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Terrasse à Rome
Pascal Quignard
[Gallimard] |
Pascal Quignard ne s'en cache pas : il a renoncé à toutes ses "responsabilités
éditoriales" pour se consacrer à l'écriture. Longtemps cacique respecté dans le
saint des saints de la rive gauche (entendez : le temple Gallimard), il a décidé un beau
jour de troquer son bel habit de citadin pour la défroque pastorale. Il y fallait certes
un certain culot. Il paraît d'ailleurs qu'un accès de dépression ne pesa pas pour peu
sur la balance du parti à prendre. Se mettre en congé de comités, de jurys, d'augustes
accointances et autres financiers de la claque organisée en empires de presse, c'était
en même temps renoncer aux chères prébendes tellement convoitées par beaucoup de
candidats écrivains, comme nous le chantait Balzac. Il y avait là un challenge d'autant
plus difficile à relever qu'il s'agissait de revenir en somme à la littérature. Non
qu'on l'eût jamais quittée réellement, d'ailleurs. Mais enfin, ce n'est quand même pas
coton de comprendre que servir un éditeur, fût-il l'héritier du regretté Gaston, ne
signifie pas forcément servir la littérature, hein ! Alors voilà, foin de l'adultère
et de son train d'hypocrisies ! Notre Quignard a décidé de ne sacrifier désormais
qu'aux seuls trips d'une liaison jusqu'alors trop négligée sans doute : son uvre !
Dans la foulée, il a même quitté l'air de Paris pour aller se terrer au fin fond du
terroir. C'est que les guides touristiques l'attestent : les vapeurs de l'humus y dameront
toujours le pion aux fragrances motorisées que nous autres, pauvres parisiens, ne cessons
de renifler de l'aube au crépuscule par la faute d'un ministre renégat. Pour un peu, il
nous l'aurait joué Tournier, vous savez ? Il aurait investi un presbytère menaçant
ruine sur le flanc d'une colline riante et les paparazzis de la Kapitale seraient
aussitôt venus faire le pied de grue sous la marquise. Occupés d'un seul rêve, un peu
farce, convenons-en : le fixer sur la pellicule avec son bonnet de mérinos et sa smala de
matous pacifiquement déployés parmi les ors d'une bibliothèque canonique. Mais rien de
tel ici, évidemment : un simple manoir peut toujours faire l'affaire s'il niche à la
croisée des TGV, à la rigueur une méchante gentilhommière suffira à la métaphore du
retour de l'enfant prodigue. Quant aux journalistes, qu'ils cherchent bien. Le relaps,
comme lui-même l'écrirait, a résolu de garder secrète son adresse et son téléphone,
ma foi, est sur liste rouge. Il n'empêche qu'avec le dernier opus annoncé par une presse
unanime ou peu s'en faut dans la louange, et forts de tout un brouet sur le ressourcement
posé par un créateur comme condition sine qua non de sa spécialité, nous croyions
devoir penser à notre tour que quelques-uns des meilleurs éléments avaient été
réunis, et donc nous attendions quelque chose. Pas nécessairement dans le genre
chef-d'uvre, remarquez : tout le monde n'est pas génial, et, en ce qui concerne
Pascal Quignard, ses quelques précédents romans nous en avaient déjà assez convaincus.
Mais quoi ! On se disait que l'ivresse de la solitude peut malgré tout engendrer des
romans nouveaux, intéressants, qui sait, preuve que même un talent passable peut gagner
à la fréquentation des charmes propres à la clandestinité des grands fauves. On s'est
trompé. N'en déplaise à tous les laudateurs, soyez mis en garde : si les belles
intentions de l'auteur restent évidentes, la qualité du résultat n'est encore une fois
qu'à la mesure de la déception qu'on en retire, comme c'était déjà le cas de Tous
les matins du monde. Pourtant l'écriture est là, d'un extrême dépouillement,
magnifique dans une forme qui confine souvent à la poésie. Il est vrai que Quignard
entend écrire selon la manière dont son graveur grave : mezzotinto, gris, blanc,
noir. C'est que, signale-t-il, les graveurs sont graves. On a compris que le
graveur en question est le héros de Terrasse à Rome, "Un graveur d'eaux
fortes qui cisela de Bruges à Rome sa manière noire et son chagrin d'amour."
Tel est le sujet, en passant. On se demande alors ce qui ne fonctionne pas dans ce petit
ouvrage chantourné et tout en exquise dentelle. L'absence de laisser-aller, peut-être ?
La raideur des règles que semble s'imposer l'auteur pour parvenir à rendre l'atmosphère
et les us d'une époque ancienne : le XVIIème ? Oui, tout cela à la fois, sans doute. Un
certain défaut d'innocence, si l'on veut aussi : on sait bien que les romans les plus
passionnants sont ceux qui échappent à leurs auteurs. Or pas un instant, ici,
l'intrigue, quasi inexistante, et ses personnages, décrits à coups de traits si
sommaires qu'ils tiennent davantage de la caricature que de la créature du bon dieu,
n'échappent à l'intelligence érudite et trop sérieuse de Pascal Quignard. C'est aussi
bête que cela : on n'y croit pas. On n'y croit pas parce qu'on y cherche un frémissement
de vie et d'émotion qui ne se produit jamais, hélas. On se dit qu'en définitive tant de
"beauté" est aussi vaine que peut l'être un artifice trop voulu pour être
honnête, s'il en est qui le soit.
Didier Hénique |

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Une
terrasse à Rome, 168 pages 94 FF |
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