-pognon, clean comme un écran d'ordinateur.
Fiers d'être branchés, ne voyant pas que le système fait tout
pour standardiser la branchitude et rentabiliser les tendances
floues. La Volonté de Différence : l'arme fatale par laquelle
le Global Pillage fait consommer les pseudominants."
Au-delà
de certaines faiblesses stylistiques ou narratives, le roman
agace parce qu'il ressemble à un produit formaté par et pour
l'époque. Il en épouse les codes, le détachement cool, l'ironie
ambivalente, le relativisme. Le narrateur n'aime pas son univers
mais il fait avec. Quant à l'auteur, on ne parvient pas à décrypter
le message qu'il souhaite faire passer. Dans ce patchwork, quelques
paragraphes retiennent l'attention parce qu'ils semblent révéler
l'intention initiale de l'auteur. Ensuite, le grand cirque reprend,
des tartines sur le nombril du héros. Les romans à la mode ressemblent
aux clips vidéos du gangsta rap, où un gros caïd bien packagé
débite des couplets de révolte conventionnelle au milieu de
bimbos frottant leur clitoris sur le capot de grosses bagnoles.
"La
plupart des gens qui sont là ont moins de trente ans. Le monde
de demain est à eux, et ça fait peur. Leurs dents sont aussi
aiguisées que celles de leurs grands frères des années 80, mais
ils ne mettent plus de cravate : leur connerie se veut moins
visible. I1s ne se rasent que tous les trois jours, croient
avoir des idées de gauche mais n'ont que des notions gauches,
croient s'habiller comme les enfants des ghettos, avec leurs
noires Adidas, leurs pantalons treillis, leurs tee-shirts custom,
leur sourire tribal. Deux mille ans après la naissance du Christ,
le bien et le mal ont fusionné. La classe dominante en incarne
la synthèse biface, cynique et idéaliste. Tout ça ne va nulle
part. Ça donne l'illusion de surfer, mais bientôt ça coulera."
Malgré
tout cela, A vide est un roman intense qui mérite qu'on se laisse
agacer. Luis de Miranda, déjà remarqué pour La mémoire de
Ruben et Le Spray, a le sens de la formule et s'emploie
à inventer une langue originale. L'auteur insère des tableaux
boursiers et des coupures de la presse financière au milieu
des monologues de son narrateur, il reproduit les résultats
crachés par un moteur de recherche, inventent des néologismes,
introduit des éléments d'écriture automatique. Armé d'un riche
arsenal sémantique, il offre au lecteur un paratexte multiforme
qui renforce la puissance évocatrice du roman. Ce substrat reproduit
l'univers du narrateur et favorise l'expression de sa conscience
éparpillée. Réaliste et désenchanté, dénué de toute cohérence
dialectique, le récit a au moins le mérite de témoigner des
pathétiques gesticulations qui constituent l'ossature de nos
vies modernes, suites de soubresauts agitant des zappeurs insatisfaits
dans un vaste mouvement brownien qui les prive de cohérence
intime.
C'est
sans doute au travers de ce prisme qu'il convient de lire l'étrange
fin de ce roman indéterminé, où le héros semble se réconcilier
avec le monde dans une sorte de partouze soft organisée par
une secte new-age à l'édification de laquelle il entend participer,
comme gourou bien sûr : "Pour dominer, il convient d'arborer
de bonnes intentions (…) C'est au bout du cynisme et de la violence
qu'on peut jouer à Jésus ou Bouddha. Comme eux, je vais devenir
une superstar, money et nanas en sus."
Nous
voilà bien avancés : la chute du récit confirme qu'il n'y a
rien de consistant dans ce vide qui remplit nos existences,
rien sinon une subjectivité pure, radicale et agressive, un
sujet désirant jusqu'au délire, exhalant des bouffées de psychopathie
ludique faute d'un projet à poursuivre, d'une éthique à laquelle
adhérer : "L'être humain n'aura jamais en lui le sens du
juste. L'altruisme est une farce et attrape. On peut se leurrer,
être fier de faire le bien. C'est encore une attitude narcissique."
KZ
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