Un petit livre poignant, sincère, viscéral, qui élève la délation au
niveau dun art noble, subversif et singulièrement libérateur. Car plutôt que de
cultiver le scandale littéraire et politique sous les paravents de la fiction, ou de
descendre dans larène médiatique pour un énième tour de piste, Denis Robert, ni
revanchard, ni fanfaron, exprime une colère authentique en usant de la seule arme qui
soit : le témoignage par voie de littérature, en usant et abusant des mots. Quil
sagisse de littérature ou de lIdée, brillamment défendue, de littérature
importe peu : voici bientôt venu le temps où les écrivains, et peut-être les
journalistes, feront la révolution...
Lorange glacé de la
couverture est rédibitoire. Les gros caractères de la mise en page, comme si
léditeur destinait le livre à une niche dattardés analphabètes qui
resterait encore à créer, sont rédibitoires. Alors on imagine ingénuement : peut-être
faut-il un corps 16 pour porter le message de la révolution aux lecteurs (dont peut-être
nous sommes) que le corps 10 des éditions de Marx effraient ? Avant même
davoir lu le texte, et quelquen soit la teneur, on sent en tout cas que nous
sommes pris par delà lui dans un débat foncièrement partisan, essentiellement
idéologique. Il faut donc choisir, avant même davoir commencé la lecture.
Sommes-nous de mauvaise foi ? Sommes-nous plus simplement naïfs quant à l'attitude
à adopter en matière de révolution (On s'était plutôt désintéressé de la
question, ces derniers temps) ? Il en était cependant ainsi jusquà
linvitation en fin douvrage à se connecter au site lesarenes.fr :
" vous trouverez, en cliquant sur licône révolte.com, des informations
sur le livre, un forum de discussion, ainsi quune sélection ouverte
dassociations, de sites et darticles de la presse alternative en
France. " De qui se fout-on ? Cependant, rassurez-vous, il s'est trouvé
que justement, de site pour faire la révolution en direct sur internet, il n'y en avait
pas.
Il fallait donc passer outre.
Evidémment. Il faut passer outre laffichage, passé outre les clichés du formatage
(ah ce titre!) et enjamber surtout la barrière des attachées de presse pétasses
(cliché terriblement vrai et terriblement éculé) et la tapette déditeur qui nous
accueille à lentrée du bouquin. " Alors quest-ce qui ne va pas
jai été méchant ? Pourquoi tu ne mappelles plus ? Pourquoi ?
Tu travailles avec un autre que moi ? Tu ne maimes plus ? Jai pas
été correct avec toi? Je me suis toujours battu pour toi." Lhystérie qui
nous fait débouler de prime abord dans la tourmente de ce salon du livre de fiction, et
au coeur de la relation trépidante de lauteur et de son éditeur, laisse en effet
le sentiment dun léger malaise. On relève en outre, si la chose a quelque
intérêt, deux pointes adressées lune à Angot, lautre à Dustan, dont il
est par ailleurs très commode de retrouver ici les pastiches. Il faut donc passer outre.
Et entrer enfin dans le vif du sujet. La litanie de ces phrases énervées, dont la
ponctuation a été laissée au vestiaire, livre des perles. Lentement, à force de
labeur, à force de patience, le thème se dégage. " Le problème ce nest
jamais la littérature le problème cest le commerce des livres. Je me dis
quon peut tout faire dans le commerce des livres même de la merde du moment que
cest publié du moment que des journalistes en parlent. Cest le bouleau de
léditeur et de son attachée de presse. Il suffit queux y
croient ".
Comment mettre à jour en
littérature limpalpable réalité de lidéologie libérale? Comment exprimer
de front en littérature la prédominance de léconomie et du financier sur nos
existences ordinaires, quelles soient conjointement ou tour à tour culturelle,
amoureuse, sociale et politique? Mais aussi : dans un état de révolte contre
labrutissement et la compromission (presque) généralisée, où trouver la mesure
entre délation et accusation ? Comment trouver le ton juste? Comment, également, en fin
ultime, faire réagir activement le lecteur ? Telles pourraient être quelques unes
des questions qui sous-tendent ce livre, qui se veut avant tout une critique passionnée
et militante du monde du " commerce du livre " quest
lédition et de lunivers de la " société du
consentement ". Linénarrable intelligence de Denis Robert est
d avoir clairement désigné ses " ennemis " - et fait
notable, connus, longtemps fréquentés dans le champ même de lédition et de la
presse, et dénoncés ici dans une vérité criante, jusquà les nommer et les
sommer de répondre (pour la forme bien sûr : nulle réponse nest attendue de M.
Lagardère par exemple) -, mais tout cela en étant, là est tout lintérêt,
dune part capable de répondre de ces accusations devant des tribunaux et en se
situant de lautre dans le domaine strict de la littérature. Cest au nom en
effet de la littérature et de lécriture que sont pris à parti et les marchands et
les marchés du livre. Cest au nom de lindividu et de ses droits les plus
stricts que sont encore pris à parti les détenteurs du pouvoir capitalistique. Dans les
deux cas, quelques soient les accusations, nous sommes face à une singularité et à une
intégrité sans contradiction possible : là apparaît la légitimité, dans la parole de
lindividu face aux discours des groupes, dans laffirmation de la primauté de
lhumain sur le média, et par dessus tout, dans laffirmation de la suprématie
de la littérature sur le " médiatiquement intelligible ".
Il est pourtant encore
plusieurs façons d'envisager ce petit livre. Par exemple, pour faire littéraire, comment
intégrer la crudité désarmante, l " obscènité " des
noms de groupe et de PDG dans la fiction, dans le domaine " sacré "
de la littérature ? La marque et le nom propre peuvent-ils être objet de fiction,
de langage littéraire? On se souvient par exemple très bien dun Bret Easton
Ellis et de sa ritournelle glacée des Armani et American Express, déjà dans American
psycho mais à laquelle fait à présent suite son dernier opus. Il se pourrait donc
que Denis Robert ait trouvé à son tour une réponse pleine de possibilités
insoupçonnées à ces dilemmes. " dans la rue où il y a plein de boutiques de
luxe et où les propriétaires des boutiques de luxe surtout de luxe féminin mettent des
livres en vitrine pour faire bien érudit et à la mode. Il en va des fringues en
général comme des livres en particulier. Sartre Gaultier Pennac MacQueen Selby Cerruti
Buzzati (...). Ou encore " Cette soupe quotidienne cette bouillie de
verbes et de non-dits. Ce que cachent ces discours apparemment changeants que nous livrent
les littérateurs au service de Coca-Cola Chrystler Microsoft Nesté Vivendi Suez Elf
Total(...) " Il est un autre exemple beaucoup plus fameux qui incruste
pour toute éternité le nom du PDG de Hachette, dans le champ de la littérature, que
nous vous laisserons cependant le plaisir de découvrir seul.
NB : "Seul un livre
par le travail intime qu'il fait sur son lecteur peut changer ses représentations du
monde". Vous lirez ou vous entendrez (forcément?) parler de cette petite bombe
médiatique, ne serait-ce que par le bouche-à-oreille. Denis Robert a été journaliste
grand reporter à Libération jusquen 1995 et se consacre depuis à
lécriture, en faisant bien la part des choses entre ces deux activités. Il a fait
paraître trois ouvrages aux Editions Stock, et notamment Pendant les affaires, les
affaires continuent, avec lesquelles il a aujourdhui cessé toute collaboration.
Arnaud Jacob |