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François Emmanuel
La Question Humaine

Ed. Stock (janvier 2000)


Il s'agit d'un récit bref (à peine plus de cent pages) : celui d'une expérience vécue par un pychologue rattaché au département dit "des ressources humaines" d'une multinationale allemande dont une des nombreuses filiales se trouve implantée dans le Nord de la France. Bref, neutre, objectif, voire glacé à raison du possible quand ce qui est ici rapporté, avec la rigueur monocorde d'un huissier, se rattache pourtant dans le même temps au genre de la confession. On ne serait même jamais loin du journal intime si, conduit par le souci de se préserver lui-même, le narrateur ne s'appliquait sans cesse au refus de transiger sur la contrainte qu'il se fixe dès le début, quelles que soient les difficultés qu'il ne tardera pas à rencontrer : se tenir à distance des faits qu'il a résolu de consigner pour mémoire et s'en tenir à leur stricte notation, comme s'il y allait de son salut.

Or aucun parti autant que celui qu'il prend n'aurait donné plus de force et d'authenticité au témoignage ni fait ressortir autant l'horreur de ce qu'il confie peu à peu à son carnet. Nul n'ignore en quoi consiste la mission d'un psychologue d'entreprise. Le nôtre l'explique en ces termes :

"Mon travail était de deux ordres : sélection du personnel et animation de séminaires destinés aux cadres de la firme. Je ne crois pas utile de m'étendre sur la nature de ces séminaires, ils étaient inspirés par cette nouvelle culture d'entreprise qui place la motivation des employés au cœur du dispositif de production. Les méthodes y usaient indifféremment du jeu de rôle, des acquis de la dynamique de groupe, voire d'anciennes techniques orientales où il s'agissait de pousser les hommes à dépasser leurs limites personnelles. Les métaphores guerrières y prenaient une grande part, nous vivions par définition dans un environnement hostile et j'avais pour tâche de réveiller chez les participants cette agressivité naturelle qui pût les rendre plus engagés, plus efficaces et donc, à terme, plus productifs."

Le narrateur ne limitera d'ailleurs pas son office à cette présentation : nous apprenons aussi le rôle important qu'il vint à jouer en sa qualité de psychologue d'entreprise dans la mise en oeuvre d'un plan de restructuration décrété par la maison mère quatre ans auparavant, "provoquant la fermeture d'une chaîne de production et réduisant le personnel de deux mille cinq cents à mille six cents unités. D'une manière indirecte, j'avais été impliqué dans ce remembrement, sollicité par la direction pour affiner certains critères de sélection autres que l'âge ou le degré d'ancienneté." Le décor, si l'on peut dire, est ainsi planté dès le début. Sans complaisance, ni pour le narrateur, ni pour ceux qui l'emploient, et encore moins pour un système qui condamne chacun à le servir. Puis le narrateur entreprend d'évoquer le moment où son univers et la perception qu'il avait jusqu'alors de son mandat se trouveront bientôt compromis par l'issue de l'enquête que Karl Rose, directeur de la filiale, lui avait "proposé" de conduire sur Mathias Jüst, directeur général de ladite filiale, tout en l'en chargeant implicitement, bien entendu.

"Il me fit part d'une série de soupçons concernant ce qu'il fallait bien appeler l'état de santé mentale de Jüst. (…) - C'est à vous de m'éclairer à ce sujet, vous êtes spécialisé dans le domaine. Comprenez, insista Rose, comprenez que cette affaire est d'une extrême gravité, Jüst est une des pierres angulaires de notre dispositif en France et de notre redressement. Ils veulent savoir en Allemagne ce qui lui arrive, ils veulent un rapport détaillé."

