Pour ne pas s'inspirer directement de la tradition littéraire yiddish fondée au début
du siècle passé par ceux qu'on appelle "les trois patriarches" : Mendele
Mokher Sforim (1836-1917) , Cholem Aleikem (1859-1916) et Itzhok Leibuch Peretz
(1852-1915), les contes et nouvelles de Cyrille Fleischman (né à Paris en 1941) n'en
apparaissent pas moins au lecteur français comme autant d'échos tardifs d'une culture
aujourd'hui disparue avec son dernier représentant, le prix Nobel Isaac B. Singer. Ce qui
ne manque pas de nous réjouir. La démarche de Fleischman s'impose comme
particulièrement originale. Il s'agit moins pour lui de puiser dans un vivier légendaire
et mythique les anecdotes qu'il s'attache à nous rapporter qu'à renouveler un genre
qu'on croyait à tort oublié, faute d'héritiers survivants, en l'adaptant à des
contraintes narratives, historiques et géographiques propres à notre époque. C'était
là un pari difficile à tenir quand on sait que la littérature de langue yiddish,
surtout à partir d'Aleikem (et son "Menahem-Mendl le rêveur") renvoyait
exclusivement à une période dont elle représentait une vigoureuse et paradoxale
réaction sur fond de dérision et de rire (le début du siècle fertile en
bouleversements politiques et sociaux : le développement des mouvements socialistes et
sionistes, la révolution de 1905, son échec et la réaction qui s'ensuivit, la vague de
pogroms et le courant d'émigration). Cyrille Fleischmann relève aujourd'hui le défi
avec une fortune égale à celle de ses oeuvres précédentes : je pense notamment à la
série de ses fameux "Rendez-vous au métro Saint-Paul, "Nouveaux Rendez-vous au
métro Saint-Paul" et "Derniers Rendez-vous au métro Saint-Paul" (tous
parus au Dilettante respectivement en 1992, 1994 et 1995).
Pas question ici de ces
bourgades et de ces lieux rendus inoubliables par les aînés, ces vieux convois de wagons
(des "traîne-savates") surpeuplés de voyageurs incapables de garder longtemps
pour eux les innombrables secrets de leurs pauvres vies vouées à l'errance, de ces
figures chimériques parties pour faire fortune ailleurs : avec Fleischman, rien que de
bons petits Juifs parisiens presque comme il faut et dont certains, quand l'histoire
commence, sont même déjà morts et enterrés, ce qui ne les empêche pas de
réintervenir en plastronnant devant vous comme si la mort n'était qu'une affaire de
vivants ("Un envoi de poète" ou "Le petit bureau d'à côté"). Nous
voici plongés dans un univers de revenants, de disparus jamais partis au fond, un
quinquagénaire philosophe et célibataire (exégète pourtant des meilleurs Spinoza,
Comte ou Wittgenstein !) aux prises avec sa vieille tante insomniaque jadis flouée par
l'amour et qui ne s'est pas habituée autrement aux avanies de l'existence qu'en prêtant
à son neveu toutes sortes de turpitudes ("Lundi chez tante Regina"), un danseur
comme celui de ce "Slow des années 50" parrainant tant bien que mal un bal de
la vérité aux vestiaires mal placés, introduits ailleurs dans l'intimité d'un
écrivain obscur, sur le dernier versant de l'âge, que prend soudain l'envie, à
l'occasion d'une rage de dent, de tenir chaque jour le journal d'une vie dont il ne
resterait rien sans cela. Voilà, évoquées en peu de mots, quelques-unes des meilleures
nouvelles rassemblées dans ce volume que je vous laisse le soin de découvrir et d'aimer
vous-mêmes. Laissez-vous entraîner par Cyrille Fleischman : je vous jure que vous ne
regretterez pas le voyage.
Sans doute les petits riens de
la vie sont restés le terrain d'élection des vrais conteurs : Sforim, Aleikhem et Peretz
en étaient qui avaient choisi de dévider ainsi le fil d'argent d'une histoire propre à
un peuple condamné à périr sous la haine des bourreaux. En vain on cherchera donc ici
la trace de la tragédie promise en filigrane par les maîtres d'autrefois -et l'on sait
comme l'histoire du XXème siècle devait donner raison à la sinistre promesse ! C'est un
monde à peu près en paix avec ses fantômes qui nous est donné à voir, désormais,
pour notre plus grand bonheur. Un monde d'aujourd'hui avec ses personnages actuels (et
dont l'actualité tient à l'universalité de tous les hommes) et irrésistiblement
drôles, mais un monde qui ne parvient cependant pas à me faire oublier celui auquel il
succède.
Heureusement. Car ce nouveau
livre de Fleischman, à sa façon, est aussi un devoir de mémoire. Un devoir d'amour.
Didier Hénique |