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Jeffrey Eugenides

The Virgin suicides
Jeffrey Eugenides
J'ai lu
Flammarion, 2000


C’est un roman intéressant, mais pas captivant. La cause en revient peut-être à la narration, à la fois indispensable dans son principe et en même temps limitée quant à ses effets. Pour raconter un fait divers et ses répercussions sur le voisinage, il fallait ça, cette voix anonyme, mais pour tracer le portrait de cinq adolescentes et les rendre vivantes, pour leur donner un peu de substance - et d’intérêt -, il fallait autre chose. C’est que le récit est tiraillé entre deux ambitions, celles-là mêmes que nous venons d’esquisser, et qu’il ne peut faire autrement que de sacrifier l’une à l’autre.

Dans un quartier résidentiel et huppé de Grosse-Pointe (Michigan), cinq soeurs, des adolescentes entre 13 et 17 ans, se suicident en l’espace d’une année. Cécilia, la plus jeune, ouvre le bal. Les autres l’imiteront un an après. Entre-temps, les gamins du voisinage auront vécu et souffert avec elles... à distance.  Ce suicide les aura tant marqués qu’une vingtaine d’années plus tard, alors qu’ils frôlent les quarante ans, ceux-ci mèneront une enquête dans l’espoir un peu fou d’éclaircir toute cette affaire. Ce récit en est le résultat, la reconstitution la plus minutieuse et la plus fidèle possible d’une année pour le moins particulière. Tous les témoins, les animés comme les objets les plus dérisoires, sont donc convoqués. Cela nous donne un récit polyphonique où la parole est donnée tant aux voisins qu’aux parents, aux institutions, à tous les acteurs de ce drame, y compris les bâtons de rouge à lèvres, un journal intime, une maison en ruine, n’importe quel bout de moquette ou de cigarette (les pièces à conviction qui parsèment le récit), que les dévots, ces enquêteurs têtus et possédés par leur sujet, ont collectés et répertoriés soigneusement. On est ici plus proche de la quête spirituelle, de l’introspection psychologique,  que de l’enquête policière.

Le récit , comme une Vie des saints, est l’occasion de rendre un culte, de témoigner - contre les  adultes - d’une vérité irréductible et impossible à saisir. Celles des soeurs Lisbon, vestales un peu déplacées à notre époque, et celles de ces ex-adolescents de la bonne bourgeoisie blanche qui se sont payés, le temps d’une année, le luxe de frôler « l’absolu » par procuration. Les soeurs Lisbon, à en croire certains passages, seraient ce qu’ils ont connu de mieux dans leur existence : ces filles qu’ils n’ont pas touchées, à peine connues, les ont marqués au point d’imprégner leur vie sexuelle et sentimentale. Toute fille qui ne sent pas la mort et n’exhale pas un parfum d’absolu est par avance discréditée. Hélas, la société américaine ne fournit plus que des filles en bonne santé, des mères au foyer attentives et responsables. Moins que des êtres de chair et de sang, les soeurs Lisbon sont des icônes. Des stars. Plutôt que de rêver sur David Bowie, Alice Cooper ou Marc Bolan, ces fans des seventies auront fantasmé sur leurs petites voisines, autrement plus trash et plus gore. A la fois réelles, plus proches que ces guignols, et plus lointaines. Gothiques, au sens dix-neuvièmiste du terme, avec ce qu’il contient de romantisme morbide. De la chute de la maison Lisbon à celle de la maison Usher, il n’y a qu’un pas.

