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Cest
un roman intéressant, mais pas captivant. La cause en revient peut-être
à la narration, à la fois indispensable dans son principe et en même
temps limitée quant à ses effets. Pour raconter un fait divers et ses
répercussions sur le voisinage, il fallait ça, cette voix anonyme,
mais pour tracer le portrait de cinq adolescentes et les rendre
vivantes, pour leur donner un peu de substance - et dintérêt -, il
fallait autre chose. Cest que le récit est tiraillé entre deux
ambitions, celles-là mêmes que nous venons desquisser, et quil
ne peut faire autrement que de sacrifier lune à lautre.
Dans
un quartier résidentiel et huppé de Grosse-Pointe (Michigan), cinq soeurs,
des adolescentes entre 13 et 17 ans, se suicident en lespace dune année.
Cécilia, la plus jeune, ouvre le bal. Les autres limiteront un an après.
Entre-temps, les gamins du voisinage auront vécu et souffert avec elles...
à distance.
Ce suicide les aura tant marqués quune vingtaine dannées plus
tard, alors quils frôlent les quarante ans, ceux-ci mèneront une enquête
dans lespoir un peu fou déclaircir toute cette affaire. Ce récit en
est le résultat, la reconstitution la plus minutieuse et la plus fidèle
possible dune année pour le moins particulière. Tous les témoins, les
animés comme les objets les plus dérisoires, sont donc convoqués. Cela
nous donne un récit polyphonique où la parole est donnée tant aux voisins
quaux parents, aux institutions, à tous les acteurs de ce drame, y
compris les bâtons de rouge à lèvres, un journal intime, une maison en
ruine, nimporte quel bout de moquette ou de cigarette (les pièces à
conviction qui parsèment le récit), que les dévots, ces enquêteurs têtus
et possédés par leur sujet, ont collectés et répertoriés soigneusement.
On est ici plus proche de la quête spirituelle, de lintrospection
psychologique,
que de lenquête policière.
Le
récit , comme une Vie des saints,
est loccasion de rendre un culte, de témoigner - contre les
adultes - dune vérité irréductible et impossible à saisir.
Celles des soeurs Lisbon, vestales un peu déplacées à notre époque, et
celles de ces ex-adolescents de la bonne bourgeoisie blanche qui se sont payés,
le temps dune année, le luxe de frôler « labsolu » par
procuration. Les soeurs Lisbon, à en croire certains passages, seraient ce
quils ont connu de mieux dans leur existence : ces filles quils
nont pas touchées, à peine connues, les ont marqués au point dimprégner
leur vie sexuelle et sentimentale. Toute fille qui ne sent pas la mort et
nexhale pas un parfum dabsolu est par avance discréditée. Hélas, la
société américaine ne fournit plus que des filles en bonne santé, des mères
au foyer attentives et responsables. Moins que des êtres de chair et de
sang, les soeurs Lisbon sont des icônes. Des stars. Plutôt que de rêver
sur David Bowie, Alice Cooper ou Marc Bolan, ces fans des seventies auront
fantasmé sur leurs petites voisines, autrement plus trash
et plus gore. A la fois réelles,
plus proches que ces guignols, et plus lointaines. Gothiques, au sens
dix-neuvièmiste du terme, avec ce quil contient de romantisme morbide.
De la chute de la maison Lisbon à celle de la maison Usher, il ny a
quun pas.
