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La vie de Thomas Mann en 10 dates

1875 : Naissance à Lübeck

1893 : Débuts littéraires dans la revue "Der Frühlingssturm"

1929 : Prix Nobel de Littérature

1933 : Exil en Suisse.

1937 : Il fonde la revue "Mass und Wert"

1944 : Il acquiert la nationalité américaine.

1949 : Discours prononcé à Washington pour le bicentenaire de la naissance de Goethe. Suicide de son fils Klaus Mann à Cannes.

1950 : Mort de son frère Heinrich Mann

1952 :Décoré par le gouvernement français de la Croix d'Officier de La Légion d'Honneur.

1955 : Mort à Zurich

 

Thomas Mann en 10 livres majeurs

1901 Les Buddenbrook

1903 Tonio Kröger

1910 Les Confessions du chevalier d'industrie, Felix Krull

1913 La Mort à Venise

1918 Considérations d'un apolitique

1921 Goethe et Tolstoï

1924 La Montagne magique

1947 Le Docteur Faustus

1951 L'Elu

1955 Essai sur Schiller
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Thomas Mann
Journal 1940-1955

Gallimard éd., 809 p.,245 F

"L'art ne constitue pas une puissance, il n'est qu'une consolation". Thomas Mann, L'Artiste et la société.


André Gide, admiratif, écrivait en 1937: " Thomas Mann est un des rares aujourd'hui que nous pouvons admirer sans réticence ; il n'y a pas de défaillance dans son œuvre, il n'y en a pas dans sa vie".
Ne serait-ce que pour avoir ouvertement dénoncé la barbarie nazie et son prophète "agitateur de bas étages ", Hitler, Thomas Mann mérite d'être salué. C'est vrai qu'on lui a souvent reproché son attentisme bourgeois et son individualisme foncier. C'est vrai qu'on l'a traité de conservateur, d'aristocrate. Dire le contraire, ce serait sans doute faire preuve d'hypocrisie. Mais on juge un écrivain à l'aune de ses modèles. Et c'est sous le patronage de Goethe, de Dostoïevski ou de Nietzsche bien sûr, que s'étire une œuvre mélodique aux intonations romantiques.

Après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, Thomas Mann va être brutalement arraché à la tranquillité de son cocon créateur. Sur les conseils de ses enfants Klaus et Erika, il s'exile pour la Suisse avant de traverser l'Atlantique pour se fixer aux Etats-Unis. Il sera, toute sa vie durant, un exilé à contrecœur.
Contrairement à son frère aîné Heinrich qui épousa fermement la cause républicaine, Thomas Mann semble, au début, se réfugier dans un apolitisme qui relève davantage de l'esthètisme créateur que du désintéressement pur. Aussi fut-il rageusement blâmé pour son inertie, pour son non-engagement en ces temps qu'on disait volontiers apocalyptiques. Le diable est à l'œuvre, murmure-t-on, et l'Allemagne tremble.

Thomas Mann va s'armer de son bâton de pèlerin, et s'accrocher à ce qui fait la grandeur de l'Allemagne, celle de Goethe et non celle de Goebbels, celle de Schumann, de Beethoven et non celle de Breker, le sculpteur attitré du IIIème Reich. Il s'accroche à la germanité qui est tout le contraire de cette culture de l'instinct et du ressentiment prônée par Hitler, cette idole qu'il croit alors de papier. Car ce que reproche l'écrivain au dictateur, c'est que "il n'appelle pas à l'intelligence du peuple, mais à ses sentiments".
Pour l'auteur du Buddenbrook, cette Allemagne enfiévrée est enfantée par les masses. C'est un monde païen, antichrétien, un monde dépourvu de Sacré qui érige pourtant de nouvelles idoles. On salue, on défile, on s'agenouille... et Thomas Mann gronde, s'épuise, bredouille... l'Allemagne est sourde, ses réquisitoires vains. A chaque fois que les drapeaux à croix gammée sont brandis, c'est la culture qui dépérit, qui s'effrite et qui part en lambeaux. L'esprit est avili, la liberté ignorée... la Peste brune répand son bacille. Les bottes des SS piétinent les testaments des Goethe et des Schiller, on brûle les livres dans un feu de joie hérétique, les écrivains sont mis à l'index... la liberté n'est plus ce flambeau sacré, elle n'éclaire plus la sombre Allemagne.
Je crois que Thomas Mann, dans son effort de lucidité, ne voulais pas, pour paraphraser C. Péguy, que l'Allemagne " fut constituée en état de péché ". Le voilà donc rangé, un peu contraint, dans le camp des démocrates convertis sur le tard, mais converti tout de même.
Le Journal de Thomas Mann est un véritable morceau de bravoure. C'est une cathédrale imposante, solidement charpentée dans laquelle résonnent des envolées lyriques, des gémissements, entrecoupés parfois de digressions mélancoliques.
Etrangement, Thomas Mann n'est et ne sera jamais le représentant d'aucune génération, il n'est le chantre d'aucune école, d'aucun mouvement, peut-être parce qu'il se voulait lui-même comme un écrivain de la fin.

