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On remarque
avec plaisir que la critique, pour une fois, suit le grand public dans l'accueil
chaleureux qu'il réserve chaque année au nouveau roman d'Amélie Nothomb.
Avec le
dernier-né, Stupeur et tremblements, nous sommes à la compagnie tokyoïte
Yumimoto. La couverture du livre indique qu'il
s'agit d'un roman mais il n'est pas permis de douter que les faits qui y sont consignés
soient généralement véridiques, à l'exclusion des noms et des lieux peut-être, par
coquetterie. Amélie Nothomb y relate un stage qu'elle fit au Japon au début des années
90.
Aucun des familiers de
cette oeuvre ne s'étonnera des monstruosités de l'expérience. Une illustration de
l'enfer absolu. Jusqu'à maintenant, Amélie Nothomb travaillait dans l'imaginaire. On
pouvait à la rigueur chicaner sur son goût marqué pour l'anormal, le difforme, le
trouver excessif et complaisant, douter de l'authenticité de sa passion exclusive pour
d'infames rebuts humains torturés par la méchanceté ou atteints de maux rarissimes et
incurables. On se gardera bien, avec cette dernière oeuvre, de mettre en doute la
sincérité du portrait qui nous y est brossé du Japon moderne et de son peuple. C'est
bien connu : un témoignage humain vaut toujours mieux que n'importe quelle savante étude
sociologique.
Dans ces pages, rien ne nous est épargné
: l'entreprise comme microcosme mortifère d'un pays désigné longtemps dans le monde
entier comme un archétype d'intelligence, de progrès, de courage. Nothomb nous livre sa
version de la petite boutique des horreurs : le sort de la Nipponne et celui du Nippon,
guère mieux loti que sa compagne. On est toujours surpris d'entendre affirmer que le
Japon est le pays au monde où les taux de suicides sont les plus élevés. Il nous est
dit ici que le seul étonnement qu'on pourrait avoir, en définitive, c'est qu'on ne s'y
suicide pas davantage.
Comment, interpelé par le propos de la
narratrice, le lecteur s'étonnerait-il de la lente déchéance qu'elle connaîtra
elle-même au fil des missions auxquelles elle se retrouvera successivement désignée
dans la fameuse compagnie ? A croire que seul le contraire de ce qui s'accomplit peu à
peu sous nos yeux, succession inexorable d'insultes et d'humiliations dont la jeune
Occidentale est un prétexte de choix, serait stupéfiant, invraisemblable. Quant aux
bourreaux, comment s'étonneraient-ils, au petit matin, que leur victime se soit endormie
durant la nuit sous le contenu d'une poubelle renversée ? Telles sont les conclusions
qu'Amélie Nothomb tirera d'un épisode parmi d'autres :
"Singulièrement, il y a une
logique à cela : les systèmes les plus autoritaires suscitent, dans les nations où ils
sont d'application, les cas les plus hallucinants de déviance - et, par ce fait même,
une relative tolérance à l'égard des bizarreries humaines les plus sidérantes. On ne
sait ce qu'est un excentrique si l'on n'a pas rencontré un excentrique nippon. J'avais
dormi sous les ordures ? On en avait vu d'autres. Le Japon est un pays qui sait ce que
craquer veut dire."
N'allez cependant pas croire que le ton de Stupeur
et tremblements soit à la tristesse ou le masque de la stagiaire figé par la
morgue. Pas du tout : vous vous tromperiez. Peu de livres d'horreurs suscitent à ce point
l'hilarité.
Didier Hénique
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