Il s'agit d'un récit bref (à peine plus de cent pages) : celui d'une expérience
vécue par un pychologue rattaché au département dit "des ressources humaines"
d'une multinationale allemande dont une des nombreuses filiales se trouve implantée dans
le Nord de la France. Bref, neutre, objectif, voire glacé à raison du possible quand ce
qui est ici rapporté, avec la rigueur monocorde d'un huissier, se rattache pourtant dans
le même temps au genre de la confession. On ne serait même jamais loin du journal intime
si, conduit par le souci de se préserver lui-même, le narrateur ne s'appliquait sans
cesse au refus de transiger sur la contrainte qu'il se fixe dès le début, quelles que
soient les difficultés qu'il ne tardera pas à rencontrer : se tenir à distance des
faits qu'il a résolu de consigner pour mémoire et s'en tenir à leur stricte notation,
comme s'il y allait de son salut.
Or aucun parti autant que
celui qu'il prend n'aurait donné plus de force et d'authenticité au témoignage ni fait
ressortir autant l'horreur de ce qu'il confie peu à peu à son carnet. Nul n'ignore en
quoi consiste la mission d'un psychologue d'entreprise. Le nôtre l'explique en ces termes
:
"Mon travail était de
deux ordres : sélection du personnel et animation de séminaires destinés aux cadres de
la firme. Je ne crois pas utile de m'étendre sur la nature de ces séminaires, ils
étaient inspirés par cette nouvelle culture d'entreprise qui place la motivation des
employés au cur du dispositif de production. Les méthodes y usaient
indifféremment du jeu de rôle, des acquis de la dynamique de groupe, voire d'anciennes
techniques orientales où il s'agissait de pousser les hommes à dépasser leurs limites
personnelles. Les métaphores guerrières y prenaient une grande part, nous vivions par
définition dans un environnement hostile et j'avais pour tâche de réveiller chez les
participants cette agressivité naturelle qui pût les rendre plus engagés, plus
efficaces et donc, à terme, plus productifs."
Le narrateur ne limitera
d'ailleurs pas son office à cette présentation : nous apprenons aussi le rôle important
qu'il vint à jouer en sa qualité de psychologue d'entreprise dans la mise en oeuvre d'un
plan de restructuration décrété par la maison mère quatre ans auparavant, "provoquant la fermeture d'une chaîne de production
et réduisant le personnel de deux mille cinq cents à mille six cents unités. D'une
manière indirecte, j'avais été impliqué dans ce remembrement, sollicité par la
direction pour affiner certains critères de sélection autres que l'âge ou le degré
d'ancienneté." Le décor, si l'on peut
dire, est ainsi planté dès le début. Sans complaisance, ni pour le narrateur, ni pour
ceux qui l'emploient, et encore moins pour un système qui condamne chacun à le servir.
Puis le narrateur entreprend d'évoquer le moment où son univers et la perception qu'il
avait jusqu'alors de son mandat se trouveront bientôt compromis par l'issue de l'enquête
que Karl Rose, directeur de la filiale, lui avait "proposé" de conduire sur
Mathias Jüst, directeur général de ladite filiale, tout en l'en chargeant
implicitement, bien entendu.
"Il me fit part d'une
série de soupçons concernant ce qu'il fallait bien appeler l'état de santé mentale de
Jüst. (
) - C'est à vous de m'éclairer à ce sujet, vous êtes spécialisé dans
le domaine. Comprenez, insista Rose, comprenez que cette affaire est d'une extrême
gravité, Jüst est une des pierres angulaires de notre dispositif en France et de notre
redressement. Ils veulent savoir en Allemagne ce qui lui arrive, ils veulent un rapport
détaillé."
