"La batterie à plat : plus de jus", c'est
par une de ces métaphores cocasses que Clément Rosset illustre l'épuisement
caractéristique de la dépression, de son effondrement physique et psychique. Route
de nuit, et voilà le lecteur happé, comme dans le premier plan de Lost Highway
de David Lynch, par la route lancinante -peuplée des rêves et des angoisses du
philosophe.
Point de confession, ni de pathos, Rosset ne sort de sa "tendance habituelle à la
réserve qu'en raison de l'intérêt documentaire ou scientifique" de l'expérience.
Le caractère clinique du compte rendu renforce même le sentiment d'étrangeté de ces
séquences oniriques, où le rêveur éprouve, en permanence, le sentiment d'être à la
fois étranger et réfractaire à tout ce qui défile devant ses yeux.
De fait, on reste toujours au
niveau des effets de la dépression, et la cause profonde (une déception amoureuse,
peut-être ?) est comme escamotée : "Cet état dépressif est lui-même consécutif
à un vif changement dont je tairai la nature, n'ayant rien à en dire qui ne soit banal
et insipide." La dépression est abordée sous l'angle chimique (prise de somnifères
et d'anxiolytiques), jamais analytique.
Et c'est sans doute Loin
de moi, essai sur le sentiment d'identité qui donne la clé du problème. Réfutant
l'hypothétique substrat qui serait l'identité personnelle, Rosset à la suite de Hume,
pose comme principe que notre identité sociale est notre seule identité réelle. Dès
lors cette impossibilité d'une perception du moi, comme il peut y avoir d'un objet, ruine
toute interprétation de sa propre dépression:
"Qui croit bien se
connaître s'ignore plus que jamais, n'ayant aucun sentiment consistant de lui-même à se
mettre sous la dent...".
Cette identité personnelle,
tenue ordinairement pour première, Rosset nous démontre qu'elle n'est jamais tangible,
ni attingible. Et alors, faut-il pour autant se morfondre ?
Il est vrai que les hommes et les philosophes supportent difficilement les choses telles
qu'elles sont : ils ont besoin de miroir, de double, d'identité d'emprunt. Contre cette
philosophie qui éloigne, transforme et nie le réel, Rosset soutient ici le principe de
réalité suffisante, selon lequel seule l'identité sociale importe, refusant ainsi
l'illusion de l'unité d'un moi personnel.
Passant avec allégresse de
Hergé, Hitchcock,à Spinoza ou Lacan, Rosset développe une argumentation rigoureuse,
sans jamais être pesant ; philosophie rime ici avec humour. Au terme de son enquête qui
le conduit à s'interroger "sur la nature de l'irrésistible et déraisonnable
aveuglement qui le porte à vivre.", l'auteur, défenseur d'une vision tragique du
monde, délivre son son seul vrai remède : l'administration de la vérité, une potion
parfois amère à avaler.
B. Bardin |