| Cest
que de tels écrivains se reconnaissent souvent à limpression durgence et de
fièvre que produit leur manière, leur regard si lon veut, lesquels ne vont pas
justement sans quelque brutalité. Or cest bien de cet état du monde et des hommes
que de tout temps il sest agi, pour eux, de se faire les arpenteurs quelque peu
allumés, les interprètes sans complaisance au-delà des modes du moment et de leurs
codes. Il en existe encore : Antoine Volodine en est un des représentants les plus
exemplaires. Romancier ? Poète ? Fabuliste ? Historien halluciné ? Visionnaire ? Tout
ça à la fois dans ces 49 narrats quil nous livre avec sa dernière oeuvre : Les
anges mineurs (Le Seuil). Écoutons Volodine expliquer lui-même ce quest un narrat :
Jappelle narrats des textes
post-exotiques à cent pour cent, jappelle narrats des instantanés romanesques qui
fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre
imaginaire et souvenir. (...) Jappelle ici narrats quarante-neuf images organisées
sur quoi dans leur errance sarrêtent mes gueux et mes animaux préférés, ainsi
que quelques vieilles immortelles. (...) Jappelle narrats de brèves pièces
musicales dont la musique est la principale raison dêtre, mais aussi où ceux que
jaime peuvent se reposer un instant, avant de reprendre leur progression vers le
rien.
Succession de brèves séquences en forme
de fragments numérotés dont chacune porte le nom de lange qui lhabite : Enzo
Mardirossian, Fred Zendl, Sophie Gironde, Khrili Gompo, etc. Autant danges
mineurs dont on ne sait trop dabord sils sont vus par
lauteur ou si les faits, les événements dont ils furent les acteurs en des temps
anciens, sont rapportés en lieu et place de lauteur par un témoin privilégié
promu à loffice de panégyriste : celui-ci en quelque sorte ange intermédiaire,
porte-parole de ceux-là ou peut-être de lécrivain. Tous nont quun nom
dont la singularité, pour ne servir que médiocrement à leur individuation, semble seule
apte à plaider en faveur de leur réalité. Mais le je auquel Volodine
recourt par instants vient encore ajouter au doute : Quand je dis je, cest
surtout en assumant lidentité de Sorghov Morumnidian... : et si tous ces
anges occupant lespace de chaque narrat nétaient en définitive
quAntoine Volodine lui-même, assignés tour à tour à léclairement
successif dune mémoire unique ? Puisque nous en sommes à évoquer de
lointains souvenirs, autant reculer jusquau primal, dont les pénibles images
surgissent devant moi chaque fois que jentreprends de fouiller quelque part dans ma
mémoire. nous dit lun deux, Will Scheidmann, le condamné à mort. Et
plus loin, semé comme un indice : Un formidable vacarme sinfiltrait en moi
par tous les labyrinthes osseux quon mavait implantés dans le crâne. Quelque
chose dordonné sen détachait, un discours cohérent...
Il est vrai que le lecteur sy
perdrait un peu, au départ, nétait lunité des faits et des lieux qui se
dessine à mesure quil progresse, fasciné, à lintérieur dun univers
chaotique dagonie et de mort dont les monstruosités lui sont aussi constitutives
que le soleil et la lune le sont du jour et de la nuit. Mais ce qui ressemblait fort à
une suite daberrations sans lien, à un engendrement forcené de cauchemars sans
remède, sarticule peu à peu autour dun semblant dhistoire commune ou
plutôt de lallusion progressive à celle-ci qui fixe dès lors à lensemble
le cadre de sa logique : le rétablissement du grand capitalisme et de ses mafieux après
une longue période de paradis nomade. Cest à dessein que jemploie ce mot :
nomade. Lauteur lutilise souvent lui-même. Un nomadisme quon pourrait
apparenter à une forme de communisme accompli, à un certain ordre des choses régi par
les seules exigences des peuples désentravés des principes mercantiles et par les seules
lois du désir et de linstinct. Quelle révolution a éclaté, qui a mis le feu à
tout ça ? Nous en connaissons au moins linstigateur dont larrêt de mort,
prononcé par un tribunal constitué de vieillardes centenaires, ne sera jamais exécuté
: il nest autre que ce Will Scheidmann dont il était question plus haut. Gracié,
il lui sera demandé en échange de réciter des narrats :
Il avait été établi que les
narrats étranges qui séchappaient de la bouche de Scheidmann colmataient les
brèches dans les mémoires ; même si, plutôt que des souvenirs concrets, il remuait des
rêves ou des cauchemars quelles avaient faits, cela aidait les vieilles à fixer
leurs visions affadies, lexpérience des hiers qui chantent. Les narrats
intervenaient sous leur conscience de façon musicale, par analogie, par polychronie, par
magie. Ainsi ils agissaient.
Un beau livre profondément singulier, un
peu dément et désespérément jubilatoire, quon situera quelque part entre
lévocation dun Eldorado chimérique qui a englouti lhumanité dans sa
misère égalitariste et son train dhorreurs, qui a inventé les camps et leurs
barbelés - dont le thème traverse obsessionnellement loeuvre de Volodine -, et
lenfer du grand banditisme désormais au pouvoir sous couvert des décrets de
léconomie moderne.
Maintenant, écoutez-moi bien. Je
ne plaisante plus. Il ne sagit pas de déterminer si ce que je raconte est
vraisemblable ou non, habilement évoqué ou pas, surréaliste ou pas, sinscrivant
ou non dans la tradition post-exotique, ou si cest en murmurant de peur ou en
rugissant dindignation que je dévide ces phrases, ou avec une tendresse infinie
envers tout ce qui bouge, et si on distingue ou non, derrière ma voix, derrière ce
quil est convenu dappeler ma voix, une intention de combat radical contre le
réel ou une simple veulerie schizophrène en face du réel ou encore une tentative de
chant égalitariste, assombrie ou non par le désespoir et le dégoût devant le présent
ou devant lavenir. Là nest pas la question.
Ainsi sexprime lange dénommé
Dick Jerichoe qui assure plus loin, au nom de tous les autres : Tout ce que je
raconte est vrai à cent pour cent, que je le raconte de façon partielle, allusive,
prétentieuse ou barbare, ou que je tourne autour sans le raconter vraiment. Ce qui
nous vaut une oeuvre dont lart admirable pourrait bien contenir en lui-même, en
tout cas, un appel au salut rédempteur de tous les hommes daujourdhui. Et de
demain.
Didier HÉNIQUE |