Dans ce roman de lecteur que sont Les Livres de ma vie (Gallimard), Henry
Miller commence ainsi sa introduction. " Cet
examen de conscience - car ce livre nest pas autre chose - ma confirmé dans
lopinion quon devrait lire de moins en moins et non de plus en plus. Ainsi que
le révèlera un coup doeil à lappendice, je suis loin davoir lu autant
que lérudit, le rat de bibliothèque ou même que l " honnête
homme "; et pourtant jai lu cent fois plus que je naurais
dû. " Et de continuer sur ce
constat quil considère être celui de lhomme vivant " pleinement et
sagement ", homme quil ne se considère guère être, quoiquil y
tende indubitablement : " Il y eut
et il y aura toujours des oeuvres révolutionnaires, cest-à-dire des oeuvres
inspirées et qui inspirent ceux qui les lisent. Elles sont évidemment rares et il ne
sen publie pas tous les jours. On peut sestimer heureux si lon en
rencontre une poignée durant toute une vie. "
Par le jeu tout circonstanciel
de lintertextualité, bien quil ne sagisse pas exclusivement dune
rencontre de lecture, Jean-Claude Zylberstein, dont on sait en effet quil a été
une partie de sa vie le secrétaire de Paulhan, évoque en des termes similaires sa
découverte avec La lettre à un jeune partisan que lancien et, futur
(Paulhan revient à la tête de la Nouvelle Nouvelle Revue Française en 1963) , directeur
de la revue avait fait paraître dans la NRF, en novembre 1956. Le texte est-il
dailleurs contemporain de linsurrection de Prague, réprimée dans le sang par
larmée soviétique et qui dément férocement la déstalinisation proposée par
Kroutchev ? Nous verrons cela plus tard, mais en ayant déjà à lesprit
combien cette date de 56 est symptômatique du débat idéologique contre lequel
sinsurge délicieusement la Lettre.
La postface du petit livre des éditions Allia
est donc de Zylberstein : " Si
fort que soit lamour de la littérature, on ne rencontre pas dix fois dans une vie
de lectures, de textes dont on se dit, après coup, quil vous ont changé la
vie ". Cest peut-être
léditeur qui parle, mais on entend immanquablement le lecteur, et il est tout lieu
de le croire sincère. " Cette
lettre me fit leffet dune sorte dillumination, dun choc au sens zen
du terme. " confie-t-il également,
rejoignant, grace à létrange détour que nous avons emprunté, le grand Miller.
Est-ce à dire que Zylberstein incarne à nos yeux cet homme vivant " pleinement
et sagement " rêvé par Miller? Il nest pas nécessaire daller
jusque là.
Aux lendemains de la Libération, en pleine
ferveur partisane entre les différents courants de la Résistance, et tandis que la
polarisation du monde selon deux idéologies pleines exacerbe les prises de positions
politiques en des écheveaux fondamentalement partisans, Paulhan réfléchit
lindividu et la collectivité dans un champ essentiellement politique mais
foncièrement personnel. Il renvoie avec plus de sens critique que de moralisme chacun des
partis, de droite comme de gauche, réactionnaires et marxistes, conservateurs et
communistes, intellectuels et politiques, théoriciens et hommes de pouvoir, dos à dos,
à lextrême complexité dont les systèmes, et par dessus tout lhumain - sont
fait.
" Tout homme est un homme universel. Qui sait juger, mais qui est tout
à fait capable de réfléchir. Qui sait inventer, mais qui sait aussi se plier aux
inventions dautrui. Capable de tendresse ou de violence; déquité comme
dinjustice; dintérêt, mais de détachement. Ce serait peu : doué, par
dessus le marché, don ne sait quel esprit rétif, difficile, insaississable. Ainsi
tour à tour lion, tortue, hydre ou licorne. Universel à donner le vertige. Mais notre
affaire à nous qui nous mêlons de politique, c est tout de même
daccorder cette hydre et cette tortue, ce révolutionnaire et ce fasciste. "
La lettre ne vaut ainsi que par cette
liberté affirmée à une époque où les mythes de la République étaient constitutifs
dun débat public, certes partisan et idéologique, mais fondamentalement engagé,
rigoureusement et farouchement constitué. Temps révolu, le PCF faisait trente pour cent.
Elle intéresse seulement par cette liberté et cette aisance, politique, littéraire et
idéologique, qui ont fait que Paulhan sest voulu et retrouvé seul, attaqué de
toutes parts et exclu ici, incompris là, en tout lieux et en tout parti singulier,
irréductible et humain. Entre les Malraux, Sartre, et Aragon, écrivain ; à la
stricte mesure de son humanité et de sa pleine compréhension des choses; et dans une
sagacité et une intelligence de lécrit qui réjouit:
" qui donc a dit ?