Un rapport détaillé : voilà
qui serait à inscrire dans l'ordre normal des attributions de notre homme en d'autres
circonstances. Les rapports dont il ait à assumer la paternité, il serait certes bien en
peine d'en tenir lui-même le compte exact, après sept années de fonctions, et celui-ci
n'en figurerait qu'un de plus sur le tableau s'il ne devait engager son avenir. Il ne sent
que trop bien cette évidence en se représentant les embûches que sa mission augure et
il est vrai qu'il ne croit pas si bien imaginer. Ce sur quoi il se trompe, par contre,
c'est le motif réel des craintes qu'il peut avoir pour son avenir. Celui-ci ne sera pas
compromis pour ce qu'il croyait : "sans
doute , me disais-je, y avait-il un obscur enjeu de pouvoir entre les deux directeurs.
Dans ce cas, s'ils étaient de force presque égale, je ne pouvais que me brûler au
jeu." Sans doute une rivalité de pouvoir
existe-t-elle bien entre les deux hommes. Néanmoins les raisons sont à chercher ailleurs
que sous les bras-de-fer constituant le quotidien des états-majors. Parti du simple
diagnostic d'un dérèglement psychologique chez un dirigeant habile à le cacher sous des
dehors caricaturaux de grand mandarin, notre narrateur, mis en possession de mystérieuses
lettres anonymes, va se retrouver menant peu à peu une enquête parallèle en forme de
casse-tête. Mais il ne sait à quel saint se vouer, pour cela.
C'est qu'il importe maintenant
de décrypter les signes de ces lettres élaborées comme les étapes successives d'un
extravagant rébus. Avec le lecteur, il comprend seulement ceci : le rébus avec lequel il
lui échoit de se colleter renferme la clé de toute l'histoire. Or celle-ci n'est plus
celle, banale, ressortissant aux conventions du métier, résumée au départ à la simple
confection d'un alibi pour un licenciement de plus. Non, il s'agit d'autre chose. De même
que la véritable enquête n'est pas celle dont il fut chargé par Karl Rose, l'histoire
de Mathias Jüst n'est pas celle que notre psychologue avait soupçonnée. Nous voici tout
à coup transportés sur la scène du drame, si le mot convient, ce qui est loin d'être
sûr ; non parce qu'il ne s'agit pas d'un drame, -c'en est un, et quel !, mais le
mot semble par trop ordinaire, bien en deçà de ce qu'avec le personnage, nous, lecteurs
en l'occurrence, pouvions jusqu'alors concevoir : le fait que le mode de fonctionnement
des entreprises, dans le langage et les faits qu'il signifie, puisse s'apparenter de
quelque façon au système nazi et partant, qu'entre les plans de licenciement présentés
comme conditions d'expansion modernes et la solution finale imaginée par Hitler comme
condition d'assainissement du monde, il n'existerait en toute hypothèse aucune
différence réelle.
C'est le sens du message
auquel le héros de ce roman se trouve confronté à mesure que le mystère des lettres
anonymes s'éclaire, et celui que délivre le roman. On l'aura compris : sa lecture place
le lecteur sur un chemin inexploré jusqu'à présent, ce qui en fait toute l'importance.
Une première, comme qui dirait, et comme en d'autres temps le furent, tout en appartenant
à des registres sensiblement différents, des chefs-d'oeuvre tels que L'étranger,
La nausée, Le voyage au bout de la nuit voire La place de l'étoile,
plus récemment. Sans doute encore une fois l'effet de "La question humaine"
eût-il été moindre sans ce parti pris de minimalisme, mais aussi sans cette absence
totale de référence politique. Aucune démonstration, ici. Non plus qu'aucun procès.
Aucun romantisme de pacotille. On le comprend : les intentions de François Emmanuel,
poète et romancier, sont d'abord d'établir les faits puis d'en épouser le fil
conducteur jusqu'à mettre au jour l'inquiétante menace qu'ils sont censés traduire sans
jamais la dire explicitement, d'où le sentiment diffus, très troublant, qui s'empare du
lecteur et grandit au fil des pages pour ne plus le quitter longtemps après que le
dernier mot en a été lu.
Une inquiétante menace mais
aussi un fol espoir : La question humaine pourrait bien être le premier des
grands romans à naître en ce nouveau siècle dont on se prend désormais à penser qu'il
ne pourra décidément que faire la nique au précédent.
Didier Hénique |