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A
l'heure des respublica.fr et autres feuilletons américains,
des parlements virtuels et des capharnaüms bien réels, existe
aussi le parlement d'un peuple non encore répertorié sur une
carte du monde. Gilles Deleuze parlait déjà de ce peuple virtuel
- pas encore rassemblé - mais potentiellement bien réel dans
son appel pour une charte des intellectuels, écrivains et artistes
"disant leur refus d'une domestication par les médias et proposant
la création de groupes de production afin d'établir les connexions
entre fonctions créatrices et fonctions muettes de ceux qui
n'ont pas le moyen ni le droit de parler". Depuis, l'assassinat
en Algérie de Tahar Djaout, de Naguib Mafhouz en Egypte, ou
la Fatwah lancée contre Salmann Rushdie, entre autres, ont rendu
son existence indispensable. Voilà donc qu'est né et officie
depuis 1993, le Parlement International des Ecrivains,
présidé actuellement par Wole Soyinka, écrivain nigérian, premier
Africain à avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1986.
La revue Autodafé publiée en cinq langues et dans cinq
pays, (aux éditions Denoël en France) offre un premier reflet
des voix qui s'y expriment.
Au
sommaire de cette revue, une trentaine d'auteurs, connus (Jacques
Derrida, Antonio Tabucchi, Salman Rushdie, Hélène Cixous) ou
non, souvent étrangers mais dont le pays d'origine est repéré
depuis longtemps par la communauté internationale pour ses exactions
contre les droits de l'homme. Gao Er Tai et Bei Dao pour la
Chine, Rogelio Sanders Chile pour Cuba, Latif Pedram pour l'Aghanistan,
Bashkim Shehu pour l'Albanie. Beaucoup de nouveaux venus aussi,
comme Stanko Cerovic, directeur de la rédaction serbo-croate
de Radio France Internationale, qui offre là ses réflexions
sur les temps de guerre en Yougoslavie. (Comment entre-t-on
dans la guerre ?, p. 125-138) ; ou Vule Zuric, né à
Sarajevo en 1969 et contraint de fuir les persécutions de la
police musulmane en raison de son origine serbe orthodoxe. (Miss
you Bozo Susec, p 161-165). Tous parlent de résistance contre
l'asphyxie culturelle dans laquelle les autorités de leurs pays
les contraignent, de l'incroyable obscurantisme en marche, par
lequel le régime des Talibans (Afghanistan) entre autres, achève
ce qu'avaient commencé les communistes sous Staline (autodafés
des livres jugés dangereux, bourgeois ou capitalistes - Nietzsche,
Sartre, Beckett et Popper,… destruction partielle du contenu
de la bibliothèque de Kaboul, … Afghanistan : la bibliothèque
est en feu. Latif Pedram, p. 35-42). Nombre d'entre eux
sont en exil, les "Villes Refuges" montées par le Parlement
International des Ecrivains en accueillent certains (Latif Pédram
et Bei Dao en Ile de France, Rogelio Sanders Chile et Bashkim
Shehu en Espagne, Agim Salihu en Toscane...)
Autant
de voix isolées, solitaires, porteuses de lourdes expériences,
contrariantes ou contrariées, difficiles à écrire ou à dire,
pour un parlement "sans pouvoir, sans palais, sans greffier",
dont les membres, ironie du sort, siègent à Bruxelles, à côté
du Parlement européen. Mais il fallait que ces voix portent,
à mesure que l'empâtement de la langue dont parle Orwell dans
La Politique de la langue anglaise gagne du terrain ("Les
clichés, les métaphores usées jusqu'à la corde, les paresses
d'écriture […] qui amènent l'esprit à s'engourdir et à l'acceptation
passive d'idées et de sentiments qu'il n'a pas à examiner…").
"Lorsque nous avons créé le Parlement International des
Ecrivains en 1994, explique Christian Salmon en introduction
à Autodafé, c'était d'abord pour cela : inventer
de nouvelles formes d'intervention des écrivains dans la vie
publique, en finir avec les plaidoiries, les dénonciations,
les tribunes, tout ce pathos de l'indignation médiatique et
sa rhétorique humanitaire…" (Le Parlement d'un "peuple qui
manque", p 9-15). C'est chose faite, avec Syl Cheney-Coker
par exemple, poète et romancier Africain (Sierra Leone) de 45
ans, auteur exilé en phase de création d'une œuvre ambitieuse,
pour dire "en langage poétique, que le drame de la Sierra Leone
a été une tragédie universelle ; et [que] s'en sont faits
les complices tous ceux qui se sont tus, qui ont pillé, qui
ont acheté la "malédiction" de [s]on pays". (La Rivière sacrée
[Guerre en Sierra Leone], p 167-183). Ou Marie Ndiaye dont
on découvre, dans Autodafé, le superbe extrait d'une de ses
pièces de théâtre, histoire d'amour et de peau dans un pays
(d'Afrique) gangrené par le "qu'en dira-t-on ?" (Un amour
déraisonnable, p. 193-203).
Mission
accomplie pour le Parlement International des Ecrivains ? Cosmopolites
de tous les pays, encore un effort répondrait J. Derrida (Littératures
déplacées, p 61-63). Reste pour tous ses membres, outre
lutter contre la censure - en prise avec les auteurs eux-mêmes,
et non plus seulement les livres - l'essentiel : libérer
en eux la langue, "le royaume infini de l'imagination, la terre
à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la
fois brûlantes et glacées, (…), les nations célestes et infernales
du désir." (Salman Rushdie, Charte du Parlement International
des Ecrivains, cité par Christian Salmon, in Le Parlement
d'un peuple qui manque.)
Hélène
Sérère
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