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Jean-Yves Tadié
Proust :
La cathédrale du temps

 

Découvertes Gallimard Littérature - 1999

Après lecture de sa monumentale biographie parue en 1996 (pas moins de 952 pages hors iconographie et si l'on compte, figurant en fin de volume, l'index incontournable des abréviations et des noms cités), on se sentait autorisé à supposer que Jean-Yves Tadié, professeur de littérature française à l'Université de Paris-Sorbonne, éditeur d'A la recherche du temps perdu dans la Bibliothèque de la Pléiade (1987-1989), spécialiste des genres littéraires, directeur des collections Folio Classique et Folio Théâtre, avait épuisé son sujet favori : Marcel Proust. Il semblait en effet difficile de mieux faire. Pour tout dire, il semblait impossible que Tadié, a fortiori, puisse venir lui-même à l'envisager. Cette entreprise ô combien difficultueuse, quasi labyrinthique, qui fournissait sa clef de voûte à une existence consacrée à l'étude et à la passion, battait en brèche un certain nombre de contre-vérités tenaces depuis Painter, fouillait les zones d'ombre jusque dans les interstices les plus ténus, les faits les plus mineurs de la vie de Proust, opérait entre celle-ci et le livre un maillage de passerelles rendant enfin sa vérité ontologique à la grandeur d'un génie dont l'origine s'ancrait dans le moi intérieur de l'homme. Encore fallait-il pour cela fonder l'approche de celui-ci sur le seul fait historique, brut de béton, et non sur une interprétation, forcément subjective, comme on avait sans doute eu trop tendance à le faire auparavant. Tel était en tout cas le postulat de Jean-Yves ; tel fut le principe fondateur d'une somme qu'un Prix de la Critique est d'ailleurs venu couronner sur le tard. Pour lui le moindre mal, j'imagine.

Eh bien, nous nous trompions : Tadié n'entendait pas en rester là. Sans doute a-t-il pensé dans l'entrefaite que son gros Proust (Gallimard) s'adressait davantage aux aficionados qu'aux profanes. Il est vrai, ceux-ci pouvaient légitimement être rebutés par l'impressionnante dimension de l'ouvrage, et surtout sa volonté affichée de ne livrer la moindre information qu'elle n'eût été d'abord passée au crible des confrontations de sources souvent foisonnantes, voire contradictoires, au point qu'il y avait de quoi y perdre son latin ou pire, peut-être : se lasser prématurément. Un tel labyrinthe d'explications et encore d'explications d'elles-mêmes pouvait certes finir par produire un résultat contraire au but poursuivi. On se demandait : à quoi bon tout ça ? Pourquoi nous servir cette pléthore de références ? Est-ce bien utile ? Etait-il besoin de se livrer à un inventaire aussi dément, en définitive, pour faire comprendre, pour faire aimer La recherche du temps perdu, ce qui devrait être le dessein de tout analyste ? On y oubliait l'essentiel au bénéfice d'une vision se troublant au fil d'une lecture devenue pensum. D'autant plus qu'on ne tardait pas à se demander si par hasard la méthode de Jean-Yves Tadié n'empruntait pas au Narrateur de Proust certains tics à qui seule la littérature, à la rigueur, peut fournir un fondement de légitimité mais qui, promus à l'office d'outils d'exégète, deviennent carrément mortifères et propres à vous décourager sans remède de tenter vous-même l'aventure proustienne.

Rien de tel, je vous le jure, avec Proust - La cathédrale du temps : dépourvu du fétichisme du premier opus, enfin un ouvrage abordable sur ce que fut la vie de Marcel Proust depuis sa naissance à Auteuil le 10 juillet 1871 jusqu'à sa mort, rue Hamelin, le 18 novembre 1922, alors qu'il travaillait encore la nuit précédente à l'épisode de la mort de Bergotte, le grand écrivain, justement, de La Recherche. En moins de 100 pages, tout est dit, expliqué et montré : l'homme, la vie, les amis, une galerie de photographies magnifiques, certaines déjà connues, d'autres visibles nulle part ailleurs que chez tante Léonie, à Illiers-Combray (aujourd'hui Musée Marcel Proust). Qu'il s'agisse des parents, des témoins, des relations mondaines, qui tous, à un degré ou à un autre, devaient contribuer à fournir à l'écrivain les personnages de son roman : Charles Haas, Madame Straus, la princesse de Greffulhe, le chauffeur Alfred Agostinelli, etc. On y trouvera également de non moins superbes clichés de manuscrits hérissés de ces fameux "paperoles", selon le mot inventé par Céleste Albaret qui en proposa aussi la pratique à Proust : Céleste la gouvernante dont le prénom seul, depuis le premier long métrage de Percy Adlon (Céleste), nous suffisait déjà pour nous la représenter en silhouette affairée dans l'ombre de son grand maître alité, à la fois domestique, souffre-douleur et confidente silencieuse, et entraînée malgré elle à collaborer au dénouement de l'oeuvre au point que certains, contre toute vraisemblance, lui ont attribué longtemps l'agencement du dernier volume, Le Temps retrouvé.

Cette monographie est à lire absolument par qui souhaite se risquer à une première approche de Marcel Proust : elle suffira à lui promettre un bonheur rare à coup sûr. Pour les autres, elle complètera luxueusement des connaissances qu'on n'en finit jamais d'actualiser comme c'est le cas, par exemple, avec Cervantès, Dante, Goethe ou Shakespeare.

Didier Hénique

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