|
André Gide, admiratif,
écrivait en 1937: " Thomas Mann est un des rares aujourd'hui
que nous pouvons admirer sans réticence ; il n'y a pas de défaillance
dans son œuvre, il n'y en a pas dans sa vie".
Ne serait-ce que pour avoir ouvertement dénoncé la barbarie
nazie et son prophète "agitateur de bas étages ", Hitler, Thomas
Mann mérite d'être salué. C'est vrai qu'on lui a souvent reproché
son attentisme bourgeois et son individualisme foncier. C'est
vrai qu'on l'a traité de conservateur, d'aristocrate.
Dire le contraire, ce serait sans doute faire preuve d'hypocrisie.
Mais on juge un écrivain à l'aune de ses modèles. Et c'est sous
le patronage de Goethe, de Dostoïevski ou de Nietzsche bien
sûr, que s'étire une œuvre mélodique aux intonations romantiques.
Après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, Thomas Mann va
être brutalement arraché à la tranquillité de son cocon
créateur. Sur les conseils de ses enfants Klaus et Erika, il
s'exile pour la Suisse avant de traverser l'Atlantique pour
se fixer aux Etats-Unis. Il sera, toute sa vie durant, un exilé
à contrecœur.
Contrairement à son frère aîné Heinrich qui épousa fermement
la cause républicaine, Thomas Mann semble, au début, se réfugier
dans un apolitisme qui relève davantage de l'esthètisme créateur
que du désintéressement pur. Aussi fut-il rageusement blâmé
pour son inertie, pour son non-engagement en ces temps qu'on
disait volontiers apocalyptiques. Le diable est à l'œuvre, murmure-t-on,
et l'Allemagne tremble.
Thomas Mann va s'armer de son bâton de pèlerin, et s'accrocher
à ce qui fait la grandeur de l'Allemagne, celle de Goethe et
non celle de Goebbels, celle de Schumann, de Beethoven et non
celle de Breker, le sculpteur attitré du IIIème Reich. Il s'accroche
à la germanité qui est tout le contraire de cette culture de
l'instinct et du ressentiment prônée par Hitler, cette idole
qu'il croit alors de papier. Car ce que reproche l'écrivain
au dictateur, c'est que "il n'appelle pas à l'intelligence du
peuple, mais à ses sentiments".
Pour l'auteur du Buddenbrook, cette Allemagne enfiévrée est
enfantée par les masses. C'est un monde païen, antichrétien,
un monde dépourvu de Sacré qui érige pourtant de nouvelles idoles.
On salue, on défile, on s'agenouille... et Thomas Mann gronde,
s'épuise, bredouille... l'Allemagne est sourde, ses réquisitoires
vains. A chaque fois que les drapeaux à croix gammée sont brandis,
c'est la culture qui dépérit, qui s'effrite et qui part en lambeaux.
L'esprit est avili, la liberté ignorée... la Peste brune répand
son bacille. Les bottes des SS piétinent les testaments des
Goethe et des Schiller, on brûle les livres dans un feu de joie
hérétique, les écrivains sont mis à l'index... la liberté n'est
plus ce flambeau sacré, elle n'éclaire plus la sombre Allemagne.
Je crois que Thomas Mann, dans son effort de lucidité, ne voulais
pas, pour paraphraser C. Péguy, que l'Allemagne " fut constituée
en état de péché ". Le voilà donc rangé, un peu contraint, dans
le camp des démocrates convertis sur le tard, mais converti
tout de même.
Le Journal de Thomas Mann est un véritable morceau de bravoure.
C'est une cathédrale imposante, solidement charpentée dans laquelle
résonnent des envolées lyriques, des gémissements, entrecoupés
parfois de digressions mélancoliques.
Etrangement, Thomas Mann n'est et ne sera jamais le représentant
d'aucune génération, il n'est le chantre d'aucune école, d'aucun
mouvement, peut-être parce qu'il se voulait lui-même comme un
écrivain de la fin.
Quelquefois, par éclairs, l'écrivain retiré en Californie nous
rappelle le Paul Valéry de Regards sur le monde actuel, car
lui aussi a vu que l'ennemi favorisait "les adorateurs de l'idole
au détriment des créateurs (...) de richesse spirituelle", lui
aussi remarque que l'Allemagne est en proie "à une crise de
bestialité trop évidente". On détourne Nietzsche, Wagner, Goethe
lui-même. On détourne le sens pour mieux entourlouper les esprits.
On falsifie à outrance. Et la voix de Thomas Mann, comme un
anathème, embraye celle de Paul Valéry : l'Esprit se meurt car
"là où il n'y a pas liberté d'esprit, la culture s'étiole".
Le Journal nous introduit plus en avant dans l'intimité de l'écrivain,
dans son monde douillet fait de convenances, de règles bourgeoises,
d'hôtels plaisants. L'apparence a ses usages, et le lauréat
du Prix Nobel 1929 est tatillon, pointilleux, agacé quand les
choses ne sont pas telles qu'il les avait désirées. Il se confie
même un peu plus, lui qui se croit "encore une fois happé par
l'amour", hanté par la silhouette d'un jeune serveur inconnu...
"Etre jeune, c'est être spontané, rester proche des sources
de la vie", lit-on dans le Docteur Faustus. Thomas Mann vieillit,
il le sait bien, et la mort approchant, il s'interroge sur la
postérité de ses écrits. Au fur et à mesure qu'il avance en
âge, on voit se dessiner sa résignation devant la vie. Et les
mots reflètent son épuisement. Lui qui croyait avoir atteint
des sommets avec le Faustus sent peser sur lui la désespérance
de n'avoir plus rien a écrire d'aussi abouti.
Presque tenu au jour le jour, ce Journal a une tonalité qui
rend Thomas Mann proche, familièrement proche et cependant le
rejette dans cette haute sphère inaccessible des grands écrivains
allemands aux côtés de Brecht, de Broch, de Musil ou de Döblin.
Où l'on voit un Thomas Mann qui s'impose une sorte d'hygiène
mentale, un exercice intellectuel quotidien, où l'on voit un
Thomas Mann qui désespère de n'avoir jamais assez de temps pour
lui. De là viennent probablement ses réticences à s'engager
dans le combat politique. Courir de conférences en entretiens,
et d'entretiens en émissions radiophoniques, c'est voir que
le temps passe et qu'il n'y a jamais assez de temps. Et son
oeuvre est sacrifiée, du moins mise en attente, pour les corvées
quotidiennes.
Le Journal 1940-1955 est une espèce d'autobiographie en forme
de vagabondage où l'on devine qu'au bout de la ligne menace
de s'ouvrir l'abîme de la mort prochaine. Non pas que l'écrivain
se dévoile entièrement, mais on le saisit tel qu'il est, tourmenté,
à la limite de la névrose parfois, rêveur sans doute. Thomas
Mann nous hypnotise par son écriture vertigineuse et saisissante,
une écriture proustienne à la tonalité grave sur laquelle s'impriment
les soubresauts de l'Histoire. Comme une sonate au piano de
Beethoven, le Journal est un monologue musical, aux sonorités
pleines. Un monologue en forme de requiem.
Anthony
Dufraisse
|