Quelquefois, par éclairs, l'écrivain retiré en Californie nous rappelle le Paul Valéry de Regards sur le monde actuel, car lui aussi a vu que l'ennemi favorisait "les adorateurs de l'idole au détriment des créateurs (...) de richesse spirituelle", lui aussi remarque que l'Allemagne est en proie "à une crise de bestialité trop évidente". On détourne Nietzsche, Wagner, Goethe lui-même. On détourne le sens pour mieux entourlouper les esprits. On falsifie à outrance. Et la voix de Thomas Mann, comme un anathème, embraye celle de Paul Valéry : l'Esprit se meurt car "là où il n'y a pas liberté d'esprit, la culture s'étiole".

Le Journal nous introduit plus en avant dans l'intimité de l'écrivain, dans son monde douillet fait de convenances, de règles bourgeoises, d'hôtels plaisants. L'apparence a ses usages, et le lauréat du Prix Nobel 1929 est tatillon, pointilleux, agacé quand les choses ne sont pas telles qu'il les avait désirées. Il se confie même un peu plus, lui qui se croit "encore une fois happé par l'amour", hanté par la silhouette d'un jeune serveur inconnu... "Etre jeune, c'est être spontané, rester proche des sources de la vie", lit-on dans le Docteur Faustus. Thomas Mann vieillit, il le sait bien, et la mort approchant, il s'interroge sur la postérité de ses écrits. Au fur et à mesure qu'il avance en âge, on voit se dessiner sa résignation devant la vie. Et les mots reflètent son épuisement. Lui qui croyait avoir atteint des sommets avec le Faustus sent peser sur lui la désespérance de n'avoir plus rien a écrire d'aussi abouti.

Presque tenu au jour le jour, ce Journal a une tonalité qui rend Thomas Mann proche, familièrement proche et cependant le rejette dans cette haute sphère inaccessible des grands écrivains allemands aux côtés de Brecht, de Broch, de Musil ou de Döblin. Où l'on voit un Thomas Mann qui s'impose une sorte d'hygiène mentale, un exercice intellectuel quotidien, où l'on voit un Thomas Mann qui désespère de n'avoir jamais assez de temps pour lui. De là viennent probablement ses réticences à s'engager dans le combat politique. Courir de conférences en entretiens, et d'entretiens en émissions radiophoniques, c'est voir que le temps passe et qu'il n'y a jamais assez de temps. Et son oeuvre est sacrifiée, du moins mise en attente, pour les corvées quotidiennes.

Le Journal 1940-1955 est une espèce d'autobiographie en forme de vagabondage où l'on devine qu'au bout de la ligne menace de s'ouvrir l'abîme de la mort prochaine. Non pas que l'écrivain se dévoile entièrement, mais on le saisit tel qu'il est, tourmenté, à la limite de la névrose parfois, rêveur sans doute. Thomas Mann nous hypnotise par son écriture vertigineuse et saisissante, une écriture proustienne à la tonalité grave sur laquelle s'impriment les soubresauts de l'Histoire. Comme une sonate au piano de Beethoven, le Journal est un monologue musical, aux sonorités pleines. Un monologue en forme de requiem.

Anthony Dufraisse

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