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Yôko
Ogawa
ou l’analyse des êtres et des choses
dans un bocal de laboratoire.
Ogawa
se découvre à loisir dans ses premiers opus – La Piscine,
les Abeilles, la Grossesse, très courts « romans » regroupés
en un volume chez Actes Sud (1995-1997), ou par un récit au
titre curieux, Le Réfectoire un soir et une piscine sous la
pluie, suivi de Un thé qui ne refroidit pas (1998). Les deux
textes les plus récemment traduits en France : L’Annulaire
(1999) et surtout Hôtel Iris (septembre
2000) permettent de saisir, à travers le prisme d’une écriture
magnifiquement ciselée et d’une grande richesse, l’univers
de cette écrivain, fait de troubles, d’ambiguïtés, d’analyse
et de synthèse, au sens biologique de ces deux termes.
>>Paillasse.
Ogawa situe de préférence ses personnages dans un lieu clos :
un ancien foyer de jeunes filles rebaptisé adéquatement pour
l’occasion « le laboratoire » (L’Annulaire). Un hôtel miteux
et une île coupée du monde pour Hôtel Iris.
>>Quelques
individus sont dans une situation anodine, à partir de laquelle
le trouble peut s’installer.
Dans L’Annulaire, une jeune provinciale dont l’auteur tait
le nom, quitte l’usine de boissons gazeuses dans laquelle
elle travaille, après qu’une machine de la chaîne lui ait
arraché un petit coussin de chair à la pointe de son annulaire
gauche. Mari, l’héroïne de Hôtel Iris est une Cendrillon moderne.
Jolie, l’émotion à fleur de peau, elle vit sous la coupe de
sa mère acariâtre et d’une femme de ménage kleptomane. Elle
est contrainte par ses deux geôliers à se dévouer corps et
âme à la bonne tenue de l’hôtel.
>>Instillons
la goutte de poison mortel pour obtenir le précipité.
L’héroïne de l’Annulaire déniche un travail auprès d’un curieux
taxidermiste, le professeur Deshimaru. Il réalise des « spécimens
», résidus de vie, bons et mauvais souvenirs qu’apportent
ses « clients » et qu’il immortalise dans un tube à essais.
Mari est témoin, à l’hôtel, d’une altercation entre un client
et une femme de mauvaise vie. Elle tombe sous la fascination
de la voix de l’homme, lequel s’enfuit sans demander son reste.
Mais Mari le retrouve par hasard et se laisse aborder. Premières
réactions. Dans les livres d’Ogawa, les jeunes femmes apprennent
l’amour. Avec un homme plus vieux qu’elles et sur le mode
fétichiste ou sadomasochiste. La jeune héroïne de L’Annulaire
apprend à séduire — avec une paire de chaussures qu’elle ne
quitte plus. Puis à désirer, à même le carrelage glacé d’une
baignoire. À jalouser enfin — lorsque Deshimaru fait d’une
brûlure de peau le spécimen d’une autre qu’elle. Mari elle,
apprend de son amant un amour beaucoup plus dangereux. Tortures
diverses, bondages, humiliations. Mari accepte sans frémir
cette curieuse relation dans le désir, en redemande même.
Elle se sent coupable de se laisser ainsi malmener. Mais au
final, cet amour la « ravit » et elle s’y soumet toujours
plus.
>>Culture
du pourrissement ?
Les chaussures que le professeur Deshimaru a offertes à sa
jeune « élève » lui vont trop bien. Il n’y aura bientôt plus
d’espace entre le pied et la chaussure. Vont-elles prendre
possession de la jeune fille pour ne faire d’elle qu’un simple
objet entre les mains du professeur ? Dans Hôtel Iris, Mari
est dès le départ l’objet sexuel de son amant. Les scènes
de passion gagnent inéluctablement en intensité et en perversion
au fil de leurs rencontres. Mari n’existe plus, elle n’est
bientôt plus qu’un instrument pour la réalisation d’un fantasme
et d’un désir devenus monstrueux. Dans l’Annulaire, toute
étrangeté, tout hors-norme n’est que suggéré, effleuré. Il
est présent, parfois violent, mais sans que jamais le côté
monstrueux qu’il pourrait prendre – ou qu’il cache, comme
une face invisible - ne soit réellement mis à nu. Le lecteur
reste seul pour imaginer ce qu’il se passera, une fois le
livre fermé, dans le laboratoire et la salle de bains du professeur.
Dans Hôtel Iris, l’horreur éclate au grand jour, omniprésente
et lancinante. Pourtant, le malheur prend fin, parce que dans
cet opus, Ogawa pousse l’analyse jusqu’au bout et ne peut
en empêcher l’issue.
De
ces deux « expériences » de lecture, le lecteur ressort ébloui.
Par la qualité de l’écriture, incroyablement riche, à la fois
réaliste et suggestive. Par l’originalité de la vision du
monde qu’offre Ogawa ensuite, grâce à son art de créer des
situations de toute pièce où elle étudie – scientifiquement
- et décrit – poétiquement - les réactions de chacun.
Hélène
Sérère
Yôko
Ogawa, L'Annulaire, Actes Sud
Yôko Ogawa, Hôtel Iris, Actes Sud
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