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Premier roman dun jeune auteur prometteur, Sauvageons est une uvre qui étonne par la maturité de son propos et la force de son style, à la fois cynique, drôle et
respectueux. Comme Benjamin Berton est en plus un collaborateur régulier de Fluctuat, qui émarge dans lours sous le troublant pseudo de Myosotis, nous avons
évidemment eu envie de mettre le paquet, critique élogieuse, interview fleuve et autres procédés de starification bien connus des démocraties socialistes.
Heureusement, Benjamin vient de recevoir le Goncourt du premier roman, preuve quil na déjà plus besoin de ses amis pour faire reconnaître son talent.
Cest
lhistoire dune bande dadolescents que le hasard a fait naître
et grandir dans le Nord, du côté de Valenciennes. A lâge où
tout se décide, les uns et les autres vivent, sans toujours sen
rendre compte, ce qui déterminera leur avenir et leur existence.
Entre un quotidien glauque et des espérances que ces jeunes ont
appris à construire à leur mesure, Benjamin Berton met en scène une
histoire et une communauté quil vaut mieux avoir en roman quen
héritage.
Le
collège, le foot, les bars, les virées dans les friches
industrielles et les champs, les pensées sexuelles omniprésentes,
des endroits où les sens sont les plus excités (la piscine) à ceux
où la quête sexuelle doit se travestir de préoccupations sociales
et ludiques (le Bal populaire). Benjamin Berton est un redoutable
observateur, traquant les détails qui font les folklores et resituant
les comportements les plus anodins dans les schémas mentaux de notre
époque. Les jeux sociaux, nos comportements sur-déterminés,
parfaitement codifiés, facilement interprétables et prévisibles
pour qui sen donne la peine. Quand une baston survient au café, il
note que « les autres consommateurs sétaient vite écartés
pour laisser à la rixe la place de se développer ». Quand deux
mecs et une nana se retrouvent chez elle pour mater une cassette vidéo,
il remarque que « pendant les scènes de sexe, personne
nosait parler et les trois jeunes déglutissaient dembarras ».
Benjamin Berton ne nous épargne rien, et surtout pas les détails qui
tuent : comment les ados soignent leur apparence à la piscine,
les seins mous et flasques qui rendent si tristes les fins de coït,
la cruauté des ados qui semmerdent. Il trimballe son nihilisme en
esthète, jouant tantôt les matérialistes cyniques, tantôt les poètes
inconséquents.
« Son
père, rigide quil était sur la dogmatique, aurait probablement
conchié et laccord et le rachat par le Grand Capital des milliers
de gars qui mendiaient une situation dans le département. Mémé était
fasciné par les défilés et les manifestations. Il aimait les grands
déplacements de masse, les slogans que les ouvriers reprenaient en chur
et qui faisaient preuve dune mauvaise foi à toute épreuve. Il
aimait lodeur des foules, la manière quelles avaient de se déplacer,
comme de petites armées, avec des camions de saucisses et de bières
pour les soutenir, placides mais en même temps sur le qui-vive, prêtes
à faire front ou à se débiner si des ennemis les attaquaient. (
)
La démocratie avait troqué les explosions de violence contre la
liberté dexpression. Les défilés étaient des instants dune
grande cruauté où de pauvres bougres croyaient prendre leur destin
en main quand ils donnaient une représentation aussi sérieuse et
convaincante quun carnaval. Mémé, à lui seul, aurait voulu
revenir sur ce marché de dupes. »
Cest
un monde où tout est compétition, vu par des héros plusieurs fois
loosers, parce quils sont jeunes, pauvres, plantés au fin fond
dune région désolée. Ils ne font pas encore vraiment partie du
jeu et rêvent dailleurs de jouer au foot « dans léquipe
première ». Le sport, la drague du samedi soir, les entretiens
dembauche, lécole et les assistantes sociales : sommés
dêtre performants dans tous les compartiments du jeu social, les héros
de Sauvageons évoluent dans un univers où il ne se passe rien, et où
pourtant ils doivent évoluer rapidement pour sadapter à un
environnement qui ne les acceptera et ne les rendra heureux quà
certaines conditions, draconiennes. Sur ce thème la lutte
individuelle dans un monde violent quoique que policé et pépère en
apparence, Benjamin Berton construit des itinéraires et des réflexions
qui rappellent ceux de Houellebecq, lespoir et la joie en plus.
