| Je remontais la
rue Lamarck la tête embuée par des traces de phrases, des bribes de sang. Comme un vide
à la place du cou. L'ascension est rude avec ses paysages amorphes d'agences
immobilières et d'épiceries concurrentes. Les gens qui descendent semblent plus légers,
c'est normal, même s'ils piquent droit vers le cimetière. Encore des gens croisés. Et
encore. Sans rien connaître d'eux ils ont un air familier. Je leur semble étranger,
être narcissique et sans cou, peinant à monter la rue Lamarck. Comme ce livre, Les Petites Surs de Sang,
dont je ne sais rien et qui a éclaboussé ma conscience. Je ne connais pas Jean-Yves
Cendrey, cet écrivain-bourreau à la langue brûlante. Je ne vois que ce que je lis, un
carnage familier auquel je préfère rester étranger.
Ce que nous raconte Les Petites
Surs de Sang, c'est le viol permanent et banalisé de la vie dans un achélem
pourri de Caen. Noël a frappé sa mère, qui l'a "retiré", le laissant à ses
mouches. Il faut dire que tout ça avait mal commencé :
"De ma naissance, ma mère retiendra
deux choses. La première était que son col avait mis trois jours à s'ouvrir, et la
deuxième, qu'elle avait fait se poiler la sage femme en me traitant de petit salaud.
(
) Parce que faut les entendre aujourd'hui les ménagères, aux caisses du Shopi,
débiter leurs tripes, peindre leurs règles, leurs pertes blanches, se raconter jusqu'à
l'os. Dans les chariots de leur mères, comme moi autrefois dans les jupes de la mienne,
les niards ramassent en pleine tronche des grossesses extra-utérines cent fois
réchauffées, des avortons par barquettes de six, des placentas oubliés au fond
d'utérus en charpie, des trompes surinfectées et des hémorragies bibliques. Dans ma
jeunesse, seule ma mère osait prendre son pied à ça. Après quelques années de ce
régime entrailles, je me prenais pour un miraculé, fils d'une miraculée et d'un moitié
mort. Parce que mon père, ça lui a pas porté bonheur de se tirer avec l'ex du dernier
chéri à la meilleure copine de sa femme : j'avais encore de la ficelle au nombril quand
il a eu le sale honneur de devenir le plus jeune hémiplégique de Caen".
A la mort de sa mère, Noël, trente-neuf
ans, récupère l'appartement qui l'a vu grandir. Il retrouve ses potes, tombe amoureux de
la fille de sa voisine, parle philo avec le vieux Youpi, et part en vrille à la poursuite
de la comète Hale-Bopp dans un fracas apocalyptique. L'action s'accélère au fil des
pages, la violence est poussée jusqu'au grotesque, jusqu'à la nausée, sans qu'il y
n'ait véritablement d'intrigue. De quoi donner du grain à casser aux pourfendeurs de la
"violence gratuite". Les événements se pressent aveuglément, incarnés par
des personnages sans discernement, sans scrupules. Comme si tout était là, dans cet
attachement fatal et douloureux au passé :
"Derrière ma vitre, face au panorama
d'autrefois, autrefois la crotte et les coups, voilà que je les comprenais ! J'étais
content de revoir ça, ce méchant bleu rafraîchi, le cadre de mes quatre cent coups. Si
longtemps je l'avais subi, moi qui rêvais vaches et bocage, désert, océan, Sénégal.
Si longtemps il m'était sorti par les yeux, et j'y revenais pour découvrir qu'aucun
autre jamais ne me tiendrait comme lui. C'était un sentiment infect. Il m'humiliait. Il
m'était doux".
Cendrey nomme l'épouvante sans nom. Avec
un style ciselé, d'une incroyable maîtrise, d'où s'échappent l'horreur et le rire. Les
Petites Surs de Sang est un roman d'une telle barbarie que le conseiller devient
presque sadique. Un roman d'une incroyable fulgurance qui laisse le lecteur sans répit,
qui le laisse à ses propres mouches.
Je ne sais rien d'autre de ce livre. On dit
que c'est le sixième roman de l'auteur. Je vais vérifier.
alex.b |