" Notre parti au pouvoir, les autres en prison " ? Mais bien sûr
tous les partisans. Et le moins quil faille dire, cest quils ne sont pas
longs à prendre eux-mêmes un parti. Or, cest toujours le même quils
prennent : totalitaires, dévorants. Et par là bien plus proches les uns les autres
quil ne semble. On sétend volontiers sur lopposion des partis, sur les
abîmes qui les séparent, sur limpossibilité où est un homme de droite de
comprendre un homme de gauche. On remarque moins à quel point ils se ressemblent,
saccordent; et, si je peux dire, nen font quun. "
A la sommation de prendre parti, il répond
simplement, irréductiblement, férocement Non ! Non à la gauche, non au centre, non
à la droite, et, il va sans dire, non aux extrémismes des deux bords. Libéral? Oui,
incontestablement, mais avec cette intelligente distinction de refuser de cautionner
aucune option libérale, justement, et de se déjouer à légale du marxisme des
divers courants qui sévissent aussi sur sa droite et dans son entourage, depuis
lancienne droite nationaliste quil abhorre jusquaux Hussards nouveaux
venus. Par delà le centre droit réformateur ou le libéralisme républicain, et par
delà les réseaux littéraires, il incarne plus exactement un non allignement
inaltérable : inflexible sans rigidité, indépendant sans compromis possible.
Il nest dailleurs ici pas lieu
dinstaurer Paulhan comme le chantre dun parti nouveau, exemplaire, ou
dépiloguer qui sur son royalisme, qui sur son humanisme, qui sur son
libéralisme ; il nest en aucun cas fructueux de se rallier ou non à Paulhan,
de laborder dans une logique daffinités ou dexclusion. Ces aspects tour
à tour royaliste, démocrate, réactionnaire nintéressent que ses zélateurs
fieleux. Se réclamer politiquement de Paulhan est la plus sûre garantie dune
supercherie intellectuelle, la voie de tous les amalgames, toutes les manipulations, le
lieu même du sectarisme.
Il y a plutôt quelque chose
dintemporel, de spécifiquement littéraire, dans cette habile démonstration par
lexemple, dans cette sagacité détachée et maligne; Paulhan prend son
correspondant, son lecteur et le promène, dans les égarements du siècle, usant
danedcotes presque triviales, aimable toujours, faussement concilliant, un rien
même dilettante; Il y a quelque chose dun détachement aristocratique évidemment,
de cette modernité dégagée des contingences sociales, mais qui tient avant tout dans
une essentielle démocratie du verbe, par delà toute logique dappartenance de
classes ou de milieux : Paulhan use de ses effets avec décontraction, sûr de sa
maîtrise, arborre une apparente nonchalance et une absolue liberté de ton, sûr de sa
liberté ; la phrase et la proposition sont simples, jusquà
lallégresse; il joue de la fable, emprunte des tours caucasses, joue de
lanecdote narrée précédemment par son correspondant comme dun conte
ordinaire, dans ce maniement de lanecdote à visée didactique. Désinvolte,
Paulhan ? Pourquoi pas.
"J'imagine que vous vous êtes marié ce matin. Ce n'est pas un mariage de
convenance. Vous épousez justement la femme que vous désirez épouser. Elle vous paraît
charmante : aussi charmante qu'on peut l'être. Dans l'après-midi vous l'emmenez au
théâtre. Vous n'avez pas mal choisi la pièce : c'est du Shakespeare (pour ne vexer
personne). Il n'y a qu'un malheur : c'est qu'au second acte le théâtre prend
feu.(...)"
Il y a quelque chose de labsolue
liberté dun Voltaire ou dun Balzac, quelque chose de leurs brillantes
sagacités : le Voltaire et le Montesquieu des contes philosophiques ; le Balzac
démiurge et visionnaire des nouvelles et contes post-romantiques. Une phénoménale
liberté dexpression traverse la lettre et confine ainsi à luniversel.
Quest-ce que cette Lettre ?
Un petit livre dhistoire politique, clairvoyant, généreux, incisif ; qui
révèle Paulhan tout entier mais qui du même coup dévoile sans faux fuyant le débat
politique français du siècle et les contradictions fondamentales des volontés de faire
programme, de rallier les suffrages. Paulhan fait preuve, plutôt que d honnêteté,
de franchise intellectuelle : à elle seule elle suffit déjà à déjouer une grande part
de la vanité du politique ; dans ses racines même, étalant ses présupposés
libéraux, cette franchise fonctionne en effet essentiellement comme un outil littéraire
de démystification ; démontant sans emphase ni rigorisme les contradictions propres aux
systèmes politiques, mais par dessus tout propres aux individus qui les représentent,
Paulhan sattache par lécriture à montrer lordre politique au naturel,
cest-à-dire essentiellement partisan, mais plus encore cruellement idéologique,
férocement dogmatique, foncièrement humain.
Quest-ce que cette Lettre ?
Un appel à lindépendance foncière, dont le forme reflète savamment le fond, et
dont le charme réside en effet pour moitié dans cette délicieuse adaptation du style à
son propos ; et alors, une condamnation sans appel de tous les dogmatismes ; un
chant à la fois grave et dégagé à la liberté desprit. Une magistrale
leçon (avec tout ce que comporte dinsupportable la leçon) - et les partisans de
tous les pays du monde devraient également apprendre à entendre par devers eux, et à
lire par dessus leurs propres convictions - dindépendance ... et de civisme.
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