Si vous pensez que lécriture fantastique et la littérature britannique font deux,
révisez votre jugement. Ou ce qui en tient lieu, le jugement devenant une notion bien
dérisoire sous la plume de Will Self. Et on se découvre subitement aussi égaré que ses
personnages, qui abordent sans cesse les marges dune folie aussi comique
quinquiétante.
Ce nest pas du fantastique
traditionnel importé du Continent, qui va de Nodier à Hoffmann, en passant par
Maupassant ou Kafka, que provient lOvni Will Self, mais bien de la fameuse nouvelle
fiction anglaise, réputé sociale et réaliste, celle entre autres du Trainspotting
dIrvin Welsh. Une écriture fantastique ? Oui, dans la veine
hallucinatoire : La Théorie quantitative de la démence est le nouveau coup
de maître de Will Self, un recueil de nouvelles qui confirme la maîtrise (la volonté de
soi du pseudo ?) de lauteur déjà confirmé de Vice-versa et des Grands
Singes.
Indéniablement, le titre original
est alléchant. Mystérieux et délirant. Et il ne décevra pas. La vieille
rengaine du débordement de la folie dans la norme reprend ici un second souffle, à
proprement parler hallucinant. La folie de Will Self prend toute son ampleur en
sinscrivant dans la banalité du train-train britannique, comme dans la vie
parallèle des morts de Londres, qui fonctionne avec son propre annuaire, ses agents
immobiliers
Encore plus impressionnante est
linvasion de la folie dans le discours qui est précisément chargé de
léliminer, à savoir celui de la médecine et de la recherche scientifique.
Cest sans doute le motif commun à la majorité des six fragments qui constituent la
mosaïque hallucinée de la Théorie. Le délire sinsinue dans lunivers des
psychiatres, et plus particulièrement chez les antipsychiatres anglais des années 70,
qui, en vieillissant, tournent mal. Ceux qui, tels Ling ou le Ken Loach de Family Life,
luttaient contre la psychiatrie orthodoxe au nom de linanité de la notion de
maladie mentale, deviennent ici des personnages inquiétants et cyniques. A limage
du mystérieux Zack Busner, à la fois grand manipulateur paranoïaque et vedette de jeux
télévisés déprimants. Les antipsychiatres sont les plus fous, ceux qui théorisent
contre la folie sont les plus atteints. Alors, le titre séclaire : cette
Théorie vise à inclure le lecteur, à lintégrer dans la quantité des
consommateurs de la démence. Cest celui qui le dit - qui lit - qui y est.
Cest plus généralement le champ des
sciences humaines qui est prétexte à la farce comique et sidérante. Cest le
fameux Alkan (ah ! les vertus de lanagramme) qui se voit victime dun
complot des psychiatres communistes, ou cest encore, en anthropologie, la tribu
amazonienne des Ur-Bororos, qui se révèlent être des " gens profondément
chiants ", qui nont aucun intérêt et qui le savent. Dans la Théorie, la
colonisation de la folie sur les terres émergées de la raison est irrémédiable, comme
dans cette nouvelle qui commence par :
" Je remarquais, tout à fait
incidemment, que ses avant-bras, à cause de leur angle particulier, semblaient faire
partie des commandes du véhicule comme des indicateurs du niveau saillant du
tableau de bord. "
Au total, limagination et le style de
Will Self sont enthousiasmants : qui, dans la littérature française actuelle, peut
se targuer dune telle puissance, dune telle force dévocation ?
Will Self, cest le cachet qui ne soigne pas, mais qui rend fou, fou et hilare,
hilare parce que fou.
G.H. |