Cest
en cela, bien entendu, que ce petit roman est intéressant. Pour ce que l événement,
le drame de cette famille, nous apprend sur la petite communauté de
Grosse-Pointe (Michigan). Ce suicide collectif, cest lirruption de la
mort et de lirrationnel dans un monde policé, le « cauchemar
climatisé » de Henry Miller, qui méconnaît la souffrance et
limprévu. Des maux aussi naturels que la maladie et la mort nont plus
guère droit de cité dans cet univers aseptisé où toute vie se découpe
sur le patron dun mariage ou dun plan de carrière. La santé et la
prospérité sont reines. (Ce qui ne va pas sans nous rappeler Le
meilleur des mondes) Toute lexistence de ces individus de la upper
middle-class (ils sont tous avocats, banquiers, mafiosi) est aussi bien
taillée que leurs haies et aussi proprette que leurs allées et leurs beaux
pavillons. Un suicide, qui plus est dadolescentes, est à même de briser
toute cette belle et grande harmonie. Alors pour ne pas voir remettre en
cause le cosmos, on cherche et lon trouve toutes les réponses possibles
et imaginables, celles qui - de préférence - permettent de ramener lévénement dans le champ du connu et du connaissable. Si tout
cela pouvait être clair, expliqué sans la moindre ambiguïté, la moindre
zone dombre, ce serait tant mieux. Et ça lest, les réponses étant
fournies davance par un argumentaire que la vie ou les intérêts se sont
chargés de fournir. La médecine et les analyses sociologiques de comptoir
sont mises à contribution. Les filles, toute la famille Lisbon, deviennent
les boucs-émissaires pour tout ce qui ne va pas. On en oublie, quand bien même
lévénement suscite les pires dérives en matière dimpudeur et de
voyeurisme médiatique, les acteurs principaux du drame. Entre le déni et
la généralisation, la communauté utilise toutes les défenses possibles.
Le suicide est un refoulé quil ne faut pas voir resurgir.
Les
seuls à ne pas voir les choses de cette manière, ce sont les adolescents,
pour qui les filles Lisbon, leur suicide et leur façon de vivre, sont comme
la révélation dun ailleurs. Hélas,
le roman peine à nous faire partager cette fascination. Il abonde pourtant
de détails sur les soeurs Lisbon , mais cela ne suffit pas à les rendre réelles.
Les traits esquissés pour les décrire ramènent celles-ci au rang de stéréotypes :
Lux est la débauchée, Bonnie - ou Marie - la coquette, Thérèse
lintellectuelle et Cécilia la mystique. On nen sait pas plus. Chaque
nouveau détail, chacune de leurs apparitions, renforce et enfonce le clou
du cliché. En vérité, on ne sort pas des représentations les plus
convenues. La matière sur laquelle travaille Jeffrey Eugenides, et
limaginaire avec lequel il travaille, sont ceux des séries télévisée
et dun certain cinéma pour adolescents. Lauteur critique la société
américaine avec la mythologie que celle-ci a élaborée. Cela ne signifie
pas quil travaille sur cette mythologie et semploie à la démystifier,
bien au contraire. Celle-ci est une composante intégrale de sa weltanschaung,
la même quun bon nombre daméricains et deuropéens. Le don juan,
lintellectuel, le mafiosi, lalcoolique, lathlète de collège,
lexilée nostalgique, toutes ces figures sommaires et mythologiques
fournissent le seul personnel dun roman dont lunivers est plus proche
de la banlieue stylisée dEdward aux mains dargent, de Tim Burton, que de nimporte
quelle réalité sensible. Comme les
songwriters américains qui polluent les pages des Inrockuptibles,
Jeffrey Eugenides doit croire quil suffit de ne pas jouer dans léquipe
de football du lycée et dêtre un peu crasseux pour être rebelle. Comme
eux, il sen tient aux représentations et se contente, exercice facile et
sans grand danger, de les retourner comme un gant plutôt que den faire
craquer le vernis ou daller voir ailleurs. (Evidemment, on pourra
toujours nous dire que cest le narrateur, « nous », qui est
aliéné par cette représentation, pas lauteur... pas sûr.)
Enfin,
il a manqué, tout simplement , son roman. Certaines pages, qui décrivent
la dégradation et le foutoir incroyable de la maison Lisbon, laissent
deviner ce quaurait pu être ce livre si lauteur avait exploité
davantage ses personnages et circonscrit le champ de son récit aux limites
étroites de cette demeure. Il y a là un potentiel poétique totalement
inexploité, et que les descriptions laborieuses et répétées de la maison
ne font que massacrer, alourdissant le récit plutôt que de lui donner le
mystère nécessaire. Reconnaissons
-cependant - quil y avait une double contrainte : en dire
assez et ne pas trop en dire pour préserver lintérêt, la richesse
dun sujet par-là même difficile, ladolescence. Au lieu de le prendre
de front, Eugenides a préféré biaiser, ce qui - quand on sait y faire -
peut se révéler efficace, mais ne révèle
ici que les limites et le peu dinspiration de lauteur. Comme
qui dirait, il n a pas traité le sujet.
Sylvain
Bonnafoux |