C’est en cela, bien entendu, que ce petit roman est intéressant. Pour ce que l ‘événement, le drame de cette famille, nous apprend sur la petite communauté de Grosse-Pointe (Michigan). Ce suicide collectif, c’est l’irruption de la mort et de l’irrationnel dans un monde policé, le « cauchemar climatisé » de Henry Miller, qui méconnaît la souffrance et l’imprévu. Des maux aussi naturels que la maladie et la mort n’ont plus guère droit de cité dans cet univers aseptisé où toute vie se découpe sur le patron d’un mariage ou d’un plan de carrière. La santé et la prospérité sont reines. (Ce qui ne va pas sans nous rappeler Le meilleur des mondes) Toute l’existence de ces individus de la upper middle-class (ils sont tous avocats, banquiers, mafiosi) est aussi bien taillée que leurs haies et aussi proprette que leurs allées et leurs beaux pavillons. Un suicide, qui plus est d’adolescentes, est à même de briser toute cette belle et grande harmonie. Alors pour ne pas voir remettre en cause le cosmos, on cherche et l’on trouve toutes les réponses possibles et imaginables, celles qui - de préférence - permettent de ramener l’événement dans le champ du connu et du connaissable. Si tout cela pouvait être clair, expliqué sans la moindre ambiguïté, la moindre zone d’ombre, ce serait tant mieux. Et ça l’est, les réponses étant fournies d’avance par un argumentaire que la vie ou les intérêts se sont chargés de fournir. La médecine et les analyses sociologiques de comptoir sont mises à contribution. Les filles, toute la famille Lisbon, deviennent les boucs-émissaires pour tout ce qui ne va pas. On en oublie, quand bien même l’événement suscite les pires dérives en matière d’impudeur et de voyeurisme médiatique, les acteurs principaux du drame. Entre le déni et la généralisation, la communauté utilise toutes les défenses possibles. Le suicide est un refoulé qu’il ne faut pas voir resurgir.

Les seuls à ne pas voir les choses de cette manière, ce sont les adolescents, pour qui les filles Lisbon, leur suicide et leur façon de vivre, sont comme la révélation d’un ailleurs. Hélas, le roman peine à nous faire partager cette fascination. Il abonde pourtant de détails sur les soeurs Lisbon , mais cela ne suffit pas à les rendre réelles. Les traits esquissés pour les décrire ramènent celles-ci au rang de stéréotypes : Lux est la débauchée, Bonnie - ou Marie - la coquette, Thérèse l’intellectuelle et Cécilia la mystique. On n’en sait pas plus. Chaque nouveau détail, chacune de leurs apparitions, renforce et enfonce le clou du cliché. En vérité, on ne sort pas des représentations les plus convenues. La matière sur laquelle travaille Jeffrey Eugenides, et l’imaginaire avec lequel il travaille, sont ceux des séries télévisée et d’un certain cinéma pour adolescents. L’auteur critique la société américaine avec la mythologie que celle-ci a élaborée. Cela ne signifie pas qu’il travaille sur cette mythologie et s’emploie à la démystifier, bien au contraire. Celle-ci est une composante intégrale de sa weltanschaung, la même qu’un bon nombre d’américains et d’européens. Le don juan, l’intellectuel, le mafiosi, l’alcoolique, l’athlète de collège, l’exilée nostalgique, toutes ces figures sommaires et mythologiques fournissent le seul personnel d’un roman dont l’univers est plus proche de la banlieue stylisée d’Edward aux mains d’argent, de Tim Burton, que de n’importe quelle réalité sensible. Comme les songwriters américains qui polluent les pages des Inrockuptibles, Jeffrey Eugenides doit croire qu’il suffit de ne pas jouer dans l’équipe de football du lycée et d’être un peu crasseux pour être rebelle. Comme eux, il s’en tient aux représentations et se contente, exercice facile et sans grand danger, de les retourner comme un gant plutôt que d’en faire craquer le vernis ou d’aller voir ailleurs. (Evidemment, on pourra toujours nous dire que c’est le narrateur, « nous », qui est aliéné par cette représentation, pas l’auteur... pas sûr.)

Enfin, il a manqué, tout simplement , son roman. Certaines pages, qui décrivent la dégradation et le foutoir incroyable de la maison Lisbon, laissent deviner ce qu’aurait pu être ce livre si l’auteur avait exploité davantage ses personnages et circonscrit le champ de son récit aux limites étroites de cette demeure. Il y a là un potentiel poétique totalement inexploité, et que les descriptions laborieuses et répétées de la maison ne font que massacrer, alourdissant le récit plutôt que de lui donner le mystère nécessaire. Reconnaissons  -cependant - qu’il y avait une double contrainte : en dire assez et ne pas trop en dire pour préserver l’intérêt, la richesse d’un sujet par-là même difficile, l’adolescence. Au lieu de le prendre de front, Eugenides a préféré biaiser, ce qui - quand on sait y faire - peut se révéler efficace, mais ne révèle  ici que les limites et le peu d’inspiration de l’auteur. Comme qui dirait, il n’ a pas traité le sujet.

Sylvain Bonnafoux

Jeffrey Eugenides, Les Vierges suicidées, 223 p., J’ai lu.

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