Un rapport détaillé : voilà qui serait à inscrire dans l'ordre normal des attributions de notre homme en d'autres circonstances. Les rapports dont il ait à assumer la paternité, il serait certes bien en peine d'en tenir lui-même le compte exact, après sept années de fonctions, et celui-ci n'en figurerait qu'un de plus sur le tableau s'il ne devait engager son avenir. Il ne sent que trop bien cette évidence en se représentant les embûches que sa mission augure et il est vrai qu'il ne croit pas si bien imaginer. Ce sur quoi il se trompe, par contre, c'est le motif réel des craintes qu'il peut avoir pour son avenir. Celui-ci ne sera pas compromis pour ce qu'il croyait : "sans doute , me disais-je, y avait-il un obscur enjeu de pouvoir entre les deux directeurs. Dans ce cas, s'ils étaient de force presque égale, je ne pouvais que me brûler au jeu." Sans doute une rivalité de pouvoir existe-t-elle bien entre les deux hommes. Néanmoins les raisons sont à chercher ailleurs que sous les bras-de-fer constituant le quotidien des états-majors. Parti du simple diagnostic d'un dérèglement psychologique chez un dirigeant habile à le cacher sous des dehors caricaturaux de grand mandarin, notre narrateur, mis en possession de mystérieuses lettres anonymes, va se retrouver menant peu à peu une enquête parallèle en forme de casse-tête. Mais il ne sait à quel saint se vouer, pour cela.

C'est qu'il importe maintenant de décrypter les signes de ces lettres élaborées comme les étapes successives d'un extravagant rébus. Avec le lecteur, il comprend seulement ceci : le rébus avec lequel il lui échoit de se colleter renferme la clé de toute l'histoire. Or celle-ci n'est plus celle, banale, ressortissant aux conventions du métier, résumée au départ à la simple confection d'un alibi pour un licenciement de plus. Non, il s'agit d'autre chose. De même que la véritable enquête n'est pas celle dont il fut chargé par Karl Rose, l'histoire de Mathias Jüst n'est pas celle que notre psychologue avait soupçonnée. Nous voici tout à coup transportés sur la scène du drame, si le mot convient, ce qui est loin d'être sûr ; non parce qu'il ne s'agit pas d'un drame, -c'en est un, et quel !–, mais le mot semble par trop ordinaire, bien en deçà de ce qu'avec le personnage, nous, lecteurs en l'occurrence, pouvions jusqu'alors concevoir : le fait que le mode de fonctionnement des entreprises, dans le langage et les faits qu'il signifie, puisse s'apparenter de quelque façon au système nazi et partant, qu'entre les plans de licenciement présentés comme conditions d'expansion modernes et la solution finale imaginée par Hitler comme condition d'assainissement du monde, il n'existerait en toute hypothèse aucune différence réelle.

C'est le sens du message auquel le héros de ce roman se trouve confronté à mesure que le mystère des lettres anonymes s'éclaire, et celui que délivre le roman. On l'aura compris : sa lecture place le lecteur sur un chemin inexploré jusqu'à présent, ce qui en fait toute l'importance. Une première, comme qui dirait, et comme en d'autres temps le furent, tout en appartenant à des registres sensiblement différents, des chefs-d'oeuvre tels que L'étranger, La nausée, Le voyage au bout de la nuit voire La place de l'étoile, plus récemment. Sans doute encore une fois l'effet de "La question humaine" eût-il été moindre sans ce parti pris de minimalisme, mais aussi sans cette absence totale de référence politique. Aucune démonstration, ici. Non plus qu'aucun procès. Aucun romantisme de pacotille. On le comprend : les intentions de François Emmanuel, poète et romancier, sont d'abord d'établir les faits puis d'en épouser le fil conducteur jusqu'à mettre au jour l'inquiétante menace qu'ils sont censés traduire sans jamais la dire explicitement, d'où le sentiment diffus, très troublant, qui s'empare du lecteur et grandit au fil des pages pour ne plus le quitter longtemps après que le dernier mot en a été lu.

Une inquiétante menace mais aussi un fol espoir : La question humaine pourrait bien être le premier des grands romans à naître en ce nouveau siècle dont on se prend désormais à penser qu'il ne pourra décidément que faire la nique au précédent.

Didier Hénique

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