Dans le roman, tout sentremêle toujours, les petits gestes
quotidiens dados et linscription de ce théâtre dans la réalité
politique et social contemporaines.
« Limplantation
de lusine Toyota à Valenciennes avait eu un retentissement
national. Mémé avait suivi laffaire de près comme si, à son âge,
il avait pu être concerné par quoi que ce soit. Mémé navait même
pas de destin dans sa propre maison alors quand les politiciens lui en
inventaient un sur la scène internationale, il se laissait séduire.
Les voitures Toyota avaient une certain classe avec leurs formes piratées
sur les grandes italiennes et leur châssis très bas. A larrêt de
bus, il y avait un nombre de gens impressionnant qui discutaient. Mémé
et Kamel retrouvèrent trois filles de leur classe qui allaient faire
les boutiques. Vous allez acheter quoi ? Des petites culottes.
Gurude était sans cesse à allumer. Cétait la plus jolie poitrine
de la classe, autant dire inabordable pour Mémé et lArabe. Les
deux autres lui servaient de faire-valoir. La grosse sappelait
Mathilde et celle couverte dacné vulgaire Cassandre. Elles avaient
de fort jolis prénoms pour des boudins. »
Benjamin
Berton nest pas du genre à monter en épingle sa démarche littéraire.
Conscient de la portée quil faut donner aux choses, il dit, dans
les notes qui concluent le roman : « en ce qui concerne les
poissons, il faut remettre certaines choses en place. Je ne voudrais
pas quon pense que cest un roman dobédience écologiste et
que, comme dans dautres réussites littéraires, certains
croient que la société animale qui y est évoquée fait figure de
paradis politique ou dallégorie de quoi que ce soit. Mémé a beau
prendre les poissons en amitié, il ne leur témoigne quun respect
de prédateur. »
Tristesse
des morts, des séparations vite oubliés. Non seulement on ne fait
rien de nos vies, mais en plus tout le monde sen fout, et personne
ne sen souvient. Les vedettes locales, comme Daniel, disparaissent
vite des mémoires lorsquils meurent. Ils nétaient pas si
important que cela pour leurs amis, finalement, ni pour le
fonctionnement de la communauté. Dirigeant du club de foot local,
Daniel était supporter du RC Lens, poivrot invétéré et raciste
comme tous les beaufs aigris. Dans mon bled à moi, en Seine-et-Marne,
il sappelait Lulu et soutenait le PSG. Partout, ces types ne
peuvent compter que sur eux-mêmes pour entretenir lillusion de
leur importance. Lauteur montre aussi des adolescents qui se
fichent de voir leur mère, veuve, se mettre en ménage avec un homme.
Un père rejeter fantastiquement sa fille lorsque, blessée, elle révèle
un corps et une existence qui le dégoûtent.
« Yves
Rigoletto accompagna sa fille et assista à lablation du reste de
son il droit. Pour la première fois depuis des années, il la vit
nue. Grosse, nue, et maintenant aspirée entière par cet horrible
trou encroûté de noir et de vide au milieu du visage, il considéra
que sa fille nexistait plus. Il balaya le corps quil avait
expulsé de sa queue et ce quil était devenu. »
Lauteur
sait tracer, en quelques paragraphes épars, les destins terribles
et terriblement communs des filles et des mecs qui finissent par
se retrouver enfermés dans leur malheur, ou dans une petite vie de
merde. Ils nous les montrent, attablés à un repas de mariage. Il
suit, en entomologiste consciencieux, lévolution dune nana qui
se perd. Dominique est plutôt jolie, pourtant. Un peu ronde mais
excitante. Plutôt bien née, elle profite de son adolescence
bourgeoise mais sombre, sans sen rendre compte, dans le destin que
sa part maudite renfermait. La partie de tennis décrite par le
narrateur est un modèle de réalisme social et de cruauté
immanente.
« Les
pressions familiales et lentourage damis issus des rangs de la
bourgeoisie locale étaient tels cependant quelle devait faire
illusion sur ses capacités à défendre chèrement sa peau et ne
tomber quavec les honneurs. Se dégonfler eût constitué un
camouflet pour toute lintelligentsia de la communauté et démontré
puisque le tennis était une « métaphore de la vie »
comme disait Patrice Hagelauer quelle nétait pas adaptée
au monde moderne et à ses luttes intestines. »
KZ
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