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Paul Auster - Tombouctou
Ed. Actes Sud (1999)

La magie, tout le monde le sait, est l'art de l'illusion, un des modes d'expression que certains hommes possèdent au point qu'ils nous feraient presque croire que la magie, au fond, n'est rien qu'un certaine qualité de regard sur un pan de la réalité qui échappe communément au profane. Le dévoilement progressif de ces métamorphoses
invisibles, de cette infinité de glissements imperceptibles qui sont le mouvement même de toute vie, sinon le coeur de toute chose. Et dire que nous ne voyions rien ! serait-on chaque fois porté à nous exclamer devant qui, opérant au moyen de divers accessoires détournés de leur fonction première, nous entraîne peu à peu vers cet envers du décor, nous fait accéder au dédale de cette troisième dimension où les rêves les plus fous de l'enfance s'éveillent soudain jusqu'à l'âme des plus sceptiques d'entre nous. Sans doute il faut au magicien un pouvoir particulier, une grâce, mais aussi un sorte de pressentiment paradoxal pour que ce que nous vivions, ce que nous regardions pour unique alternative à l'obscurité, ce que nous ressentions jusqu'alors comme la seule vérité de soi, bref , pour ce qui nous était donné pour logique et raisonnable une fois pour toutes, nous apparaisse soudain, justement, comme un méchant malentendu, comme le lieu même de l'artifice.

C'est à la force de cette communion avec le surnaturel, qui ne serait alors que la trame d'un naturel non admis par nos société vigilantes, qu'on pourrait juger par exemple du génie des grands poètes. Sans cette capacité de transgression, Maldoror n'aurait peut-être jamais existé. Les personnages de certains chefs-d'oeuvre de la littérature ne nous seraient pas plus familiers voire plus réels que nos voisins de paliers ou nos amis les plus proches : Raskolnikov, le prince Michkine, Anna Karénine, Hamlet... Qui encore ? Cherchez en vous-même. Je ne doute pas que les exemples ne soient nombreux de ces figures qui vous accompagnent et qu'il vous arrivera toujours de consulter en secret quand le doute s'installe, ou le découragement : ils vous parlent sans fin de ce qui vaut que la vie soit vécue et la vôtre en particulier. Vous êtes né. Vous mourrez. Il vous faut donc apprendre à aimer. Ecoutez-les : c'est de vous qu'ils vous entretiennent.

Si avec Lautréamont, Dostoïevsky, Tolstoï, Shakespeare, nous sommes en présence de quelques-uns parmi les plus grands magiciens, il en est d'autres dont seul le temps et l'histoire feront la place exacte : les plus récents. En vrac, Simenon, Malraux, Aymé, Faulkner, Garcia Marquez, Kerouack... Sans parler des peintres, des cinéastes, des musiciens. Comment aurions-nous appris à aimer sans Racine, par exemple, sans Woody Allen, sans Bach ou Miles Davies ? Comment, se demandait Yourcenar, saurions-nous que l'amour existe si les poètes ne l'avaient pas chanté ?

Nous nous serions mal satisfaits alors du passage de la dernière année du siècle sans Paul Auster, et en particulier de Tombouctou. Je n'exagère pas : cet écrivain américain s'est imposé au cours de ces dernières années comme un des plus grands magiciens de la littérature mondiale, un maître du hasard, un virtuose de l'arbitraire, un sorcier du trompe-l'oeil et du décalage et avec ça un témoin inlassable et hors pair de ces métamorphoses et autres glissements de la réalité que j'évoquais plus haut. Son dernier opus n'échappe pas au cadre habituel : lisez donc cette histoire qui ne serait que canine si Mr. Bones, dont le maître Willy est en train d'agoniser, était un chien comme les autres. Mais plus que ça c'est d'une confession intérieure qu'il s'agit, restituée à la fois par l'auteur et Mr Bones, du récit d'une vie secrète qui n'a peut-être de différente de la nôtre que cette bonté patiente, cette intelligence impitoyable qui rappelle quelque part celle du chat Murr d'Hoffmann. On y est sensible à cette vibration compationnelle en face de la déchéance d'un homme promis à une mort misérable dans un faubourg de Baltimore après avoir souhaité devenir le poète le plus génial de son époque.

Nous retrouvons dans ce récit les qualités d'écriture et de narration de Paul Auster et cet humour grinçant qu'on aime, ce sens du suspens qui situe chaque roman à mi-chemin du classique et du polar. Mr Bones trouvera-t-il un nouveau maître après la mort de Willy ? Voilà la question. Mais il en est d'autres comme celle de savoir si les 800 premiers vers d'une épopée inachevée intitulée "Jours vagabonds" pourront finalement être recueillis et sauvés... L'écrivain nous raconte ce double drame sur le ton des conteurs épiques. Devenu cinéaste ces derniers temps, il sait la force des images et leur agencement, il possède mieux que personne l'art de l'illusion et du rêve.

Quand je vous disais que Paul Auster est magicien...

Didier Hénique

 

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